28/03/2026 ssofidelis.substack.com  10min #309155

Comment les médias occidentaux blanchissent et cautionnent les dérives de l'empire

Par  Nate Bear, le 27 mars 2026

Hier, l'Associated Press a déclaré son intention d'user de termes reflétant fidèlement la réalité.

Après de longues délibérations et un vote en interne, l'agence de presse a fait savoir qu'elle qualifierait désormais d'"invasion" l'offensive terrestre d'Israël au Liban.

 L'annonce était accompagnée d'une longue explication alambiquée justifiant pourquoi ce terme est approprié, apparemment pour parer à toute accusation d'antisémitisme pour l'utilisation de certaines expressions dans leur sens littéral.

Les autres médias ne lui ont toujours pas emboîté le pas, et persistent avec des termes plus vagues, comme "incursion" ou "offensive terrestre", ou se contentent d'annoncer que les troupes israéliennes "prennent le contrôle" du sud du Liban sans préciser "invasion".

La couverture rhétorique et linguistique biaisée dont bénéficie Israël de la part des médias occidentaux, contrastant fortement avec les descriptions édulcorées de leurs agissements comparées à celles, plus virulentes, concernant l'invasion de l'Ukraine par la Russie, est de notoriété publique.

Un aperçu très instructif de la façon dont des journalistes occidentaux prétendument objectifs sélectionnent leur terminologie pour servir l'empire.

Près d'un mois après l'invasion du Liban par Israël, l'Associated Press a rompu les rangs, sans doute pour ne plus avoir à tourner autour du pot face à des réalités flagrantes.

D'autres suivront peut-être, mais pour l'instant, la plupart des lecteurs et auditeurs occidentaux entendent parler d'"incursions", d'"offensives" et de "campagnes" israéliennes, soit un langage bien orienté pro-empire.

Le Guardian préfère parler de "campagne terrestre" plutôt que d'invasion.

Ces formules varient à l'envi. Un  récent article de la  BBC, rédigé par Seb Usher, correspondant de la chaîne à Jérusalem, était intitulé "Israël affirme vouloir prendre le contrôle d'une vaste zone tampon dans le sud du Liban", et ne mentionne ni incursion, ni offensive, et encore moins invasion.

On peut par ailleurs constater que les incursions, offensives ou invasions d'Israël se produisent toujours dans le "sud" du Liban, comme si cette zone était exclue de l'entité libanaise. Là encore, ce choix tactique suggère un périmètre limité. En comparaison, l'invasion de l'Ukraine par la Russie a toujours été décrite comme "l'invasion illégale à grande échelle de l'Ukraine par la Russie". On n'a jamais parlé d'"incursion de la Russie dans l'est de l'Ukraine".

Il ne s'agit pas seulement du traitement de l'invasion du Liban par Israël. Les médis occidentaux se gardent bien de débattre sur les raisons qui poussent Israël à envahir le Liban - entre autres. Ça s'appelle de la propagande.

Pour illustrer ce propos, prenons cet article de la BBC où on peut lire :

"Cette dernière escalade survient après les tirs de roquettes du Hezbollah, soutenu par l'Iran, sur le nord d'Israël, en représailles à l'assassinat du guide suprême iranien et aux frappes quasi quotidiennes sur le Hezbollah, malgré le cessez-le-feu de novembre 2024".

Le lecteur lambda va en déduire que le Hezbollah a rompu le cessez-le-feu en tirant des roquettes sur Israël. L'expression "frappes quasi quotidiennes" cherche à nuancer la phrase sans pour autant être cohérente sur le plan linguistique. Comment la "dernière escalade" pourrait-elle avoir commencé après des "frappes quasi quotidiennes" ? La formulation sous-entend que les frappes menées par Israël (qui n'est pas nommé) ne constituent pas une escalade. Point final. Aucun contexte concernant ces frappes - attention, on ne parle pas d'"attaques" ou de "bombardements" qui supposent une intention, mais de "frappes", un terme plus neutre et plus clinique évoquant la précision).

Je m'attarde peut-être un peu trop sur ce point, mais décortiquer le fonctionnement de la propagande est essentiel.

D'autres vont encore plus loin en tentant de créer une fausse symétrie entre les deux camps, en affirmant par exemple qu'"ils se sont mutuellement accusés de violations de la trêve", une formulation reprise dans les  article de  Reuters et  de la  BBC.

Alors, quelle est la réalité ? L'armée israélienne (IDF) a revendiqué plus de 250 attaques au Liban depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. Elle a vanté ses bombardements, ses raids de commandos et la destruction de nombreux villages. Israël a même bombardé Beyrouth, la capitale, à de nombreuses reprises durant le cessez-le-feu. Ils ne dissimulent pas leurs violations du cessez-le-feu et les ont même publiquement revendiquées. On peut littéralement les recenser sur la page Wikipédia consacrée au conflit Israël-Hezbollah, ces attaques étant toutes sourcées par les médias israéliens ou les communiqués de presse de l'armée israélienne.

L'imposture est stupéfiante.

Les journalistes occidentaux connaissent évidemment la vérité, mais eux ou leurs rédacteurs en chef ont délibérément falsifié le contexte pour présenter le Hezbollah soit comme l'agresseur, soit comme un protagoniste impliqué dans les violations. Des violations qui, lorsqu'elles sont commises par Israël, sont à peine rapportées par les médias occidentaux. Et lorsque c'est le cas, elles ne sont pas présentées comme des violations du cessez-le-feu, mais comme  des  "attaques légitimes contre des "bases du Hezbollah". Mais lorsque le Hezbollah riposte, on parle de violation du cessez-le-feu.

Car, dans la logique néocoloniale des journalistes occidentaux, seul un camp est lié par un cessez-le-feu.

Et évidemment, le nôtre.

Pour l'empire et ses mandataires, les cessez-le-feu ne s'appliquent pas.

Imaginons qu'un cessez-le-feu soit conclu entre l'Iran, Israël et les États-Unis. L'Iran lancerait alors des missiles sur Israël presque quotidiennement. Le premier missile tiré ferait la une des journaux du monde entier et serait déclaré violation du cessez-le-feu. Mais Israël a violé un cessez-le-feu presque tous les jours pendant 18 mois, sans aucune condamnation de la part de l'Occident, tout en faisant croire au public occidental qu'Israël respecte le cessez-le-feu.

Même traitement pour Gaza, où on présente les attaques israéliennes sous l'angle "d'un fragile cessez-le-feu", sans jamais commettre de violation.

Ce sont évidemment de fausses déclarations délibérées d'Israël et de l'empire.

Une autre petite astuce linguistique concerne l'utilisation du terme "soutenu". Une expression très prisée ces derniers temps - comme dans l'article de la BBC où il est question du "Hezbollah soutenu par l'Iran".

En quoi est-ce efficace ?

Sa valeur première est sa subtilité. Elle masque une distorsion de vérité. Le Hezbollah est "soutenu" par l'Iran qualification ne s'applique pas à tous. On n'entend jamais parler de l'armée ukrainienne soutenue par l'OTAN. Ni de l'armée israélienne soutenue par les États-Unis.

Pourquoi ? Parce que "soutenu par untel" sous-entend l'existence d'un réseau aux intentions malveillantes, d'un centre de contrôle et d'un bras armé. Le contexte et la capacité d'action de cette entité, en l'occurrence le Hezbollah, sont alors éludés, suscitant des connotations négatives allant de la malhonnêteté à la trahison.

Ce type de propagande est très répandu et s'inscrit parfaitement dans la rhétorique des États occidentaux en matière de sécurité et de politique étrangère, où l'Iran passe pour le "principal commanditaire du terrorisme" dans le monde.

On observe une dynamique similaire avec l'expression "contrôlé par le Hamas". Ce terme renvoie à l'image préétablie du groupe, forgée par deux décennies de propagande, pour semer le doute dans l'esprit occidental quant à la véracité de leurs déclarations, notamment concernant le nombre de morts. Or, nous savons aujourd'hui que ce nombre est en réalité bien inférieur à la réalité. Ce procédé est ignoble, une négation du génocide.

J'ai repéré une autre perle ce matin dans le Guardian.

Les bombes tombent désormais comme la pluie. Elles tombent. Tout simplement. Elles pleuvent sur "le régime". Un qualificatif décrédibilisant, utilisé de manière sélective, déjà décortiqué précédemment.

Malgré ses prétentions progressistes, le Guardian a pourtant été l'un des pires coupables, fabriquant un consensus en faveur de la guerre via une propagande insidieuse pro-changement de régime, sous couvert de préoccupation humanitaire.

Trois semaines avant l'attaque américano-israélienne, un article absurde faisait état  des dangers que représenteraient les vieux pétroliers iraniens et du risque de fuite de pétrole susceptible de provoquer une catastrophe. L'article ne donnait aucune explication sur leur prétendue vétusté, pas plus que sur les sanctions américano-occidentales qui privent l'Iran de l'achat de pétroliers plus modernes. Deux semaines avant l'attaque, un article a été publié sur les  enfants des dirigeants iraniens qui étudient en Occident, présentés comme le symbole de l'hypocrisie du pouvoir. Or,  Plus de 110 000 jeunes Iraniens étudient actuellement en Occident. Cet article de propagande impérialiste flagrante témoigne d'une méconnaissance totale de l'idéologie des dirigeants iraniens (dont certains sont titulaires de doctorats obtenus dans des universités occidentales), de la capacité des jeunes Iraniens à étudier hors d'Iran et des conditions de vie en Iran même.

Ces articles n'ont pas été publiés par hasard dans les semaines précédant l'attaque. Ils ne cherchaient qu'à conditionner les progressistes à une guerre illégale.

Sans oublier la manière dont les journalistes occidentaux abdiquent toute prétention d'objectivité lorsqu'ils sont confrontés à des récits contradictoires que leur mentalité, façonnée par l'empire, est incapable de traiter.

En début de semaine, Shelagh Fogarty, de la radio LBC au Royaume-Uni, a  interviewé Mohammad Marandi, professeur à l'université de Téhéran et ancien conseiller de l'équipe iranienne chargée des négociations sur le nucléaire. Shelagh Fogarty a repris tous les arguments impérialo-sionistes avec une arrogance suffisante, comme si elle détenait une vérité absolue, et a peiné à assimiler certains faits élémentaires sur la nature de la guerre. Elle a notamment demandé à Marandi pourquoi le nouveau dirigeant de l'Iran, Mojtaba Khamenei, n'avait pas encore été présenté au public, car

"les dirigeants doivent être visibles en temps de guerre". Elle a ensuite ajouté : "Je peux voir le président des États-Unis à la télévision tous les jours. Il joue au golf, il a une vie sociale, il est sous haute protection. Alors, pourquoi ne voyons-nous pas le nouveau dirigeant de l'Iran ?"

Elle pensait vraiment avoir mis le doigt sur une question cruciale. Il a fallu lui faire remarquer que le père, la femme et la fille de Mojtaba Khamenei venaient d'être assassinés, et que ce dernier, sous protection, est lui aussi la cible des régimes américano-israéliens.

Je vous laisse imaginer Fogarty posant la même question incrédule sur l'absence de visibilité de JD Vance si des avions de chasse iraniens survolaient Washington DC à intervalles réguliers et venaient d'assassiner Trump, sa famille et de nombreux hauts responsables politiques américains.

L'absurdité des esprits embrigadés par l'empire est vraiment sidérante.

La prétendue supériorité morale des journalistes occidentaux confine au grotesque.

Et leur complaisance à maquiller et légitimer les méfaits de l'empire est tout simplement criminelle.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com