
Ou comment une puissance peut continuer à frapper le monde tout en commençant à perdre son avenir
Introduction
Ce qui se joue désormais au Moyen-Orient dépasse de très loin la seule confrontation militaire entre Israël, l'Iran et leurs alliés respectifs. C'est une guerre de fatigue historique, de vérité stratégique, de dévoilement des mensonges fondateurs et de possible basculement d'un ordre régional entier. Dans cette tribune, le Dr. Eloi Bandia KEITA propose une lecture frontale, dense et sans anesthésie du conflit : ses causes profondes, la logique réelle d'Israël, le piège politique américain, l'impasse de Trump, le rôle du temps dans la stratégie iranienne, et la possibilité que cette guerre, loin de sauver certains acteurs, commence au contraire à les user au point de les rendre historiquement moins viables.
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par le Dr. Eloi Bandia Keita
Il faut désormais parler de cette guerre comme on parle des moments où l'histoire change de peau, c'est-à-dire sans les prudences convenues des chancelleries, sans les euphémismes des salles de rédaction trop longtemps disciplinées par les récits atlantiques, sans les anesthésies morales qui permettent depuis des années de faire passer l'écrasement pour de la sécurité, l'impunité pour de la stabilité, et la domination pour de la civilisation. Car ce qui est en train de se jouer au Moyen-Orient n'est pas seulement un épisode de plus dans la longue chronique des affrontements régionaux. C'est un test terminal. Un test de vérité pour Israël, un test de crédibilité pour les États-Unis, un test d'endurance pour l'Iran, un test d'hypocrisie pour l'Europe, un test de panique pour les monarchies pétrolières, et, plus profondément encore, un test de viabilité pour un ordre entier qui a voulu, pendant des décennies, administrer le déséquilibre comme s'il s'agissait d'une méthode durable de gouvernement du réel.
Le premier mensonge qu'il faut éventrer, et il faut le faire sans trembler, est celui qui consiste à raconter cette guerre comme une succession d'accidents, de réactions, d'enchaînements malheureux, de réponses à chaud, bref comme un drame dont personne ne serait vraiment l'architecte mais seulement le prisonnier. Cette lecture est fausse. Elle est même obscène par sa commodité. Cette guerre n'est pas née d'un accident ; elle est née d'une matrice. Elle est née d'une vision du Moyen-Orient dans laquelle un seul acteur doit demeurer au-dessus des autres, non seulement militairement, mais psychologiquement, diplomatiquement, technologiquement, juridiquement et narrativement. Elle est née de l'idée qu'un ordre régional pouvait être stabilisé non par l'équilibre, mais par la supériorité permanente d'un centre armé, protégé, excusé, financé et sanctuarisé. Elle est née de cette croyance extraordinairement dangereuse selon laquelle une région entière pouvait être durablement tenue en respect par la force, par la fragmentation, par la peur et par l'humiliation accumulée.
Il faut donc dire ce que beaucoup savent déjà mais que trop peu osent formuler jusqu'au bout. Israël n'a pas seulement cherché la sécurité ; Israël a cherché, et cherche encore, à vivre dans une situation de supériorité structurelle durable sur tout son environnement stratégique. La nuance est décisive. Un État qui cherche sa sécurité peut encore composer avec la réalité, négocier avec la géographie, accepter des limites, reconnaître que la survie passe aussi par des compromis politiques. Mais un État qui cherche la supériorité permanente finit par considérer que toute autonomie régionale autour de lui est une anomalie à corriger, que toute capacité de dissuasion voisine est une insolence à écraser, que toute souveraineté non alignée est une menace par définition. À partir de là, le problème n'est plus tel groupe, telle frontière ou telle date. Le problème devient l'existence même d'un autre centre de puissance possible. Et c'est alors que la guerre cesse d'être conjoncturelle pour devenir structurelle.
Voilà pourquoi cette guerre ne doit pas être lue uniquement à travers Gaza, ni uniquement à travers le Liban, ni uniquement à travers l'Iran. Gaza n'est pas seulement Gaza ; elle est la scène où la doctrine de la punition absolue a voulu restaurer une terreur dissuasive en croyant pouvoir transformer la destruction massive en langage politique. Le Liban n'est pas seulement le Liban ; il demeure, dans l'imaginaire sécuritaire israélien, un front qu'il faut empêcher de devenir une profondeur stratégique cohérente. La Syrie n'est pas seulement la Syrie ; elle a été durant des années un espace où il fallait éviter toute consolidation indépendante trop proche. L'Iran, enfin, n'est pas seulement l'Iran ; il est devenu, dans la conscience stratégique israélienne, la figure du pôle qu'il faut empêcher de convertir sa résilience, sa profondeur et sa capacité de nuisance en véritable équilibre régional. En d'autres termes, le cœur réel du conflit n'est pas simplement : qui a tiré le premier ou qui a frappé le plus fort ; le cœur réel du conflit est : qui a le droit d'exister stratégiquement au Moyen-Orient sans se soumettre à la hiérarchie imposée.
C'est pourquoi Gaza restera comme un point de bascule non seulement moral, juridique et humain, mais stratégique. Car ce qui s'y est exprimé avec une brutalité presque chimiquement pure, ce n'est pas seulement la violence d'une armée ; c'est le vide politique d'une doctrine. À Gaza, Israël a voulu prouver qu'il savait encore écraser ; mais en écrasant, il a surtout montré qu'il savait de moins en moins quoi faire du lendemain autrement qu'en termes militaires. Il a montré une puissance de destruction immense, mais aussi une incapacité croissante à produire une issue politique viable. Il a montré qu'il pouvait encore faire peur, mais qu'il ne savait plus transformer cette peur en ordre stable. Il a montré, au fond, qu'il savait encore ravager le présent, mais beaucoup moins organiser l'avenir. Or lorsqu'une puissance commence à ne plus savoir exister stratégiquement qu'à travers l'excès de force, elle entre dans une zone de danger historique, car la force cesse alors d'être un moyen, devient une dépendance, puis une habitude, puis une prison.
Le deuxième grand non-dit concerne Washington. Les États-Unis ne sont pas seulement l'allié d'Israël ; ils sont, depuis longtemps, le garant systémique de l'architecture régionale qui a rendu presque inévitable l'escalade actuelle dès lors que la supériorité israélienne a commencé à rencontrer des limites plus dures. Ils ont fourni l'armement, la couverture, l'excuse, le parapluie diplomatique, la suspension pratique des conséquences, et ils découvrent maintenant, ou feignent de découvrir, qu'une guerre que l'on protège trop longtemps finit par échapper même à ceux qui la rendent possible. Car l'empire américain veut simultanément deux choses incompatibles : préserver l'avantage absolu de son allié et éviter le coût d'une guerre régionale totale. Il veut la peur sans l'embrasement, la punition sans la contagion, la domination sans la facture. Mais l'histoire n'a jamais accordé ce luxe indéfiniment aux puissances.
C'est ici qu'entre admirablement l'adage mandingue qu'il faut adapter à la situation présente : DƆN KƆRƆNIN, DƆN GƆMAN, la danse macabre, la danse maudite, la danse du piège absolu, celle où, si tu avances, ton père meurt ; si tu recules, ta mère meurt ; et si tu refuses de danser, c'est toi-même qui meurs. Trump se trouve exactement dans cette danse. TRUMP BƐ DƆN KƆRƆNIN, DƆN GƆMAN DƆN KƐ MIDDLE EAST LA : NI À TAA ƝƐ, À BƐ HALAKI ; NI À SEGIN KƆ, À FANA BƐ HALAKI ; NI À TƐ FƐ KA DƆN, O FANA BƐ À HALAKI. Ainsi, Trump danse actuellement la vieille mauvaise danse au Moyen-Orient : s'il avance, il se détruit ; s'il recule, il se détruit aussi ; et s'il refuse de la danser, cela le détruit tout autant. En résumé, s'il choisit de Make la Guerre Great Again, s'il pousse plus loin l'escalade, il ne récolte pas seulement l'image de l'homme fort ; il ouvre devant lui le gouffre d'une guerre coûteuse, énergivore, impopulaire, potentiellement interminable, où son armée pourrait y laisser un bras, où l'inflation frapperait l'électeur américain, où le prestige de commandement se transformerait en poids électoral toxique. S'il choisit au contraire l'auto-paix solitaire, c'est-à-dire une reculade humiliante, un recul emballé dans le langage de la sagesse après avoir lui-même participé à l'escalade, il n'apparaîtra pas comme un artisan de paix, mais comme l'homme qui a allumé le feu avant de supplier les flammes de ne pas le suivre jusque chez lui ; il y perdra l'image de fermeté sur laquelle repose une part essentielle de sa crédibilité politique. S'il maintient enfin le statu quo, en laissant Israël encaisser seul une partie croissante du choc stratégique tout en continuant à couvrir le système, il paie tout de même le prix énergétique, diplomatique, symbolique et intérieur de la guerre sans même en tirer le bénéfice d'une victoire claire. Voilà sa danse. Voilà son piège. Voilà sa malédiction. Chaque pas lui coûte quelque chose de décisif ; chaque hésitation lui coûte davantage encore ; et, dans tous les cas, le prix politique revient frapper sa propre maison. Trump ne choisit plus entre le bien et le mal ; il arbitre seulement la forme de sa blessure.
Le troisième non-dit, que les spécialistes de studio masquent sous leur vocabulaire de "désescalade", est que l'Iran n'a pas nécessairement besoin de gagner au sens occidental du terme pour commencer à gagner stratégiquement. C'est une idée que beaucoup refusent de comprendre parce qu'ils continuent à lire la guerre selon une dramaturgie de cinéma : un vainqueur visible, un perdant effondré, une capitale humiliée, une bannière abaissée. Or l'Iran raisonne d'une manière beaucoup plus patiente, beaucoup plus dure, beaucoup plus orientée vers la durée, l'absorption, la dispersion des coûts, la fatigue adverse et la transformation de la guerre ennemie en fardeau historique. L'Iran n'a pas nécessairement besoin de gagner au sens occidental du terme pour commencer à gagner stratégiquement. Il n'a pas besoin de faire tomber Tel-Aviv pour infliger une défaite profonde à son adversaire. Il lui suffit de rendre la supposée victoire israélienne impossible à convertir en stabilité. Il lui suffit d'allonger le temps, de multiplier les fronts de coût, de nourrir l'incertitude, de forcer l'adversaire à vivre de plus en plus cher, de plus en plus tendu, de plus en plus mobilisé, de plus en plus inquiet. Il lui suffit, autrement dit, de transformer la supériorité adverse en charge cumulative.
Je voudrais ici inviter le cher lecteur à une très brève promenade historique, non par goût de l'ornement, mais parce que certaines vérités politiques se laissent parfois mieux saisir dans le miroir de la mémoire que dans les froides formules des états-majors. Allons à Segou, là je ne peux m'empêcher de repenser à cette vieille histoire qui se serait jouée au temps du puissant royaume bambara de Ségou, sous le règne de Da Monzon Diarra. Bakari Jan était l'un des plus redoutables guerriers de Ségou. Mais selon certaines traditions, dans sa jeunesse, les fils du puissant souverain Da Monzon le soumettaient à des humiliations incessantes, provocation après provocation, agression après agression. Il encaissa longtemps, très longtemps, jusqu'au jour où quelque chose se brisa en lui. Ce jour-là, sans doute, il se dit en silence : plus jamais.
Et la suite aurait pris la forme d'un cauchemar resté dans la mémoire des hommes. Avant d'en arriver là, l'aîné, ivre d'arrogance, persuadé de sa force et de sa supériorité, l'aurait défié en lutte. Il aurait même promis à Bakari Jan de l'offrir en sacrifice au KOMO et d'arroser le fétiche MA-KOUMABA (nom approximatif), de son sang. Mais la lutte ne se passa pas comme il l'avait rêvé. Contre toute attente, Bakari Jan opposa une résistance hallucinante, presque inhumaine. Le prince, pourtant doté d'une force brute terriblement supérieure, ne parvint pas à le terrasser. Alors, sentant le combat lui échapper, il appela ses frères à la rescousse. Mais ceux-ci refusèrent d'intervenir : le code d'honneur l'interdisait. C'était un duel. Un affrontement d'homme à homme.
Peu à peu, la fatigue commença à ronger le prince. Son arrogance vacilla. Son assurance se fissura. Et c'est à cet instant précis que Bakari Jan, dans un surgissement de rage longtemps comprimée, le terrassa et l'éventra. La suite, dit-on, fut d'une violence inouïe : il se serait ensuite mis les tripes du prince autour du cou avant de se lancer à la poursuite des autres princes avec ses colliers macabres.
Pourquoi cette histoire me revient-elle aujourd'hui ? Parce qu'au-delà de sa part épique, elle dit une vérité géopolitique redoutable : il existe un moment où l'acteur longtemps humilié, testé, provoqué, encerclé, frappé par procuration et sommé de rester dans la retenue cesse brutalement d'absorber les coups. Il ne raisonne plus alors en simple logique de riposte ; il entre dans une logique de renversement psychologique de la peur. Dans cette métaphore, le prince arrogant et sûr de son impunité évoque la coalition Israël-États-Unis-Occident collectif, convaincue que sa supériorité brute suffira toujours à maintenir l'autre dans la sidération. Bakari Jan, lui, évoque cet acteur que l'on croyait contenable et qui finit par dire : plus jamais. Le cas iranien me rappelle étrangement cette vieille histoire, transposée, bien sûr, à l'échelle d'un État. L'Iran, à l'évidence, n'a plus l'intention de subir.
C'est là que la guerre devient infiniment plus dangereuse pour Israël que ne le laisse croire sa rhétorique officielle. Car le vrai risque existentiel pour Israël n'est pas d'être rayé de la carte demain matin ; ce risque-là relève davantage du fantasme apocalyptique que de l'analyse sérieuse à court terme. Le vrai risque est plus profond, plus lent, plus historique, et donc plus redoutable : devenir progressivement une société hyperarmée mais politiquement enfermée, technologiquement avancée mais psychologiquement épuisée, économiquement résiliente mais de plus en plus grevée par le coût structurel de la guerre, tactiquement dominante avec les US, mais stratégiquement condamnée à la forteresse permanente. Les puissances ne meurent pas toujours d'une défaite militaire immédiate ; elles meurent souvent d'une victoire devenue trop coûteuse pour être encore une victoire, d'une doctrine devenue si rigide qu'elle ne sait plus produire autre chose que la répétition de sa propre brutalité, d'un système devenu incapable d'imaginer un futur autre que la gestion armée de l'insécurité qu'il contribue lui-même à entretenir.
Le quatrième non-dit est mondial. Cette guerre ne frappe pas seulement des hommes, des villes, des infrastructures et des frontières ; elle commence à attaquer les conditions mêmes de respiration de l'économie internationale. Le détroit d'Ormuz n'est pas une note de bas de page géographique ; c'est une artère. L'énergie n'est pas ici un simple décor de guerre ; elle est le nerf vital d'un système mondial qui reste massivement dépendant de flux concentrés et vulnérables. Chaque frappe, chaque menace, chaque perturbation maritime, chaque hausse du pétrole et du gaz, chaque tension sur les assurances, chaque révision de route logistique, chaque prime de risque supplémentaire ajoute une couche de nervosité à un monde déjà fatigué par l'inflation, l'endettement et les ralentissements. À mesure que la guerre s'étire, elle cesse d'être seulement une tragédie régionale pour devenir une machine de contamination globale. Elle menace l'économie mondiale, elle menace les équilibres budgétaires des États, elle menace les marchés, elle menace la paix sociale dans des sociétés déjà fragilisées par la vie chère, elle menace enfin le fragile récit selon lequel le système international pouvait encore absorber indéfiniment des chocs sans entrer dans une nouvelle phase de désordre durable.
C'est pourquoi il faut désormais dire, avec toute la netteté que réclame le moment, que cette guerre n'est pas une guerre "pour la sécurité", mais une guerre qui menace d'absorber la sécurité elle-même dans un cycle sans fin de déstabilisation. Elle menace Israël parce qu'elle peut le condamner à devenir toujours davantage un État de guerre permanente. Elle menace les États-Unis parce qu'elle enferme Trump dans une danse maudite où chaque option abîme un pilier de sa puissance. Elle menace l'économie mondiale parce qu'elle transforme la région énergétique la plus sensible du globe en zone d'angoisse prolongée. Elle menace le droit international parce qu'elle continue à montrer qu'un allié protégé peut longtemps se croire au-dessus des normes pendant que le système hésite, se tord et recule. Elle menace enfin l'idée même de paix, car elle confirme encore une fois qu'on ne stabilise jamais durablement une région en organisant son humiliation, sa fragmentation et sa hiérarchisation armée.
Alors, Israël risque-t-il de finir sa course dans cette guerre ? Si l'on parle d'une disparition immédiate, la réponse honnête demeure non. Mais si l'on parle d'autre chose, de plus noir, de plus grand, de plus historique, alors oui, le risque existe, et il ne doit plus être minoré : le risque de commencer à gagner encore des frappes tout en perdant lentement sa profondeur stratégique, sa soutenabilité politique, sa cohésion intérieure, son récit international, sa rentabilité économique et sa capacité à imaginer un avenir qui ne soit pas la simple répétition infinie du feu. Les puissances qui croient pouvoir vivre durablement au-dessus du droit, au-dessus de la mémoire, au-dessus de la géographie, au-dessus de la démographie et au-dessus des autres peuples finissent toujours par découvrir, un jour ou l'autre, que la force peut prolonger un cycle, mais qu'elle ne peut pas éternellement fabriquer du futur.
Et c'est peut-être là que se trouve, au fond, la leçon la plus terrible de cette guerre : on peut continuer longtemps à frapper le monde, à terroriser des espaces, à humilier des peuples, à déséquilibrer une région entière, puis découvrir, trop tard, qu'on a commencé à s'autodévorer en prenant la destruction pour de la stratégie. La vraie question n'est donc plus : Israël peut-il gagner cette guerre ? La vraie question est : combien de guerres un État peut-il encore gagner tactiquement avant de commencer à perdre stratégiquement son siècle ? Et sur ce terrain-là, le silence anxieux des puissants ressemble déjà à un commencement d'aveu.
Pr. Eloi Bandia KEITA est enseignant-chercheur, docteur en informatique, analyste stratégique et auteur de publications sur la souveraineté systémique, la géostratégie sahélienne, les systèmes complexes, l'intelligence artificielle, l'énergie, la sécurité, les trajectoires de puissance africaines, ainsi que la refondation du système éducatif, de l'enseignement et de la formation dans le Sahel.