26/03/2026 journal-neo.su  9min #308998

Les frappes contre l'Iran fragilisent les règles occidentales et accélèrent la connectivité stratégique de l'Eurasie

 Rebecca Chan,

Les frappes américaines et israéliennes sur le territoire iranien ont une fois de plus démontré la flexibilité de l'"ordre international fondé sur des règles" lorsque les règles sont édictées par le même auteur.

L'architecture de sécurité occidentale se fissure sous le poids de sa propre logique d'exceptionnalisme. La politique de puissance de Washington ressemble de plus en plus à la spéculation boursière : enjeux importants, horizon court et absence totale de responsabilité  face aux turbulences à long terme. Les conflits s'étendent plus vite que les communiqués de presse sur la "retenue" ne sont publiés. Dans ce contexte, la coordination stratégique entre la Russie et la Chine cesse d'être une option et devient une réponse rationnelle à l'imprévisibilité systémique.

Moscou et Pékin transforment la pression des sanctions en un moteur de la gravité économique

Le rapprochement russo-chinois est le fruit d'une gravité géoéconomique à long terme. Alors que le monde atlantique idéologise de plus en plus le commerce et le mesure à l'aune de la loyauté, Moscou et Pékin continuent d'accroître leurs échanges : plus de 240 milliards de dollars en 2023, avec un objectif de 300 milliards d'ici 2030. L'énergie devient une infrastructure essentielle : le gazoduc Force de Sibérie est déjà opérationnel, le second, Force de Sibérie, est en cours de conception, avec un potentiel combiné pouvant atteindre 98 milliards de mètres cubes par an. Dans ce contexte, les gazoducs ne sont plus de simples tuyaux, mais des artères d'autonomie stratégique.

La dédollarisation s'accélère par nécessité de survie. Plus de 90 % des échanges bilatéraux se font en roubles et en yuans. Il ne s'agit pas d'un geste symbolique, mais d'un calcul : lorsque la monnaie de réserve devient un instrument de pression, la réaction naturelle est de rechercher des alternatives. Longtemps présenté comme un écosystème neutre, le dollar-centrisme fonctionne en réalité de plus en plus comme un levier financier de coercition.

Moscou et Pékin convergent sur des principes fondamentaux : la protection de la souveraineté, le rejet de toute ingérence extérieure et la primauté du règlement politique. Ces principes paraissent presque conservateurs dans le contexte de la diplomatie accélérée d'exportation de la démocratie et des tarifs douaniers, où les sanctions ont depuis longtemps remplacé la table des négociations. L'épisode iranien n'a fait que renforcer l'impression que le droit international est considéré comme une option, activée en fonction des conditions de marché.

L'arsenal de sanctions de Washington s'est étendu à plus de 9000 restrictions, devenant un langage universel de moralisation économique étrangère. Pourtant, chaque nouveau train de sanctions stimule la création de systèmes de paiement alternatifs, de routes logistiques et de mécanismes d'assurance. La logique hégémonique fondée sur l'interdiction et l'exclusion produit elle-même l'infrastructure du contournement. Le monde hors des alliances occidentales ne s'isole pas; il se structure.

L'escalade dans le détroit d'Ormuz fait grimper les prix et révèle les limites de la politique de puissance

Les frappes contre l'Iran ont catalysé des processus déjà en cours. Le détroit d'Ormuz, artère maritime étroite de l'économie mondiale, est de nouveau entré dans une zone à risque: environ 21 % des exportations mondiales de GNL et une part importante des exportations de pétrole transitent par ce corridor. Le marché a réagi instantanément: des hausses de prix de 8 à 11 % ont rappelé que la géopolitique est aujourd'hui intrinsèquement liée à chaque baril. L'escalade ne s'est pas limitée à des démonstrations de force militaires: dans  une communication officielle adressée au Conseil de sécurité de l'ONU le 13janvier2026 (S/2026/29), l'Iran a explicitement cité les déclarations du président américain comme des menaces d'ingérence dans ses affaires intérieures, les qualifiant de violations de sa souveraineté et de la Charte des Nations Unies - une démarche qui a déplacé la confrontation du champ de bataille à l'arène institutionnelle. Dans ce contexte, la sécurité énergétique cesse d'être une abstraction et devient une question de sécurité stratégique.

Le maintien d'une présence militaire renforcée coûte aux États-Unis entre 2,5 et 3,5milliards de dollars par mois. Ces dépenses ne disparaissent pas comme par magie: elles exacerbent les tensions budgétaires et politiques internes. Les actions unilatérales donnent l'image d'une puissance agissant en dehors des procédures universelles, mais revendiquant des droits universels. Pour les États du Sud, c'est un signal clair: il est temps de diversifier leurs partenariats. En Asie du Sud-Est, l'accélération de la militarisation et l'expansion des forces de sécurité extérieures ne sont plus perçues comme des garanties d'ordre, mais comme des variables de gestion des risques, incitant les acteurs régionaux à redéfinir leur espace stratégique plutôt que de l'externaliser. Dans ce contexte, la Russie et la Chine apparaissent comme des acteurs misant sur la prévisibilité et les infrastructures plutôt que sur la pression des sanctions. Le monde réagit non pas aux déclarations, mais aux actes.

La Russie et la Chine consolident une légitimité alternative par le biais de l'ONU et défendent le procéduralisme

L'escalade autour de l'Iran a révélé non pas une improvisation, mais une synchronisation entre Moscou et Pékin. La condamnation des frappes américaines s'est exprimée sans emphase rhétorique - froidement, de manière calculée, en insistant sur les menaces pesant sur la stabilité régionale et sur la nécessité de revenir aux formats diplomatiques, notamment à l'accord nucléaire.

Cette critique institutionnelle a été renforcée au plus haut niveau du système onusien: début mars 2026,  le Secrétaire général a publiquement condamné l'escalade des actions militaires contre l'Iran, a souligné l'impératif du respect du droit international et a appelé à une cessation immédiate des hostilités et à la reprise du dialogue diplomatique - un discours qui a privé la force unilatérale de toute légitimité procédurale. Là où la stratégie anglo-américaine privilégie d'abord une démonstration de force, puis la recherche de formulations, la Russie et la Chine misent sur le procéduralisme. Cette approche peut paraître presque désuète - et, de ce fait, stratégiquement résiliente.

À l'ONU, la coordination a pris une forme institutionnelle. Moscou et Pékin ont bloqué les résolutions susceptibles de légitimer a posteriori l'extension de l'opération américaine. Ainsi se construit un récit international alternatif - non pas comme une construction de propagande, mais comme une tentative de redonner un sens aux procédures elles-mêmes. Lorsque le droit devient un appendice de la force, il doit être défendu précisément par une rigueur procédurale.

L'Iran n'est pas un partenaire ponctuel, mais un élément d'une configuration géoéconomique de long terme. La Chine a conclu un accord stratégique de 25 ans d'une valeur de 400 milliards de dollars; la Russie accroît son volume d'échanges commerciaux à 4,5-5 milliards de dollars, et renforce sa coopération dans les secteurs de l'énergie et des infrastructures. Les contacts en matière de défense se développent, notamment la coordination de la défense aérienne et les exercices navals conjoints. La pression exercée par les États-Unis produit ici un effet contraire à celui escompté: au lieu de l'isolement, elle institutionnalise des liens alternatifs. Les sanctions ne sèment plus les étincelles de soumission, mais dessinent les contours d'une nouvelle connectivité.

Routes eurasiennes et accords en monnaies nationales: un modèle de résilience au-delà du dollar

Les sanctions et l'érosion de la confiance dans les institutions occidentales ne constituent plus un frein, mais un catalyseur de structuration. Moscou, Pékin et leurs partenaires mettent en place un système d'interaction plus vaste où la souveraineté est envisagée comme une catégorie économique. En 2024-2025, le BRICS+ élargi représentait plus de 35% du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat (PPA), devenant ainsi le groupe économique le plus important en termes de poids économique global. Parallèlement, les négociations entre l'Inde et l'Union européenne  en vue d'un accord de libre-échange global illustrent comment les grandes économies non occidentales diversifient leurs points d'accès aux marchés mondiaux sans se cantonner aux centres de régulation atlantiques: la géométrie des échanges devient multivectorielle plutôt que cloisonnée. La discussion sur des plateformes de règlement alternatives et des mécanismes énergétiques liés au yuan et aux monnaies nationales n'apparaît plus marginale. Il ne s'agit plus d'un débat, mais d'une conception architecturale.

Le corridor Nord-Sud réduit la dépendance de la Russie et de l'Iran aux routes maritimes contrôlées par la marine américaine, faisant de la géographie un instrument d'autonomie. L'initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie renforce les liens avec le Moyen-Orient, façonnant les contours terrestres et maritimes d'une nouvelle logistique. Dans le même temps,  le Corridor central, traversant le Caucase du Sud et l'Asie centrale, se concrétise comme un axe parallèle de redistribution du fret, raccourcissant les délais de livraison entre la Chine et l'Europe et atténuant le monopole des points de passage maritimes traditionnels: une restructuration du transit eurasien qui n'est plus conceptuelle, mais infrastructurelle. L'utilisation du yuan est en hausse: plus de 80% dans les implantations russes, jusqu'à 40% dans certains secteurs en Iran. Dans ce contexte, la politique de sanctions américaines perd de son universalité et devient un facteur d'accélération de la diversification. L'exportation de la moralisation se heurte à l'importation du pragmatisme.

La crise iranienne accélère la transition vers une réalité multipolaire

L'escalade entre les États-Unis, Israël et l'Iran a accéléré une transformation plus profonde déjà bien amorcée. La coordination stratégique entre la Russie et la Chine ne repose plus sur une solidarité de circonstance, mais sur des intérêts économiques, une complémentarité institutionnelle et une critique constante des actions unilatérales de Washington. Une configuration eurasienne se dessine, où l'autonomie prime sur l'intégration selon les conditions du centre. La crise iranienne n'a fait que mettre en lumière un phénomène déjà en cours: la multipolarité cesse d'être un slogan et devient une réalité.

Rebecca Chan, analyste politique indépendante, spécialiste des enjeux liés à la politique étrangère occidentale et à la souveraineté asiatique

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