
par François Vadrot
Pourquoi l'option la plus réaliste est aussi la plus discrète - et ce que cela révèle des stratégies de communication de la guerre.
Alors que les USA alignent plus de 50 000 soldats dans le Golfe et que l'Iran subit depuis vingt-six jours des frappes aériennes d'une intensité inédite, une idée domine la plupart des commentaires : aucune invasion terrestre de l'Iran n'est militairement réaliste avec les forces actuellement déployées. C'est la thèse défendue par le site houseofsaud, qui rappelle l'écart abyssal entre le dispositif présent dans la région et ce qu'exigerait une campagne terrestre de grande ampleur.
Mais cette lecture laisse dans l'ombre une autre hypothèse, d'une nature très différente. Dans son essai consacré à la baie de Chabahar, l'analyste Doomernat ne décrit pas une invasion ni une occupation durable, mais un raid amphibie limité, calibré pour les moyens déjà sur zone : deux unités expéditionnaires de Marines, un bataillon de Rangers, un fort appui aéronaval, et une temporalité très courte.
Autrement dit, les deux textes ne se contredisent pas tout à fait. Ils ne parlent pas de la même guerre. L'un raisonne à l'échelle d'une campagne terrestre destinée à briser ou occuper l'Iran. L'autre envisage un coup tactique bref, spectaculaire, politiquement exploitable, puis éventuellement réversible. C'est dans cet écart d'échelle, de but et de durée que se loge la véritable question.
50 000 hommes, mais pour quoi faire ?
L'analyse de houseofsaud, intitulée " Cinquante mille soldats et aucun moyen d'entrer en Iran" (Fifty Thousand Troops and No Way Into Iran), repose sur le constat que les effectifs actuellement déployés par Washington dans la région - environ 50 000 militaires, dont deux groupes aéronavals et deux unités expéditionnaires de Marines (MEU) - ne représentent qu'une fraction de ce que nécessiterait une invasion conventionnelle de l'Iran.
En s'appuyant sur des données de l'International Institute for Strategic Studies (IISS) et des enseignements des guerres d'Irak et d'Afghanistan, l'article dresse une matrice de cinq scénarios, du raid limité sur l'île de Kharg à l'invasion totale assortie d'une occupation. Dans tous les cas, les besoins en troupes varient de 150 000 à plus d'un million d'hommes. Conclusion : avec les moyens actuels, seule une opération "discrète et limitée dans le temps" est envisageable - et encore, au prix d'une escalade majeure avec les pays du Golfe.
Ce qui frappe dans cette étude, c'est l'absence totale de la baie de Chabahar dans la liste des options. Pourtant, Chabahar, située dans la province du Baloutchistan, est la grande porte maritime méridionale de l'Iran, à des milliers de kilomètres des fronts ouest et nord où l'armée régulière et le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) ont massé leurs défenses.
Le scénario Chabahar : un raid taillé sur mesure pour la doctrine Trump
C'est précisément sur ce point qu'intervient l'essai de Doomernat, " La doctrine Trump et le débarquement dans la baie de Chabahar" (The Trump Doctrine and the Landing in Chabahar Bay). Publié sur une plateforme d'analyse géopolitique confidentielle, le texte détaille heure par heure une opération amphibie visant les installations portuaires de Chabahar et l'aéroport militaire voisin de Konarak.
L'auteur justifie son hypothèse par la doctrine militaire informelle de Donald Trump : "prendre des risques audacieux, transformer l'opération en spectacle médiatique, ne pas dépenser de capital politique avant l'action, et laisser le succès se justifier après coup". Dans cette logique, un raid de douze à quarante‑huit heures, mené par deux MEU, un bataillon de Rangers et appuyé par l'ensemble de la 5e flotte, pourrait être présenté comme une victoire éclatante - même si l'accord de cessez‑le‑feu qui suivrait s'avère diplomatiquement modeste.
Contrairement aux îles du golfe Persique (Abou Moussa, la Grande et la Petite Tomb), où les défenseurs n'ont pas de profondeur stratégique et où les pertes usaméricaines risqueraient d'être inacceptables, Chabahar offre une échappatoire : les forces locales sont réputées légères, la population baloutche est historiquement moins inféodée au régime de Téhéran, et les montagnes situées en arrière‑plan permettraient un retrait rapide par mer ou par air si la contre‑attaque iranienne se révélait trop violente.
L'auteur assume d'ailleurs les critiques : "Si la 5e flotte ne peut pas dégager une côte rectiligne face à l'océan après trois à cinq semaines de bombardements, pourquoi l'avons‑nous ? Si un double MEU ne peut pas prendre une ville portuaire légèrement défendue, à quoi servent les Marines ?"
Trois hypothèses pour expliquer l'angle mort Chabahar
D'un côté, houseofsaud affirme que tout projet d'invasion est hors de portée. De l'autre, Doomernat décrit un raid parfaitement calibré pour les forces disponibles - et ce raid a un nom : Chabahar. Pourquoi un tel silence dans l'analyse mainstream sur cette option ?
Trois hypothèses méritent d'être examinées.
1. Une différence de nature : invasion contre raid
Le premier article raisonne en termes d'invasion et d'occupation, avec des objectifs stratégiques classiques (changement de régime, contrôle des infrastructures pétrolières). Le second envisage un coup tactique : frapper, détruire des symboles (bases navales du CGRI, bunkers de drones), puis se retirer avant que l'adversaire n'ait eu le temps de masser ses forces. Les deux ne parlent pas de la même guerre. Mais cette distinction est rarement faite dans les médias grand public, ce qui permet d'entretenir la confusion.
2. Un angle mort volontaire ?
L'omission de Chabahar dans l'étude de houseofsaud peut être interprétée comme un choix rédactionnel destiné à ne pas attirer l'attention sur un point faible iranien. Le site, proche des cercles sécuritaires du Golfe, aurait tout intérêt à décourager l'idée d'une aventure terrestre massive qui mettrait l'Arabie saoudite en première ligne, tout en laissant les cartes opérationnelles hors du débat public.
3. Une manœuvre de diversion ?
L'hypothèse la plus intéressante est celle d'une guerre informationnelle délibérée. En noyant le poisson dans une discussion savante sur les effectifs nécessaires à une invasion (500 000 à 1,6 million d'hommes), on détourne l'attention de ce qui est effectivement réalisable avec 50 000 soldats : un raid chirurgical sur un point précis, choisi pour sa vulnérabilité et son faible poids symbolique aux yeux du régime iranien.
Dans cette perspective, le texte de houseofsaud jouerait le rôle de diversion - ou, à tout le moins, de brouillage - en imposant dans l'esprit du public l'idée qu'aucune opération terrestre n'est possible. Simultanément, des voix plus discrètes, comme celle de Doomernat, préparent le terrain opérationnel en détaillant les modalités d'un raid que les stratèges du Pentagone ne peuvent pas ignorer.
Ce que révèle l'absence de Chabahar dans le débat public sur l'opération terrestre usaméricaine
La baie de Chabahar présente plusieurs atouts pour une intervention limitée :
- Éloignement des centres de décision iraniens : située à plus de 1 500 km de Téhéran, la région est moins surveillée et les renforts mettraient plusieurs jours à arriver.
- Défenses côtières plus faibles : contrairement au détroit d'Ormuz ou aux côtes du Khuzestan, la zone n'est pas saturée de missiles anti‑navires.
- Population moins hostile : le Baloutchistan est une région où le sentiment séparatiste, bien qu'exagéré par certains analystes, limite l'adhésion à la cause du régime.
- Objectifs symboliques : la base navale de la marine iranienne et les installations de drones sous‑marins de Konarak sont des cibles dont la destruction pourrait être présentée comme un succès majeur.
Surtout, l'opération pourrait être réalisée avec les seules forces déjà en place : les deux MEU (environ 4500 Marines), un bataillon de Rangers (environ 800 hommes) et la couverture aéronavale de la 5e flotte. Exactement ce qui est actuellement déployé entre le golfe Persique et la mer d'Oman.
Conclusion : diversion ou double langage stratégique ?
L'opposition entre les deux analyses n'est pas fortuite. Elle reflète un dilemme central de la stratégie usaméricaine au Moyen‑Orient : comment infliger une défaite tactique suffisamment spectaculaire à l'Iran sans s'engager dans une guerre d'usure que ni Washington ni Riyad ne peuvent soutenir ?
Le silence des grandes études sur l'option Chabahar n'est probablement pas un oubli. Dans un contexte où chaque déclaration est pesée, l'évacuation du scénario le plus plausible par des médias influents comme houseofsaud pourrait être une manière d'endormir la vigilance de Téhéran - ou, à l'inverse, de tester la réaction iranienne face à une hypothèse que les militaires usaméricains prennent très au sérieux.
En attendant, les bâtiments amphibies USS Tripoli et USS Boxer ont quitté le Japon et se dirigent vers le Golfe. Leurs Marines n'ont pas été déployés pour distribuer des repas humanitaires. L'histoire nous rappelle que les guerres commencent souvent là où personne ne les attendait - et que les articles qui disent qu'elles sont impossibles peuvent parfois être les meilleures couvertures pour les préparer.
source : François Vadrot
