
par Mounir Kilani
Il y a des moments où la géopolitique cesse d'être un concept pour devenir un révélateur brutal. La guerre contre l'Iran, déclenchée le 28 février 2026, en est un.
Elle n'a pas seulement ouvert un front militaire : elle a ouvert une faille dans ce que beaucoup tenaient déjà pour l'ordre de demain - les BRICS. Le choc dépasse le stratégique : il est politique.
Derrière les frappes américano-israéliennes se dessine une stratégie claire : tester la cohésion d'un bloc qui prétend incarner l'alternative. Washington et Tel-Aviv n'interviennent pas seulement sur le terrain militaire ; ils orchestrent aussi une épreuve de crédibilité pour le camp adverse, observant ce que les BRICS feront - ou ne feront pas.
La guerre contre l'Iran ne révèle pas l'échec des BRICS - elle marque leur naissance politique. Ce moment iranien impose une vérité : la multipolarité ne peut plus rester une rhétorique.
Sous l'impulsion de Téhéran, elle devient une pratique - monétaire, stratégique, irréversible.
Désormais, chaque membre est sommé de choisir : puissance ou confort.
La leçon de Téhéran
La guerre contre l'Iran, déclenchée le 28 février 2026, fait partie de ces événements qui ne se contentent pas de bouleverser l'ordre : ils révèlent ce qui demeurait invisible - ou refusé.
Elle a mis à nu une illusion : celle d'un bloc des BRICS déjà constitué, cohérent, prêt à incarner une alternative au monde dominé par les États-Unis.
Ce moment rappelle Suez. En 1956, la France et le Royaume-Uni découvrent que l'ordre leur échappe. Nasser ne triomphe pas par sa force, mais parce qu'il incarne ce qu'on ne peut plus écraser sans se briser soi-même.
La puissance ne naît pas d'un sommet.
Elle naît d'une cicatrice.
En 2026, l'Iran n'est pas Nasser. Mais la mécanique est la même. Un pays que l'on pensait contenir devient le miroir des limites de ceux qui prétendent le dominer. Pour les BRICS, cette cicatrice est en train de se former.
Ce jour-là, ce ne sont pas seulement des missiles qui ont été lancés.
C'est une question qui a été posée aux BRICS - sans détour :
Que sommes-nous, réellement ?
Un forum ?
Un marché ?
Ou une puissance en devenir ?
Une réponse fragmentée
La réaction fut immédiate - et elle a surtout révélé une fracture.
- Le Brésil, sous Lula da Silva, dénonça la logique de guerre préventive.
- L'Afrique du Sud rappela le droit international.
- La Russie adopta un ton direct, parlant d'agression stratégique.
- La Chine, mesurée, appela à la désescalade sans rompre l'équilibre.
- L'Inde, elle, se tut.
Pour la première fois depuis son élargissement, le bloc lui-même n'a pas réussi à émettre la moindre déclaration commune.
Cette dissonance n'est pas un détail. Elle est le problème.
Et pourtant, c'est dans cette fracture que se joue l'essentiel. Ce qui apparaît comme une faiblesse est peut-être autre chose : un moment de bascule.
L'illusion des BRICS "naturels"
Depuis 2009, les BRICS promettaient un monde multipolaire rééquilibré. L'économie devait, à elle seule, produire du politique.
La guerre contre l'Iran a pulvérisé cette illusion.
Les BRICS ne sont pas une puissance. Ils sont le lieu d'une décision suspendue : le devenir - ou non.
Aucune puissance ne naît dans le confort. La guerre contre l'Iran est cette contrainte.
En 2026, cette épreuve est en train de former une cicatrice. Mais elle reste inégalement assumée - et c'est là que se joue leur basculement.
- L'absence de clause de défense mutuelle n'est pas un oubli : c'est un héritage. Les BRICS sont nés pour contourner l'ordre occidental, pas pour le combattre militairement. Mais en 2026, cette prudence fondatrice devient un handicap : un bloc qui ne protège pas ses membres n'est pas un bloc. C'est un salon.
La crise comme moment constituant
La guerre du 28 février 2026 contraint les BRICS à sortir de l'ambiguïté : passer de la coordination à la décision.
Mais elle révèle surtout une vérité plus dérangeante : la puissance militaire ne suffit plus. Une hégémonie peut disposer de flottes, de bases, d'alliances - et se heurter aux limites du réel : économique, logistique, politique.
Les tensions autour du détroit d'Ormuz en sont l'illustration la plus nette : une crise localisée peut désormais désorganiser une supériorité globale.
L'Iran : accélérateur systémique
Dans cette crise, un acteur structure le moment : l'Iran.
Quarante ans de sanctions ont fait de lui un laboratoire. Pas théorique - opérationnel : circuits parallèles, troc énergétique, contournement du dollar. Ce que les autres découvrent sous pression, l'Iran l'a déjà intégré.
Mais en 2026, quelque chose bascule.
Quand un pays sous sanctions invente un système pour survivre, les autres observent. Quand la guerre l'oblige à le généraliser, les autres comprennent que ce système devient une nécessité.
L'Iran ne demande pas à être sauvé. Il montre un chemin - un chemin que les autres devront emprunter, volontairement ou sous contrainte.
En perturbant Ormuz, en conditionnant les flux énergétiques, en coordonnant avec Moscou, l'Iran ne se contente plus de résister. Il impose des contraintes.
Dans un système mondial, celui qui impose des contraintes change les règles. Il devient un acteur systémique.
Le Golfe : le prix du confort
Cette fracture s'étend aux monarchies du Golfe.
Les Émirats arabes unis, membres des BRICS, et l'Arabie saoudite, en dialogue stratégique avec le bloc, ont condamné les ripostes iraniennes sur leur territoire comme des atteintes directes à leur souveraineté - tout en évitant une condamnation frontale des frappes initiales américano-israéliennes.
Le détroit d'Ormuz, artère vitale de leurs exportations, est devenu une ligne de flottaison que ni Riyad ni Abou Dhabi ne peuvent se permettre de voir s'enflammer. Dès les premières frappes, les prix du pétrole ont grimpé, les chaînes d'approvisionnement ont vacillé - et le coût du conflit s'est soudainement matérialisé pour l'ensemble de l'économie mondiale.
Pour eux, le calcul est limpide : préserver la stabilité des flux énergétiques et leurs liens stratégiques avec Washington prime sur une solidarité BRICS encore embryonnaire.
Leur prudence - ou leur silence sélectif - révèle la limite ultime du projet : lorsque la guerre touche directement les intérêts vitaux, le "confort" se mue en un calcul géopolitique froid et implacable. Une posture que d'autres capitales - d'Alger à Jakarta - observent avec attention, mesurant ce que les BRICS protègent vraiment.
La Chine : le moteur silencieux
Là où le Golfe a révélé les limites du confort - celui de ne pas choisir - la Chine incarne une version plus sophistiquée de ce même calcul : un confort stratégique, actif et patient.
Au cœur de cette transformation se tient un acteur central : la Chine.
Mais elle ne cherche pas à remplacer les États-Unis. Elle cherche à ne plus dépendre d'eux.
La dé-dollarisation n'est pas un objectif. C'est un levier. Et un levier ne s'active jamais en permanence - seulement lorsque le rapport de force le permet.
Pékin avance sans rupture apparente : soutien indirect, internationalisation du yuan, construction patiente d'infrastructures financières alternatives.
Pas de confrontation militaire ouverte. Mais une guerre économique de basse intensité. Moins visible qu'un porte-avions - mais plus décisive à long terme.
La puissance, aujourd'hui, ne se projette pas seulement. Elle se retire, se redéploie, se reconfigure.
Et c'est précisément dans ce mouvement silencieux que la Chine redessine les règles.
L'Inde : le silence comme vote
La fracture la plus critique reste celle de l'Inde.
Son silence n'est pas une absence. C'est un vote. Un vote implicite : pas maintenant, pas avec vous, pas comme ça.
Ce vote pèse plus qu'un refus clair.
Une multipolarité sans l'Inde est une structure instable - un équilibre fragile qui tient... jusqu'à la prochaine secousse.
Le véritable problème n'est pas son silence. C'est l'absence de mécanisme capable de l'absorber.
Sans lui, le bloc reste un château de cartes : solide en apparence, prêt à s'effondrer au moindre choc.
Le Sud global : non pas observateur, mais juge
Autour des BRICS, un cercle observe - mais surtout, il jauge.
Indonésie, Malaisie, Kazakhstan, Nigeria, Bolivie...
Tous se posent une question simple - et froide :
Si demain nous sommes attaqués, que feront les BRICS ?
Si la réponse est un communiqué, alors les BRICS ne sont pas une alliance. Ils sont une plateforme. Ils ne protègent pas. Ils commentent.
Tant que cette ambiguïté persiste, l'adhésion reste un pari - un pari sur la crédibilité, sur la survie, sur la fiabilité d'un bloc dont l'épreuve n'a pas encore commencé.
Pour le Sud global, l'ombre du doute vaut plus que n'importe quel engagement officiel.
Le dollar : la guerre invisible
Le dollar reste central. Mais son monopole est fissuré - et ces fissures ne se refermeront pas.
Ce qui change en 2026, ce n'est pas son effondrement. C'est l'émergence d'alternatives fonctionnelles :
- paiements en yuan,
- troc énergétique,
- circuits financiers parallèles,
- retour de l'or.
Ce ne sont plus des expériences. Ce sont des infrastructures.
La géopolitique force ce que l'économie hésitait à faire - elle redessine les lignes de puissance.
Reste à savoir si les BRICS sauront s'emparer de ce basculement monétaire pour en faire un levier politique.
Vers Delhi : décider ou disparaître
Le sommet de Delhi, prévu en septembre 2026, sera le premier test concret de cette transformation - un moment où le temps et l'histoire se conjuguent.
Deux trajectoires s'offrent aux BRICS :
- devenir une puissance capable de décisions coûteuses, assumant le prix de l'indépendance,
- rester un club économique confortable, sûr mais impuissant.
Mais un troisième scénario existe : la marginalisation, silencieuse et irréversible.
Une multipolarité qui ne décide pas finit toujours par subir - et subir, dans ce monde en mutation, équivaut à disparaître.
Le confort n'est pas un luxe partagé.
Pour la Chine, il est stratégique - attendre que les circonstances imposent ce qu'une décision prématurée fragiliserait.
Pour l'Inde, il est économique - ne pas sacrifier ses flux américains à une solidarité encore incertaine.
Pour le Brésil, il est diplomatique - parler fort sans payer le prix.
Mais pour l'Iran, le confort n'a jamais été une option.
Et c'est pour cela que l'Iran, aujourd'hui, impose le tempo.
La purification par la crise
Les BRICS ne sont pas morts à Téhéran. Ils y ont été révélés.
Mais la ligne de fracture est désormais nette :
ceux qui accepteront le coût de la transformation...
et ceux qui s'arrêteront au seuil.
Toute transformation commence par une négociation - mais ne s'y limite jamais.
C'est là, dans ce basculement, que se joue la rupture.
Les BRICS devront choisir : négocier dans le monde... ou commencer à le redéfinir.
La guerre contre l'Iran ne leur laisse plus le temps d'attendre.
Elle ne contraint pas : elle oblige.
À se positionner. Maintenant.
Dernière question
L'avenir des BRICS ne se jouera pas à Delhi.
Il se joue maintenant, dans la réponse à une seule question.
Non pas "Que voulons-nous devenir ?" - cette question, ils se la posent depuis 2009.
Mais celle-ci : "Sommes-nous capables d'assumer ce que nous disons vouloir ?"
Si la réponse est non, l'Iran aura combattu seul.
Le Sud global aura vu une organisation incapable de soutenir l'un des siens.
Le Brésil et l'Afrique du Sud, eux, parlent fort mais ne pèsent pas.
Et les BRICS resteront ce qu'ils ont toujours été : un forum où l'on parle du monde sans jamais oser le prendre.
Si la réponse est oui, alors 2026 ne sera pas une année de défaite.
Ce sera l'année où les BRICS ont cessé de négocier leur place dans l'ordre - pour commencer à le redéfinir.
Le choix est là. Brutal. Sans neutralité possible.
Ils n'auront plus jamais l'excuse du temps.