Ceux qui dénoncent les illusions religieuses de leurs adversaires apparaissent désormais eux-mêmes guidés par des convictions radicales. La guerre en Iran expose la matrice violente de l'Occident.
Depuis le 28 février 2026, l'attaque conjointe des États-Unis et d'Israël contre l'Iran ne relève pas d'un accident stratégique mais d'une logique longue où se croisent fanatisme idéologique, effondrement ou contournement du droit, logique de puissance et reproduction systémique de la violence. Ce conflit agit comme un révélateur brutal d'un ordre international dominé par la coercition et où la guerre devient instrument ordinaire de gouvernance globale.
Fanatisme d'État ou théologie de guerre
L'offensive contre l'Iran ne peut être comprise sans analyser la mutation idéologique qui traverse les centres décisionnels américains et israéliens. Comme l'écrit Ismail Allison, des croyances religieuses apocalyptiques ont été transposées dans l'action publique avec des effets dévastateurs. Pour lui, "Un groupe de fanatiques religieux ayant accès à des armes nucléaires utilise une armée puissante pour mener une guerre sainte". La formule, glaçante, ne désigne pas Téhéran mais Washington. Elle dit tout du renversement en cours. Loin des caricatures entretenues depuis des décennies, ce sont désormais les centres de décision occidentaux qui donnent corps à une théologie militarisée.
Dans la même veine, les témoignages relayés par la Military Religious Freedom Foundation (MRFF) font état d'un phénomène systémique où des officiers présentent la guerre à leurs subordonnés comme un plan divin, évoquant même une mission sacrée confiée au pouvoir exécutif. Selon ces officiers rapportés par la MRFF, le président Trump aurait été "oint par Jésus pour allumer le feu de signalisation en Iran afin de provoquer l'Armageddon et marquer son retour sur Terre". Cette fusion du religieux et du militaire n'est pas marginale mais structurante. Ce n'est pas une rhétorique périphérique. C'est une infrastructure mentale.
Dans ce cadre, le secrétaire à la Défense de l'administration Trump, Pete Hegseth, désigne ses adversaires comme des "régimes fous" et les accuse d'être "déterminés à des illusions islamiques prophétiques" dans une rhétorique obsessionnelle, tandis que son univers symbolique est marqué par le terme "mécréant" inscrit sur son propre corps. Avec Mike Huckabee, ils apparaissent comme les vecteurs d'un sionisme chrétien qui ne se contente plus de soutenir Israël mais qui projette une vision apocalyptique sur l'ensemble du Moyen Orient. C'est l'incarnation d'une forme de messianisme politique où l'ennemi est construit comme une altérité absolue. En miroir, au sein du gouvernement israélien de Netanyahu, Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich projettent une vision eschatologique qui inscrit la violence dans une temporalité sacrée, orientée vers la domination régionale. C'est une logique parallèle où la violence devient instrument d'accomplissement historique et où l'Iran devient ainsi moins une cible stratégique qu'un jalon dans une narration mythifiée orientée vers une hégémonie totale. Ils se pensent comme des agents de cette temporalité messianique.
Ce croisement idéologique produit une configuration inédite où la guerre cesse d'être un calcul rationnel de politique étrangère pour devenir une croyance, une entreprise quasi-liturgique; c'est-à-dire, un acte de foi militarisé à partir duquel ceux qui dénoncent les illusions religieuses de leurs adversaires apparaissent eux-mêmes guidés par des convictions radicales. Dans ce cadre, la rationalité stratégique s'efface au profit d'une logique de confrontation absolue, où la destruction devient une finalité en soi. Dès lors, l'ennemi n'est plus un adversaire mais une figure à éradiquer. La politique bascule alors dans une forme de sacralisation de la destruction. La destruction étant perçue comme une étape nécessaire vers un horizon idéologique. Ce phénomène marque une rupture profonde dans la manière dont la puissance occidentale se conçoit et s'exerce.
Droit dissous dans l'illégalité organisée
Sur le plan juridique, l'attaque contre l'Iran s'inscrit difficilement dans les cadres du droit international. Comme le souligne Jérôme de Hemptinne, elle ne répond ni aux critères stricts de la légitime défense ni aux exigences de la Charte des Nations unies. L'absence d'agression iranienne effective ou imminente rend l'argument juridique particulièrement fragile. La notion de frappe préventive/de légitime défense, largement contestée, est ici mobilisée pour justifier l'injustifiable. Ce qui se joue ici relève d'une redéfinition unilatérale des normes.
La formule "illégale mais justifiée", avancée par Maxime Prévot et reprise par plusieurs responsables occidentaux, ne résout rien. Elle révèle au contraire un malaise profond. Elle signifie que l'illégalité est admise dès lors qu'elle émane des puissances dominantes et que la norme n'est plus contraignante mais simplement mobilisable à des fins rhétoriques. Le droit cesse alors d'être un cadre pour devenir un outil de légitimation a posteriori, où certains s'arrogent le droit de violer les règles qu'ils prétendent défendre, en les imposant aux autres.
Par ailleurs, le contournement du Conseil de sécurité illustre la paralysie d'un système conçu pour limiter précisément ce type d'abus. Alors que l'intervention américaine, menée sans autorisation du Congrès, renforce cette dynamique de dérégulation, leurs alliés européens se réfugient dans une ambiguïté calculée - allant jusqu'à qualifier certaines ripostes d'actions "indiscriminées et disproportionnées" dans une posture sélective -, oscillant entre condamnation partielle et prudence diplomatique, témoignent d'une incapacité structurelle à s'opposer à cette logique de puissance. Le système de sécurité collective est de facto contourné parce qu'il constitue encore un obstacle minimal.
Ce double langage produit une conséquence majeure. Il installe un régime d'exception permanent, un espace où la force prévaut sur la norme. Dans cet espace, la légitimité devient une construction discursive indexée sur le rapport de puissance, parfois justifiée au nom d'une supposée "intervention humanitaire". L'ordre international se transforme en champ d'arbitraire où la force prime sur le droit, consacrant une forme d'anomie stratégique dont les conséquences sont potentiellement irréversibles.
Industrie de la guerre ou économie du chaos
Au-delà des dimensions idéologiques et juridiques, la matérialité de la guerre en Iran révèle une autre vérité. Elle est aussi une économie politique profondément asymétrique. Les opérations militaires coûtent près de 59,39 millions de dollars par jour. Cette somme pourrait financer des soins pour des millions d'Américains ou nourrir des populations précarisées. Comme le souligne la fiche d'information budgétaire, chaque dollar engagé dans la destruction est soustrait à la survie sociale. Autrement dit, chaque dollar dépensé dans cette guerre est un dollar retiré aux citoyens en difficulté. Cette observation téléologique révèle une économie politique de la guerre où les coûts sont socialisés et les bénéfices concentrés.
Pendant ce temps, les morts s'accumulent. Plus de mille Iraniens ont été tués, dont des centaines enfants, en majorité, abattues de sang froid dans une école de petites filles à Minab. Des soldats américains meurent également dans une guerre que la majorité de la population désapprouve. Cette dissociation entre décision et consentement révèle une fracture démocratique profonde qui contredit frontalement les discours humanitaires mobilisés pour légitimer l'intervention.
La guerre apparaît ainsi comme une entreprise destructrice dont les bénéficiaires restent invisibles, mais dont les victimes sont parfaitement identifiables. Elle produit ses propres justifications, ses propres ennemis, ses propres cycles. Le terrorisme que l'Occident prétend combattre s'inscrit paradoxalement dans cette dynamique. Il est à la fois conséquence et prétexte. Une protubérance d'un système qui externalise la violence qu'il génère.
Plus largement, cette dynamique s'inscrit dans une continuité historique où les puissances occidentales ont joué un rôle central dans la production des conflits contemporains et dans la dissémination des formes de violence qu'elles prétendent combattre. De la fabrication de menaces à la dissémination de groupes armés, les stratégies d'ingérence ont contribué à structurer un environnement international instable. Le terrorisme, souvent présenté comme une menace exogène/une anomalie externe, apparaît aussi comme le produit indirectement dérivé de ces stratégies d'ingérence.
Ce constat impose une lecture plus large. Les conflits contemporains ne sont pas des anomalies mais les manifestations d'une structure. Une structure où l'Occident, loin d'être un facteur de stabilité, agit comme un producteur central de désordre. L'Iran n'est qu'un épisode supplémentaire dans cette continuité. C'est-à-dire, l'expression la plus aboutie d'un système fondé sur la projection de puissance, la manipulation des normes et l'exploitation des crises.
Il va donc de soi que ce qui se joue en Iran n'est pas une guerre de plus mais la mise à nu d'un système fondé sur la violence organisée autour de cette trilogie de la projection de puissance, la manipulation des normes et l'instrumentalisation des crises; le tout au service d'une hégémonie en déclin.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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