31/03/2026 reseauinternational.net  18min #309537

Trump n'est pas fou : il essaie de sauver un empire qui ne tient plus que par la guerre

Iran, Gaza, Chine, Ukraine, BRICS+, Ormuz : lecture totale d'un système qui bombarde le monde pour empêcher l'Histoire de sortir du dollar

par Dr. Eloi Bandia Keita

Introduction

Et si la guerre actuelle n'était pas d'abord une guerre contre l'Iran, ni même seulement une guerre pour Israël, mais une guerre beaucoup plus vaste, beaucoup plus froide, beaucoup plus systémique : une guerre pour empêcher le monde de sortir du dollar, de l'architecture atlantique et du droit impérial américain ? Et si Trump, loin d'être fou, vulgaire par accident ou incohérent par tempérament, était au contraire l'expression chimiquement pure d'un système qui sent que son siècle touche à sa zone de fatigue historique ? Alors ce qui se joue aujourd'hui dépasse de très loin les missiles, les communiqués, les frappes, les morts, les indignations et les plateaux télé. Ce qui se joue, c'est la tentative désespérée d'un empire pour empêcher l'Histoire de quitter son guichet.

Il faut se méfier des guerres qui parlent trop fort. Elles servent souvent à couvrir quelque chose de plus profond, de plus structurant, de plus décisif que les explosions elles-mêmes. Car les empires, lorsqu'ils sentent le sol historique se dérober sous leurs pieds, ne tombent pas immédiatement, ils sur-réagissent d'abord. Ils militarisent, sanctionnent, brouillent, punissent et mentent davantage. Ils se rendent plus nerveux, plus agressifs, plus doctrinaires, plus instables, tout en continuant à parler de droit, de sécurité, de stabilité et d'ordre. Et c'est exactement ce que nous avons sous les yeux.

Ce qui se déroule de Gaza à Ormuz, de l'Ukraine à Taïwan, du Golfe à la mer Rouge, des sanctions contre la Russie à la pression sur la Chine, n'est pas un chapelet d'événements séparés. C'est peut-être, au contraire, une seule et même convulsion de système, une convulsion impériale, une tentative de prolongation historique, une lutte de survie. Non pas simplement pour préserver une influence, mais pour conserver le privilège exorbitant d'un centre qui a longtemps pu faire payer au reste du monde le coût de sa propre domination. Et c'est précisément pour cela que Trump doit être relu.

Trump n'est pas fou, il semble plutôt écrire en blanc sur fond blanc

L'erreur la plus répandue à propos de Trump consiste à le prendre pour un homme sans structure. L'erreur suivante consiste à le prendre pour un simple accident de l'histoire américaine. Les deux lectures rassurent, mais elles aveuglent. Car si Trump n'était qu'un déraillement psychologique, il ne faudrait analyser que ses excès. Or ce serait justement la meilleure manière de ne rien comprendre.

Trump n'est ni fou, ni cinglé, ni stratégiquement vide. Il est mensonger, excessif, brutal, manipulateur, contradictoire, volontiers grotesque dans la forme - mais tout cela n'exclut pas la cohérence. Au contraire : cela peut en être l'outil.

Trump ne se lit pas comme un discours politique classique. Il se lit comme un texte écrit en blanc sur fond blanc. À première vue, il n'y a rien de lisible. Tout semble chaotique, hystérique, disloqué, incohérent. Mais si l'on inverse les couleurs, si l'on regarde non pas ce qui est dit mais ce qui est organisé, non pas le bruit mais l'architecture, alors une logique apparaît. Une logique plus dure, plus froide et souvent plus lucide que celle de bien des diplomates policés.

Et que dit cette logique cachée ?

Elle dit d'abord que la Chine n'est probablement pas une cible parmi d'autres, mais la cible structurelle, l'adversaire central, la seule puissance capable d'arracher aux États-Unis leur centralité historique à la fois industrielle, commerciale, logistique, technologique, monétaire et géopolitique.

Elle dit ensuite que la Chine, à elle seule, ne suffit pas à expliquer le théâtre.

Car l'enjeu n'est pas seulement de battre Pékin. L'enjeu est plus vaste : empêcher l'émergence pratique d'un monde réellement post-américain.

Autrement dit, la bonne question n'est pas : les États-Unis veulent-ils contenir la Chine ?

La bonne question est : à travers Gaza, l'Iran, l'Ukraine, les BRICS, la Russie, les routes énergétiques, le Golfe, Ormuz, les sanctions et la pression sur les corridors eurasiens, les États-Unis tentent-ils de sauver leur hégémonie au moment même où elle commence à perdre sa force d'évidence ?

Et à cette question, la réponse est de plus en plus difficile à esquiver.

Trump ne parle pas pour être cru. Il parle pour couvrir le bruit de la mécanique impériale (Pr. Eloi Bandia KEITA).

Le vrai cœur de cette guerre n'est pas seulement militaire, il est monétaire.

Il faut remonter à Nixon pour comprendre Trump. Pas par goût de l'archive, mais parce que l'histoire ne s'est jamais arrêtée en 1971.

Lorsque les États-Unis mettent fin à la convertibilité du dollar en or, ils n'ouvrent pas seulement une crise monétaire. Ils ouvrent un problème impérial d'une profondeur vertigineuse : comment continuer à dominer le monde avec une monnaie qui n'est plus adossée à une richesse matérielle, mais à la seule puissance du système qui l'émet ?

La réponse ne viendra pas des manuels d'économie, elle viendra de la géopolitique brute : le pétrole, le Golfe, l'Arabie saoudite, les bases militaires, les ventes d'armes, la sécurité des routes, le contrôle des chokepoints, le recyclage des pétrodollars ; Voilà la matrice réelle.

Le système du pétrodollar n'a jamais été une simple commodité commerciale. Il est la charpente monétaire de l'hégémonie américaine. Tant que le monde a besoin de dollars pour acheter l'énergie, il a besoin de dollars pour respirer. Tant qu'il a besoin de dollars pour respirer, il finance la dette américaine, absorbe les déficits américains, stabilise les bons du Trésor américains, et rend possible une puissance que nul autre État ne pourrait soutenir à ce niveau sans être pulvérisé par ses propres contradictions.

Voilà la grande vérité cachée du siècle américain : les États-Unis ont longtemps réussi à faire payer leur domination par les autres. The problem est que c'est précisément ce privilège qui entre aujourd'hui dans sa zone de danger.

La Chine est la cible structurelle, mais le vrai projet est encore plus grand.

Beaucoup d'analyses ont vu juste sans aller assez loin. Oui, la Chine est l'adversaire principal. Oui, sa montée en puissance industrielle, technologique, commerciale et navale constitue une menace existentielle pour la primauté américaine. Oui, la bataille de Taïwan, des semi-conducteurs, des routes de la soie, des corridors maritimes et de l'Eurasie constitue le vrai fond du théâtre mondial.

Mais la Chine n'est pas toute l'histoire, elle n'est que le cœur de l'histoire, pas sa totalité.

Car ce que Washington tente de sauver n'est pas seulement un rapport de force avec Pékin. C'est un système global, un monde où les flux, la sécurité, la monnaie, les arbitrages et les sanctions continuent à remonter vers le centre américain.

En ce sens, l'Iran n'est pas "un problème régional". La Russie n'est pas "un front européen". Gaza n'est pas "une guerre locale". L'Europe n'est pas "une alliée fatiguée". Ormuz n'est pas "un simple détroit". Tout cela forme une seule et même topographie de pouvoir.

Le problème américain, au fond, n'est pas seulement la Chine. C'est la possibilité que le monde découvre qu'il peut continuer à tourner sans passer systématiquement par Washington.

Et cela, pour un empire, est bien plus dangereux qu'une défaite militaire locale.

Le chaos n'est pas forcément le prix de l'Empire, il peut être sa méthode.

Depuis plus de vingt ans, l'Occident raconte ses guerres comme des réponses : réponse au terrorisme, réponse à l'instabilité, réponse à la prolifération nucléaire, réponse à la barbarie, à l'anti-démocratie, réponse à l'autoritarisme, à la dictature, réponse à la menace ; mais si l'on regarde les résultats accumulés, une autre lecture s'impose avec une violence presque obscène.

Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, sanctions permanentes, extraterritorialité du droit américain, guerre d'Ukraine, pression sur l'Iran, militarisation du Golfe, tension sur Taïwan, extension de l'OTAN, fragmentation du Moyen-Orient, nervosité calculée des routes énergétiques, discipline imposée à l'Europe : combien de fois faudra-t-il appeler "erreur" ce qui ressemble de plus en plus à une manière d'organiser le monde ?

Il ne s'agit pas de prétendre que Washington contrôle tout, ce serait infantile. Mais il devient de plus en plus difficile de nier que l'instabilité chronique de certaines régions a longtemps servi une fonction géostratégique : empêcher l'émergence d'espaces trop autonomes, trop connectés, trop souverains, trop capables d'échapper au centre.

Un Moyen-Orient pacifié hors contrôle américain serait un problème.
Une Eurasie trop connectée serait un problème.
Une Europe trop indépendante serait un problème.
Une Chine trop sécurisée dans ses approvisionnements serait un problème.
Un monde trop vite dédollarisé serait un problème.

Dans cette lecture, le chaos cesse d'être un accident regrettable, il devient une technique de conservation impériale.

L'Empire ne stabilise plus le monde : il administre désormais sa nervosité.

Gaza : l'endroit où l'Occident a commencé à perdre le masque

Il faut ici parler sans anesthésie.

Ce qui s'est joué à Gaza a fait sauter quelque chose que les bombardements, à eux seuls, n'auraient pas suffi à faire tomber : la fiction morale de l'ordre occidental. Le monde a vu des horreurs qui remettent en cause l'humanité, l'intelligence de l'homme dit moderne : des quartiers rasés, des enfants déchiquetés, des familles ensevelies, des hôpitaux pulvérisés, des écoles touchées, des infrastructures vitales détruites, des civils piégés, des déplacements massifs et une violence si durable qu'elle a fini par déborder même les filtres diplomatiques les plus hermétiques.

On peut débattre sans fin des termes juridiques, des procédures, des qualifications et des rythmes du droit, mais il existe déjà un fait politique et civilisationnel acquis : Gaza a révélé au monde, de manière presque insoutenable, qu'il existe encore des puissances ou des protégés de puissances capables de déployer une force écrasante contre une population enfermée tout en continuant à bénéficier d'une couverture diplomatique, narrative et stratégique d'une densité presque surnaturelle.

Le scandale de Gaza n'est donc pas seulement la destruction, c'est la permission.

Et lorsqu'un ordre mondial commence à apparaître, non plus comme le gardien du droit, mais comme le distributeur sélectif du droit, il ne perd pas seulement en crédibilité, il perd sa couverture morale.

Gaza, en ce sens, n'est pas seulement un crime historique contre l'humanité à documenter, juger et mémoriser, Gaza est aussi un tournant intellectuel mondial, le moment où des millions d'êtres humains ont compris que le droit international n'était pas seulement violé : il était hiérarchisé.

Et un ordre qui hiérarchise à ce point l'humanité finit toujours par produire sa propre contestation.

Israël : ni maître absolu, ni simple exécutant

Les lectures faibles adorent les simplifications rassurantes : soit Israël serait l'explication unique de tout, soit Israël ne serait qu'un appendice de Washington. Les deux lectures échouent car la réalité est plus sérieuse, plus dangereuse et plus robuste.

Il existe entre Washington et Israël une convergence stratégique profonde. Les États-Unis veulent empêcher la consolidation d'un monde qui leur échappe. Israël veut empêcher la consolidation d'un environnement régional capable de l'équilibrer, de le contenir ou de le contraindre durablement. Ces deux logiques ne sont pas identiques, mais elles sont suffisamment compatibles pour produire une puissance de feu historique.

C'est dans ce cadre qu'il faut situer proprement les doctrines maximalistes, les imaginaires messianiques, les rêves d'extension, les courants les plus durs du sionisme politique, les alliances idéologiques transatlantiques et la fonction régionale d'un Israël surarmé, sanctuarisé, couvert et presque placé hors de portée du droit commun.

C'est également dans ce cadre que peut être évoquée, avec prudence mais sans lâcheté intellectuelle, l'hypothèse d'une "Pax Judaica". Non pas comme une vérité révélée ou comme une formule identitaire grossière, mais comme un objet d'analyse géopolitique : l'hypothèse selon laquelle certains segments du pouvoir israélien et de ses soutiens internationaux aspireraient à faire du Moyen-Orient un espace où la supériorité stratégique israélienne deviendrait si structurelle, si protégée et si sanctuarisée qu'elle fixerait durablement les limites du possible pour tous les autres.

Écrite ainsi, l'idée cesse d'être une provocation creuse. Elle devient une hypothèse lourde.

Et une hypothèse lourde mérite examen.

Epstein : non pas la clé totale, mais une ombre qui pèse

Là aussi, il faut sortir des réflexes de rumeurs.

Non, l'affaire Epstein ne "prouve" pas à elle seule une doctrine géopolitique américaine. Non, elle ne permet pas de démontrer mécaniquement telle ou telle décision stratégique. Non, elle ne suffit pas à convertir un soupçon en causalité d'État.

Mais oui, elle dit quelque chose de profond sur l'univers de pouvoir dans lequel ont longtemps circulé certaines élites du sommet.

Elle rappelle qu'au cœur du système occidental ont existé - et peut-être existent encore sous d'autres formes - des zones d'ombre morale, sexuelle, financière, relationnelle et potentiellement compromettante d'une densité telle qu'elles ont durablement fissuré la crédibilité éthique des élites dirigeantes.

Dès lors, écrire qu'il peut exister autour de certaines figures, y compris de très haut niveau, des vulnérabilités, des dépendances, des pressions, des zones de capture ou des formes de contrainte indirecte n'a rien d'irrationnel. Ce qui serait irrationnel, ce serait de prétendre le démontrer sans preuve ferme. La bonne posture n'est donc ni l'hystérie, ni l'innocence, mais le conditionnel analytique.

L'affaire Epstein ne démontre pas la politique américaine, mais elle alourdit l'air politique autour de ceux qui ont longtemps gravité dans ce type d'univers. Et cela, dans une lecture des rapports de pouvoir, n'est pas négligeable.

L'Iran n'est pas un front parmi d'autres : c'est un verrou du système mondial

Voilà l'endroit où la plupart des analyses médiatiques deviennent vraiment un peu courtes.

L'Iran n'est pas simplement un régime que l'Occident juge hostile mais un verrou : un verrou énergétique, un verrou géographique, un verrou militaire, un verrou psychologique et un verrou monétaire.

Le neutraliser, le casser, le disloquer, le fatiguer ou simplement l'empêcher de convertir sa position en puissance durable, c'est à la fois :

affaiblir un adversaire régional de long terme,
sécuriser l'environnement stratégique israélien,
perturber la profondeur eurasiatique,
rendre plus coûteux certains corridors asiatiques,
compliquer la continuité énergétique de la Chine,
et empêcher qu'un axe trop cohérent ne se structure entre Téhéran, Moscou, Pékin et plusieurs acteurs du Sud global.

Autrement dit : l'Iran n'est pas seulement une cible, il est un point d'articulation.

Et c'est précisément pour cela qu'il est si dangereux pour Washington et si indispensable à la stabilité de son propre système régional.

L'Iran n'est pas l'Irak. Et ceux qui continuent à raisonner comme si 2003 pouvait se rejouer avec un décor légèrement modifié ne comprennent ni le temps, ni la profondeur, ni la mémoire stratégique de ce pays, cette très ancienne nation. En fait : L'Iran a appris, la Russie a appris, la Chine a appris. Et le problème américain, aujourd'hui, est qu'il n'affronte plus des adversaires simplement "moins puissants". Il affronte des acteurs qui ont appris à lire son logiciel.

L'Irak a été détruit pour faire peur au monde. L'Iran résiste pour apprendre au monde qu'il n'est pas condamné à plier.

Ormuz : le détroit où le dollar a commencé à sentir sa propre mortalité

Il faut bien mesurer ce qu'est Ormuz, ce n'est pas seulement un couloir maritime, c'est une gorge du système mondial. Ce qui y passe, ce ne sont pas seulement des cargaisons d'hydrocarbures, ce sont des rythmes industriels, des certitudes logistiques, des anticipations monétaires, des sécurités d'assurance, des respirations de marché, des routines d'empire.

Une monnaie ne règne pas seulement parce qu'elle est utilisée. Elle règne parce qu'elle paraît inévitable. Or c'est précisément cette inévitabilité qui commence à se fissurer.

Non pas parce que le dollar s'effondrerait demain - cette idée relève du fantasme populiste - mais parce qu'un nombre croissant d'États, de banques, de producteurs, d'importateurs, de consortiums et de blocs régionaux commencent à penser rationnellement la nécessité de vivre autrement : contourner, compenser, régionaliser, dédollariser partiellement, créer des mécanismes de survie, réduire la dépendance au centre américain.

Or pour Washington, ceci constitue une menace plus grave qu'un simple choc de marché.

Car un empire monétaire ne commence pas à mourir quand sa devise tombe. Il commence à mourir quand trop d'acteurs deviennent intelligemment intéressés à préparer sa sortie.

Malheureusement ou heureusement, c'est exactement ce que les guerres américaines accélèrent désormais.

Le grand paradoxe Trump : en voulant sauver le dollar, il a commencé à le désacraliser

C'est ici que se noue la contradiction historique.

Si l'on lit Trump à l'échelle du système, alors tout devient plus cohérent : l'Iran n'est pas seulement à punir, Gaza n'est pas seulement un théâtre périphérique, la Russie n'est pas seulement à contenir, l'Europe n'est pas seulement à rassurer tout en la soumettant, la Chine n'est pas seulement à ralentir ; tout cela compose une seule et même tentative : sauver la centralité américaine. C'est à dire :

Maintenir le dollar comme arme.
Empêcher les BRICS de devenir une architecture crédible.
Épuiser ou contenir la Russie.
Compliquer les routes de la Chine.
Sécuriser les points névralgiques de l'énergie.
Discipliner l'Europe.
Maintenir Washington comme guichet obligatoire du monde.

Autrement dit, MAGA n'est peut-être pas, au fond, un slogan national. C'est peut-être le nom politique brut d'une tentative de sauvetage impérial, mais c'est justement là que le piège se referme, car chaque fois que Washington :
transforme la monnaie en instrument de punition, ouvre trop de fronts, sanctionne à outrance,
militarise les flux et convertit la guerre en mode de gestion de l'ordre ; il obtient peut-être un avantage tactique immédiat, mais il produit un effet stratégique beaucoup plus grave en enseignant au reste du monde qu'il devient vital, un jour ou l'autre, de sortir de cette dépendance. Et c'est ainsi qu'en voulant sauver le dollar, Trump a peut-être commencé à l'enterrer : pas comme devise dominante immédiate, pas comme unité de compte universelle du jour au lendemain, mais comme évidence sacrée. Ceci est beaucoup plus grave qu'un simple recul de marché.

Le dollar ne mourra peut-être pas d'abord d'une défaite. Il pourrait mourir du jour où trop de nations auront compris qu'il était devenu une menace.

Le piège américain : trop de fronts, trop de feu, trop de surcharge

Il existe un moment dans l'histoire des puissances où leur supériorité ne les protège plus automatiquement. Ce moment n'est pas celui de la faiblesse absolue, c'est celui de la surcharge. On ne peut pas durablement :
contenir la Chine, sanctionner la Russie, déstabiliser le Moyen-Orient, sécuriser Israël,
tenir l'Europe, menacer les BRICS, maintenir le dollar, protéger les routes, vendre des armes
et préserver la stabilité intérieure américaine ; sans produire, à un certain seuil, une fatigue de système ; c'est cette fatigue qui est déjà visible partout : dans la nervosité énergétique, dans la dette, dans les chaînes logistiques, dans l'usure des alliés, dans la perte de crédibilité morale,
dans la fatigue européenne, dans la prudence asiatique, dans la brutalisation du langage politique américain et dans l'émergence d'une idée très dangereuse pour Washington : l'idée que l'ordre américain n'est plus l'ordre, mais la crise. C'est peut-être cela, au fond, la vraie tragédie du moment.

L'Amérique n'a pas seulement peur de perdre une guerre, elle a peur que le monde découvre qu'il peut apprendre à vivre sans son centre.

2026-2040 : ce que l'Histoire pourrait retenir

À court terme, le plus probable n'est pas l'effondrement, c'est la brutalisation prolongée. Le dollar restera central, les États-Unis resteront la première puissance globale (deuxième militaire, deuxième économie, selon moi), l'architecture occidentale restera puissante., les marchés resteront encore largement aimantés par le centre américain. Mais sous cette apparente continuité, quelque chose d'autre travaille déjà l'histoire : des règlements bilatéraux hors dollar, des routes énergétiques redondantes, des circuits de paiement parallèles, des corridors de contournement, des souverainetés logistiques, des sécurités régionales alternatives et surtout encore une fois, une fatigue grandissante envers un centre devenu trop coûteux, trop punitif, trop intrusif et trop dangereux pour rester naturellement désirable.

Le grand danger pour Washington n'est donc peut-être pas une chute brutale, il est plus subtil : rester puissant tout en cessant d'être naturellement central. Or un empire supporte parfois mieux une défaite qu'une relativisation, c'est peut-être cela, le vertige américain du siècle.

Conclusion

Au fond, peut-être que l'histoire ne retiendra pas cette séquence comme une guerre de plus, ni comme l'excès d'un homme, ni même comme la simple brutalité d'un camp.

Peut-être qu'elle la retiendra comme le moment exact où un empire, sentant l'Histoire lui glisser entre les doigts, a voulu bombarder plus fort, sanctionner plus large, mentir plus vite, terroriser davantage et militariser encore les routes du monde pour empêcher la planète de quitter son guichet, peut-être que c'est précisément là qu'il s'est trahi.

Car à force de vouloir sauver le dollar par la guerre, Washington a peut-être commencé à apprendre au monde qu'il fallait un jour vivre sans lui.

À force de vouloir sanctuariser son droit, il a peut-être révélé sa nudité. À force de vouloir faire peur, il a peut-être fabriqué de la lucidité.
À force de vouloir retarder l'Histoire, il a peut-être signé lui-même le premier brouillon de son après.

Il n'est pas impossible qu'un jour, lorsque les archives s'ouvriront davantage, lorsque les mensonges d'époque auront perdu leur parfum de vérité officielle, lorsque le vacarme des communiqués aura cessé, on relise cette période avec une phrase beaucoup plus simple, beaucoup plus cruelle, beaucoup plus juste : ce n'était pas l'Iran qu'ils voulaient seulement soumettre ; c'était le monde qu'ils voulaient empêcher de sortir du dollar ; c'est peut-être exactement à cet instant, en voulant verrouiller la sortie, qu'ils ont commencé à montrer où se trouvait la porte.

Bio auteur - version enrichie

 Dr. Eloi Bandia KEITA est enseignant-chercheur. Il est aussi analyste stratégique. Il développe une réflexion suivie sur les rapports entre souveraineté, technologie surtout l'IA, logistique, guerre, énergie, monnaie et basculement de l'ordre mondial, ainsi que des réflexions et analyses sur la refondation complète de l'éducation, de l'enseignement et de la formation dans le Sahel.

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Commentaire

newsnet 2026-03-31 #15479

dire qu'il n'est pas fou c'est s'auto-incriminer