30/03/2026 reseauinternational.net  10min #309391

L'affaire du Ritz-Carlton : déroulé d'une purge dans une prison dorée à Riyad

par Ariel Wizman,  Une histoire truculente, France-Culture, 29/3/2026

Chers auditeurs de France Culture, je vais vous raconter une histoire. Le 4 novembre 2017, le jour décline sur Riyad, et 318 personnes de haut rang arrivent, l'une après l'autre, dans des voitures de luxe, à la porte d'un grand hôtel, le Ritz-Carlton. Une scène ordinaire dans un pays du Golfe, béni par la manne énergétique.

Certains sont en blazer des meilleurs faiseurs de Milan, d'autres en gandoura de la soie la plus fine. Tous répondent à une invitation, et croient être les seuls invités. Ils sont surpris de retrouver des connaissances, des gens de leur milieu, tout aussi à l'abri du besoin qu'eux.

Que font-ils là ? On fait mine d'être content de se voir, mais on sent bien qu'un piège est en train de se refermer, et l'on scrute anxieusement les issues, barrés par de solides golgoths au regard de faucons.

Ne confondez pas la nuit du Carlton et celle du Ritz-Carlton. La première concerne les excès sexuels d'un fameux ancien candidat à la présidentielle française, et de quelques industriels, politiques et autres vieux dégueulasses, dans un hôtel lillois en 2011. La seconde, l'affaire du Ritz-Carlton, est celle d'une épuration radicale, absolument implacable, qui a pour décor un royaume, aux allures de vitres sans tain, dissimulant son opulence derrière un rigorisme religieux et des intrigues de cours. Vous aurez reconnu l'Arabie saoudite, berceau de l'Islam, immense et sainte étendue de désert, percée de puits, fouillant un sous-sol noir saturé d'hydrocarbures. Un pays de lois fort strictes, de richesses illimitées et de rois intransigeants.

On y vit au rythme des cours du pétrole, mais on envoie ses enfants étudier dans des grandes universités américaines, au risque qu'ils y apprennent la démocratie à l'occidentale. On y regarde surtout vers un futur ultra-libéral, où l'intelligence artificielle mène la danse des investissements, et où la reconnaissance faciale maintient l'ordre. On peut pourtant y être au sommet de la pyramide darwinienne, être un cador, valoir dix mille fois son poids en or, et tout perdre en un instant.

Pour regretter, au fond d'une geôle, d'avoir quitté l'existence bédouine et nomade qui constitue le mode de vie originel du pays. Et certains, les richophobes, trouveront cette péripétie, par certains côtés, truculente. Il y a donc à Riyad un hôtel nommé le Ritz-Carlton, une sorte de Las Vegas Pompadour, planté en plein milieu d'un paysage artificiel.

Les nuits y sont chères, mais c'est pas l'hôtel le plus luxe du coin. Et à partir de celle du 4 au 5 novembre 2017, elles deviennent encore bien plus ruineuses, ces nuits. Et ce prix n'a rien à voir avec les tarifs affichés des chambres, avec petits-déjeuners et spas. Non, c'est le prix des vies de 318 personnes que cette nuit aura fixé. À l'exception d'un chapitre du livre " L'heure des prédateurs" de Giovanni da Empoli et de quelques journalistes anglo-saxons acharnés, l'affaire a peu été racontée. Voici un pitch, le plus simple possible.

À partir de cette nuit-là, dite nuit du Ritz-Carlton, ces fortunes familiales liées à la famille royale, ayant répondu à l'invitation du prince Mohammed ben Salman, ont subi le contrôle fiscal le plus épique de l'Histoire et sans doute l'épisode le plus machiavélien de leur existence. Sans pouvoir sortir, certains de ces potentats auront eu à signer des chèques avec des suites de zéros qui donnent le tournis et pour certains, renoncer à l'intégralité de fortune dont on connaît mal les conditions d'acquisition. Cela va se passer dans des conditions dont on ne sait pas tout mais qui sont propres à enflammer l'imaginaire.

Il n'y a pas vraiment dans cette histoire de bons et de méchants, juste beaucoup, beaucoup d'argent et un monarque qui sait imposer son pouvoir, transformer un hôtel de luxe en prison, y compris pour les princes, hommes d'affaires, politiques et célébrités de son pays. Le prince milliardaire Al-Walid ben Talal, investisseur mondial, le prince Miteb ben Abdallah, chef de la garde nationale, les ministres en fonction, des hauts fonctionnaires, des hommes d'affaires comme Baker ben Laden, patron du conglomérat de construction qui porte son nom, tristement célèbre, ils vont en faire les frais.

Ce samedi-là, car c'était un samedi, beaucoup d'acteurs de la vie économique et politique du pays reçoivent dès 18h des coups de fil inhabituels, mais tout ce qu'il y a de plus officiel, des convocations pressantes, sous forme d'invitations qui n'en sont pas vraiment.

On est dans le mystère, dans l'ambigu. On ne sait s'il s'agit d'une fête, d'une surprise ou d'une réunion, mais on connaît la puissance invitante, le brillant mais redoutable Prince Mohammed ben Salman, dit MBS. Ce fils du roi Salman ben Abdelaziz, prince parmi des milliers formant les dynasties du royaume de Saoud, a connu l'une des ascensions les plus spectaculaires de l'histoire moderne des monarchies.

On ne lui refuse rien. Né en 1985, mais pas destiné à régner, il est passé de conseiller du roi Salman à ministre de la Défense à 29 ans avant, dès 2015, de contrôler les secteurs clés du pays, défense, économie, énergie, politique intérieure. Il a su se débarrasser de son principal rival, Mohammed ben Naïef, contrainte d'abdiquer.

Il est depuis l'homme fort du pays. Son plan, Vision 2030, veut définitivement tourner le dos à la dépendance du pays au pétrole. Et il compte bien, dans les nuits qui suivent, confirmer cette montée en puissance.

Cette nuit du Ritz-Carlton va le transformer en nouveau César Borgia de l'Arabie saoudite. Son but est d'administrer une thérapie de choc pour freiner des décennies de corruption de haut vol qui ont coûté au royaume un déficit de 52 milliards de dollars.

À 20 heures, sous les lustres monumentaux, les pieds des invités foulent tous en même temps les épais tapis du hall. On se salue respectueusement, sous une surveillance impossible à ignorer. Puis les accès se bloquent, les téléphones portables sont gentiment confisqués. Il est donc 21 heures lorsque les portes de l'hôtel vidées la veille de tous ses clients se ferment sur les plus grosses fortunes du royaume.

Leur vie de magnats est désormais à la merci de l'État et à la bonne volonté du prince. Certains font mine de garder leur calme, on leur indique leur chambre. La plupart ne savent toujours pas pourquoi ils sont là.

Il est 22 heures. Sans accès à Internet et même sans les cordes des rideaux, escamotées pour éviter les suicides, la prison cinq étoiles se referme sur eux. Ils sont les hôtes du prince pour une durée indéterminée.

Dès 23 heures, les interrogatoires commencent. On n'en connaît que l'objet : le patrimoine, les relations d'affaires, les irrégularités. Beaucoup des invités avouent des faits de corruption et négocient sur place, sans avoir recours à leurs conseillers.

La privation de sommeil, l'isolation, même dans un lieu luxueux, fait son effet. Chaque accusé voit ses affaires exposées, sa fortune estimée et doit lui-même proposer un règlement. Les signatures se multiplient et l'on estime que vers 5 heures, au petit matin, on assiste peut-être à l'un des plus gros transferts d'argent privé de tous les temps.

Voici comment, dans L'heure des prédateurs, Giovanni da Empoli décrit le réveil :

"Le lendemain matin, à leur réveil, des préposés, très courtois, ont livré à chacun des 300 princes, gouverneurs et milliardaires 12 T-shirts blancs, 12 caleçons blancs, 12 paires de chaussettes blanches, 3 djellabas et 3 pyjamas. Le séjour s'annonçait long.

Dans une suite du Ritz-Carlton, avec ses meubles de style empire, ses murs damassés et ses lustres de cristal, j'essaie d'imaginer le visage des princes, des ministres et des milliardaires de sang royal lorsqu'on leur a remis ces 12 ensembles de linge blanc. Les plus alertes ont dû se rendre compte à ce moment-là qu'ils basculaient dans une nouvelle réalité. Certains ont peut-être accueilli la nouveauté avec soulagement. Parfois, on trouve un certain réconfort à être déchargé de ses responsabilités, à passer de la liberté à la suggestion".

J'adore ce passage, qui instille la peur, voire la terreur, dans le luxe prévenant et les bonnes manières orientales. Certains des invités resteront plusieurs semaines dans cette cage dorée, pendant que chacun, politique ou affairiste encore en ville, à Riyad, redoute secrètement d'être le prochain, ou celui d'après.

On pense au film de Luis Buñuel, L'ange exterminateur, qui décrit une réception chez un aristocrate mexicain où une langueur subite fait que personne ne peut quitter la maison. Les invités très chics reportent leur départ sous un prétexte quelconque. Et puis, au matin, leur impossibilité psychique devient aussi physique.

Mais on pense aussi aux grandes purges monarchiques qui ont précédé la nuit du Ritz-Carlton. Depuis Louis XIV, qui a attiré les nobles à Versailles pour les distraire du pouvoir réel, jusqu'aux procès collectifs staliniens ou maoïstes. Dans un pays où les familles sont pléthoriques, les fortunes inépuisables, les arbres généalogiques ressemblent à des hydres à mille têtes, et cette nuit-là, c'est presque un règlement de compte familial qui a eu lieu.

Lorsque les puissants d'un pays sont recensés, appelés personnellement et rassemblés, c'est que leur sort s'apprête à changer et le rideau protégeant leur puissance s'apprête à se lever pour les laisser nus.

Cet étrange événement, sans doute unique par son ampleur, aura paradoxalement marqué un changement radical dans les mœurs de ce pays, l'Arabie saoudite. MBS a réalisé la première purge monarchique adaptée au capitalisme global.

Dans le film de Buñuel, les cloches du jugement dernier sonnent à la fin. La conclusion de cette incroyable intrigue a été racontée et chiffrée officiellement par le pouvoir saoudien lui-même. On a d'abord parlé de 800 milliards de dollars récupérés, puis de 350, puis de 106 milliards de dollars, compte tenu de difficultés à récupérer des biens à l'étranger.

Sur les méthodes utilisées pour récupérer ces sommes et sur leur utilisation ultérieure, on connaît peu de choses.

L'histoire du Ritz-Carlton ne marque pas seulement une nouvelle ère pour l'Arabie saoudite, mais aussi une modernité politique inquiétante dans laquelle les élites, une fois enrichies, se livrent à des rivalités féroces. La rapidité, la surprise, le message émis selon lequel personne n'est intouchable, mais aussi le retour à ce que Machiavel identifiait comme les qualités du lion, la force, alliée à celle du renard, la ruse.

Le philosophe florentin, l'humaniste qui voulait voir le pouvoir avec les yeux grands ouverts sur sa réalité, croyait en une mauvaise cruauté chaotique et inutile, et en une bonne cruauté rapide, ciblée et propre à rétablir l'ordre. Peut-être que MBS était convaincu d'obéir à son injonction qui veut qu'une purge rapide vaut mieux qu'une violence diffuse.

La démocratie occidentale est-elle encore le meilleur régime du monde ? Ou faut-il admettre que le XXIe siècle marque le retour des prédateurs ? Une société de contrôle nous préserve-t-elle des tours de vis soudains et inattendus, au gré des humeurs et des besoins des dirigeants autoritaires ? Les élites sont-elles destinées à faire la preuve de leur honnêteté ? Ces questions sont de plus en plus cruciales, mais une autre est préoccupante : faut-il toujours se méfier des invitations ?

Pour l'éternité, mais dans quelques secondes, cette émission sera disponible sur le site de France Culture, l'appli Radio France et toutes les plateformes honnêtes et courtoises. Émission réalisée comme une crêpe beurre-sucre par Françoise Leflocq. Le son est capté en apesanteur par Jean-Guylain Mege. Mixé dans la région parisienne par Ludovic Auger. Tapie dans l'ombre est chargé de programme Aurélie Marseille. C'est dans la bouche d'Hippolyte Girardot que les textes ont décollé. Alors faites-moi un plaisir, faites de votre semaine un grand festin de truculence !

source :  Radio France via  Fausto Giudice

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