
par Nour Fusayfisa al-Arz
C'est cela, le Liban.
Pour ceux qui dansent encore, pour ceux qui plantent demain
"La patrie n'est pas un sol, c'est une âme". ~ Nadia Tuéni
I. Le matin du monde
Lève-toi, montagne, déroule tes cèdres comme des voiles.
Lève-toi, mer, ourle nos côtes de lumière et de sel.
Lève-toi, vallée, secoue tes graines, il est temps de les semer.
Voici le matin qui nous fut promis
par ceux qui sont partis sans fermer les volets,
par ceux qui sont restés sans fermer les bras.
Voici le jour où le vent se souvient
qu'il fut d'abord un souffle,
et que les souffles, même fatigués,
finissent toujours par trouver leur chemin.
II. La fenêtre
Ma mère a ouvert la fenêtre ce matin.
Elle a dit : "Regarde. Le jasmin a fleuri.
Regarde. Le voisin répare son toit.
Regarde. Les enfants courent après un ballon.
C'est cela, un pays.
C'est cela, la vie".
Ma mère a ouvert la fenêtre ce matin.
Elle a dit : "On a cru que tout était perdu.
On a cru que la nuit serait éternelle.
Mais les fenêtres, vois-tu,
on ne les ferme jamais tout à fait.
On les laisse entrouvertes,
pour que l'air circule,
pour que les nouvelles passent,
pour que l'espoir, qui a peur du vide,
trouve quand même un passage".
III. La danse des terrasses
Sur les terrasses de Beyrouth, le soir venu,
les jeunes gens dansent.
Ils dansent sur les toits comme leurs grands-pères
dansaient sur les bateaux avant de partir.
Ils dansent le dabke, les pieds nus,
les bras enlacés, le cœur battant.
Ils dansent la joie d'être là,
la rage d'avoir tenu,
la promesse de recommencer.
Leurs pieds frappent la terre
et la terre répond.
Elle dit : "J'ai porté des générations.
J'ai porté vos pères et vos mères.
Je porterai vos enfants.
Alors dansez. Dansez pour moi".
IV. Le pain
Le boulanger du quartier
se lève avant l'aube.
Il a les mains brûlées depuis quarante ans.
Il dit que c'est sa façon de savoir si le four est prêt.
Il pétrit la farine, l'eau, le sel,
et son secret qu'il ne dit jamais.
Le boulanger du quartier
dit que le pain, c'est la paix.
"Quand on partage le pain,
on ne peut pas se faire la guerre.
On ne peut pas se détester.
On ne peut pas oublier
qu'on a la même faim".
Le boulanger du quartier
donne du pain à celui qui n'a rien.
Il ne lui demande pas son nom.
Il ne lui demande pas d'où il vient.
Il dit : "Mange. Demain, tu paieras.
Ou tu ne paieras pas.
L'important, c'est que tu sois là.
Que tu saches que quelqu'un t'attend".
V. Les parfums de Beyrouth
Beyrouth sent le café turc
et le jasmin de minuit.
Beyrouth sent le pain chaud
et l'essence des voitures pressées.
Beyrouth sent la mer le matin
et les grillades le soir.
Beyrouth sent l'encens des églises
et le musc des mosquées.
Beyrouth sent les livres des libraires
de la rue Hamra.
Beyrouth sent la peinture des ateliers
et la poussière des chantiers.
Beyrouth sent tout cela à la fois.
C'est pourquoi on ne peut pas l'oublier.
C'est pourquoi on la respire
comme on respire l'air de ses premières amours.
Une fois qu'on l'a eue dans les narines,
on la cherche partout, sans jamais la retrouver.
VI. La montagne
La montagne est une femme.
Mais pas celle qu'on croit.
Pas celle qui attend.
Celle qui regarde partir, et qui sait
que revenir n'est jamais tout à fait revenir.
Elle porte les cèdres comme des bijoux.
Elle porte les villages comme des enfants.
Elle porte les neiges comme un voile.
La montagne ne parle pas.
Elle a vu passer les armées,
les prophètes, les marchands,
les poètes qui venaient chercher l'inspiration,
les amoureux qui venaient chercher l'intimité.
La montagne ne parle pas.
Mais elle répond.
Elle répond par le silence.
Elle répond par l'écho.
Elle répond par ce vent qui descend
et qui rafraîchit le visage
quand on est fatigué.
VII. Les pêcheurs de Tyr
À Tyr, les pêcheurs sont encore là.
Ils étaient là du temps des Phéniciens.
Ils étaient là quand les Romains
construisaient des aqueducs.
Ils étaient là quand les Croisés
plantaient leurs étendards.
À Tyr, les pêcheurs tirent leurs filets
comme leurs pères tiraient leurs filets.
Ils disent : "La mer ne ment jamais.
Elle donne quand elle veut donner.
Elle reprend quand elle veut reprendre.
Il faut l'aimer sans condition".
À Tyr, les pêcheurs partagent leur pêche.
Ils en donnent à la vieille qui n'a plus de dents.
Ils en donnent à l'enfant qui a faim.
Ils en donnent à celui qui part
et qui ne sait pas quand il reviendra.
Ils disent : "La mer est pour tous.
Le poisson est pour tous.
Nous ne sommes que des passeurs".
Puis ils rentrent chez eux.
Ils ne demandent pas de remerciements.
Ils savent déjà.
VIII. Les mots
Nous avons des mots pour la joie
et des mots pour la peine.
Nous avons des mots pour la nuit
et des mots pour l'aube.
Nous avons des mots pour dire
que nous aimons ce pays
même quand il nous fait mal.
Nous avons des mots qui n'existent
ni en arabe ni en français.
Des mots qui vivent entre les deux langues
comme on vit entre deux rives.
Ces mots-là, on ne les écrit pas.
On les dit seulement la nuit,
quand on est sûr que quelqu'un comprend.
Nos mots traversent les frontières.
Ils atterrissent dans d'autres cœurs.
Ils disent : "Nous sommes là.
Nous étions là.
Nous serons là".
IX. Les jardins suspendus
On dit qu'à Babylone il y avait des jardins suspendus.
Mais Babylone est en ruines.
Nous, nous avons des jardins dans nos cœurs.
Nous les portons partout où nous allons.
Dans les camps de tentes, une rose pousse.
Sur les murs éventrés, un jasmin grimpe.
Dans les cours d'école, des enfants plantent
des graines qu'ils ont gardées
comme un trésor.
Les jardins suspendus du Liban
ne sont pas suspendus dans le ciel.
Ils sont suspendus à notre volonté.
À notre obstination à faire pousser
des fleurs là où on nous a dit
que rien ne pousserait jamais.
X. La fête
Le Liban est une fête qui ne finit jamais.
Elle a commencé il y a des siècles.
Elle continuera jusqu'à la fin des temps.
C'est une fête où l'on danse sur les ruines.
C'est une fête où l'on mange du pain
avec ceux qui n'en ont pas.
C'est une fête où l'on boit l'arak de l'amitié
et le café de la discussion.
C'est une fête où l'on pleure ses morts
et où l'on célèbre ses vivants.
C'est une fête où l'on se dispute
et où l'on se réconcilie
avant la fin du repas.
C'est une fête où l'on chante
des chansons que tout le monde connaît
et que personne n'a jamais apprises.
Elles sont dans nos gènes.
Elles sont dans nos voix.
Elles sont dans le vent qui soulève
les rideaux des fenêtres entrouvertes.
XI. L'olivier
L'olivier du Sud a mille ans.
Il a vu les soldats partir et revenir.
Il a vu les tanks traverser ses champs.
Il a vu les bombes éventrer ses voisins.
L'olivier du Sud est toujours là.
Il a perdu des branches.
Il a perdu des racines.
Mais son tronc est solide.
Ses fruits sont amers, parfois,
mais ils sont là, chaque année,
au rendez-vous de l'automne.
L'olivier du Sud nous dit :
"Vous pouvez couper mes branches.
Vous pouvez brûler mes racines.
Vous ne m'arracherez pas.
Je suis ici depuis avant vous.
Je serai ici après vous".
XII. Les noms
Il y a des noms que l'on ne dit plus.
Pas parce qu'on les a oubliés.
Parce qu'on ne sait plus comment les dire
sans que la gorge se ferme.
Ces noms, on les porte en silence.
On les pose le soir sur la table,
entre le pain et le sel,
là où ils s'asseyaient.
On attend.
XIII. L'enfant qui court
Dans la ruelle, un enfant court.
Il court après un ballon
ou après un rêve.
Il court pieds nus sur les pavés
que le soleil a chauffés.
Cet enfant ne sait pas encore.
Un jour, quelqu'un lui dira.
Nous espérons que ce sera nous.
Que nous serons là pour lui dire :
"Oui. Et regarde. Nous sommes encore là".
Cet enfant sait seulement
qu'il fait bon courir
dans la ruelle où ses grands-pères
ont couru avant lui.
Il sait seulement qu'il y a
un ballon, des copains, le soleil,
et toute la vie devant lui.
Cet enfant, c'est l'avenir.
Il court vers nous.
Il court vers demain.
Il court pour nous dire :
"Ne lâchez rien.
J'arrive".
XIV. Le chant des vivants
Nous sommes ceux qui sont restés.
Nous sommes ceux qui sont partis
et qui rêvent de revenir.
Nous sommes les enfants
de ceux qui ont refusé de mourir.
Nous prenons soin.
Malgré les bombes,
malgré les crises,
malgré les nuits sans sommeil,
les jours sans pain,
les espoirs déçus.
Nous prenons soin.
Parce que c'est ce que nous savons faire.
Parce que c'est ce que nous ont appris
nos pères et nos mères.
Parce que c'est ce que nous enseignerons
à nos enfants.
Prendre soin.
C'est tout. C'est beaucoup.
C'est tout le Liban.
XV. L'aube
L'aube se lève sur la montagne.
Elle se lève comme elle s'est levée
le premier jour du monde.
Elle n'a pas changé.
Elle est la même pour tous.
La même pour les vivants et les morts.
La même pour ceux qui restent
et ceux qui partent.
L'aube se lève.
Elle éclaire les cèdres.
Elle éclaire les toits de Beyrouth.
Elle éclaire les oliviers du Sud.
Elle éclaire les écoles, les hôpitaux,
les maisons que l'on reconstruit,
les jardins que l'on replante.
L'aube se lève.
Et nous, nous sommes là.
Nous nous levons avec elle.
Nous ouvrons les fenêtres.
Nous respirons.
Nous disons :
"Bonjour, Liban.
Bonjour, pays de nos pères.
Bonjour, pays de nos enfants.
Nous t'aimons.
Nous t'aimerons toujours".
Beyrouth, mars 2026
À toutes celles et ceux qui, chaque matin, choisissent de se lever.
Postface
Ce poème n'a pas de fin.
Si vous l'avez lu à voix haute,
vous le savez déjà.