
Nombre de publications analysent l'évolution des cartes du britannique géographe et stratège, Halford J. Mackinder, publiées en 1904,1919 et 1943, situant les "centres naturels de la puissance" (1), (2), (3), sans s'attarder sur les causes géographiques poussant les puissances impérialistes à des agressions répétées sur les pays du Moyen Orient.
Lesquels pays, notamment les pays arabes situés dans le triangle Nil-Euphrate-mer Rouge, forment manifestement la jonction entre les deux cœurs du monde : le Heartland du Nord et le Heartland du Sud.
Or, l'écrivain et analyste politique jordanien Mowaffaq Mohadin souligne les causes essentielles de la terrible guerre en cours en quelques mots : "Autant le projet sioniste d'un nouvel Orient abrahamique est un projet régional pour Tel-Aviv et les protectorats pétroliers et gaziers, autant il fait partie du projet impérialiste occidental visant la jonction entre le Heartland du Nord (eurasien) et le Heartland du Sud (africain) ; celui qui contrôle ces deux régions contrôle le monde".
Mouna Alno-Nakhal
*
par Mowaffaq Mohadin
Malgré la profusion de données publiées sur la guerre en cours entre l'Iran et l'Axe de la résistance, et l'alliance du mal américano-sioniste avec ses extensions régionales ; certaines études offrent une approche plus globale liée à son contexte international.
Une approche sous un angle portant sur le rôle du Heartland du Sud et sa relation avec le Heartland eurasien du Nord tel qu'il a été formulé par le géographe Mackinder, le tout aboutissant à conclure que celui qui contrôle ces deux régions contrôle le monde.
S'ajoutent à cela, d'autres données considérant que le Heartland du Sud tire sa valeur ajoutée de considérations particulières stratégiquement importantes, parmi lesquelles :
- son emplacement sur la route de l'Inde orientale telle qu'elle se présente aujourd'hui ;
- l'entité sioniste créée après la Seconde Guerre mondiale (1948) du point de vue des intérêts impérialistes ;
- l'énergie.
Partant de ces considérations, l'impérialisme américain d'après la Seconde Guerre mondiale a élaboré sa stratégie pour le Moyen-Orient avec la ferme intention de détenir les clés :
- de l'Iran sous le Chah, notamment après le renversement du gouvernement du Dr Mohammed Mossadegh (août 1953) ;
- de la Turquie après la chute du parti de Mustafa Kemal Atatürk et son remplacement par un gouvernement hybride impérialiste, incarné par l'administration islamiste et atlantiste d'Adnan Menderes (premier ministre de mai 1950 à mai 1960) ;
- du nouvel intrus, représenté par l'entité sioniste ;
- des protectorats pétroliers, notamment après le pacte du Quincy (en 1945, entre le roi Abdelaziz ibn Saoud, fondateur du royaume d'Arabie saoudite, et le président des États-Unis Franklin Roosevelt).
Cependant, les années 1950 ne furent pas de tout repos pour l'impérialisme et ses instruments précités. Avec la révolution menée par Gamal Abdel Nasser en Égypte (juillet 1952), Washington et Londres commencèrent à perdre leur emprise sur le Haertland du Sud, tandis que l'Union soviétique se développait et dominait totalement le Heartland eurasien.
Deux décennies difficiles s'écoulèrent pour les impérialistes, durant lesquelles le nassérisme parvint à briser leur contrôle sur le Heartland du Sud, avant qu'ils ne réussissent à le contrôler de nouveau. Les Arabes perdirent de précieuses opportunités après la disparition de Nasser (1918-1970) et la présidence de l'Égypte par son successeur, Anouar al-Sadate, sous les couleurs de l'américanisation, du sionisme, et des privatisations.
Tout comme le nassérisme a brisé l'hégémonie atlantique sur le Moyen-Orient et sur le Heartland du Sud, la révolution iranienne (1979) a répété la leçon nassériste, mais elle a rapidement été confrontée à des ingérences quasi identiques, notamment après que Moscou soit temporairement parvenue à établir le plus vaste axe stratégique asiatique de l'histoire, incluant le deuxième cœur du monde jusqu'en Afghanistan après le coup d'État de gauche (1978), l'Iran d'après la révolution, l'Irak et la Syrie suite à un accord mené par le président Hassan al-Bakr et le président Hafez al-Assad avec le soutien de la Russie (1975), pour finalement étendre son influence au Liban qui était pratiquement sous le contrôle du mouvement nationaliste arabe et de la résistance palestinienne.
Or, comme chacun le sait, cet axe stratégique asiatique a fait l'objet d'une contre-attaque de la part des États-Unis, de l'OTAN, des sionistes et des protectorats pétroliers ; tandis que les services de renseignement américains, pakistanais et des pays du Golfe inventaient le phénomène de l'islam takfiri en Afghanistan.
Une contre-attaque qui a mené à la rupture de l'accord syro-irakien, a ouvert une bataille contre l'Iran, avant que l'ennemi sioniste n'agresse le Liban et ne plonge la Syrie dans le feu et le sang, allant jusqu'à étendre les accords de Camp David (1978) au Liban (accord du 17 mai 1983, annulé par la suite), avant l'effondrement de l'Union soviétique (1991), et Washington sur le point de dominer le Heartland eurasien.
Inversement, de même que le nassérisme et la révolution iranienne ont réussi à briser l'alliance réactionnaire, la résistance libanaise menée par le Hezbollah a constitué le troisième chapitre de l'histoire de la lutte pour le Heartland du Sud. Sa montée en puissance s'est rapidement transformée en un axe stratégique s'étendant de l'Iran à l'Irak et à la Syrie, puis vers deux flancs importants du Heartland du Sud : le port de Gaza et le détroit de Bab el-Mandeb.
Le Heartland du Sud avant l'agression américano-sioniste
Presque simultanément, l'impérialisme américain et l'État sioniste entrèrent dans des crises structurelles d'une ampleur inédite. L'accélération de la révolution informatique entraîna l'exclusion du marché du travail de dizaines, voire de centaines de millions de travailleurs, d'employés et de membres de la classe moyenne, alors qu'il n'était plus possible de revenir à l'époque de la production industrielle capitaliste où la valeur ajoutée et les profits dépendent du cycle économique mondial et pas exclusivement du cycle financier et commercial.
Pour sa part, l'ennemi sioniste vivait un déséquilibre stratégique de sa structure sociale du fait de la diminution du rôle fonctionnel de la masse vitale représentée par les Ashkénazes, au profit de forces plutôt rétrogrades et plus racistes.
Dans de telles circonstances, le détournement de la crise intérieure vers l'extérieur devint, comme toujours, inévitable et attendu. Par conséquent, la stratégie de contre-attaque menée contre l'Axe de la résistance coïncida avec l'escalade contre la Russie et le Heartland eurasien à partir de l'Ukraine, avant que la Russie ne riposte. Et cela, conformément aux conseils de Brzezinski incitant, il y a des décennies, à faire de l'Ukraine une base de lancement de l'attaque américaine contre Moscou, afin de bloquer son réveil national.
À partir de là, la stratégie impérialiste prit de nouvelles formes ayant recours à la manipulation des cartes démographiques et aux guerres sectaires et ethniques. Le discours des États-Unis sur un Moyen-Orient américain différent du Moyen-Orient européen (défini par les accords Sykes-Picot ; 1916) devint public et sans détours, remplaçant ses frontières étatiques par de nouvelles frontières de sang en rapport avec la création d'États tampons sectaires et sanguinaires.
Autrement dit, autant le projet sioniste d'un nouvel Orient abrahamique est un projet régional pour Tel-Aviv et les protectorats pétroliers et gaziers, autant il fait partie du projet impérialiste visant la jonction entre le Heartland eurasien et le Heartland du Sud.
En effet, si la phase du "sionisme politique", menée par l'Alignement (alliance des partis de gauche : Ma'arakh) et les prétendus groupes ouvriers laïcs, fut concentrée sur une stratégie hégémoniste à travers les accords de Camp David (1978), d'Oslo (1993), de Wadi Araba (1994), ainsi que sur le projet d'un Bénélux oriental de Shimon Peres (1993), les conférences d'Amman, de Casablanca et de Doha ; la phase du "sionisme religieux" menée par le Likoud et les groupes religieux extrémistes (l'autre visage du fondamentalisme islamiste takfiri), s'est concentrée sur une nouvelle stratégie avec l'adoption du projet d'un Moyen-Orient abrahamique.
En conséquence, le concept de contrôle a remplacé le concept d'hégémonie, et le concept d'annexion a remplacé le concept d'intégration ; le plus dangereux étant la banalisation de discours et de récits sectaires allant du sionisme religieux, au sionisme islamiste (auquel Damas a été livrée un 8 décembre 2024), au sionisme chrétien et à son bastion américain.
C'est dans ce contexte que l'américain cherchant à affaiblir le Heartland eurasien et à contrôler le Heartland du Sud en rapport avec la guerre de l'énergie et des corridors stratégiques, a attaqué l'Axe résistant, lequel avait réussi à s'emparer des corridors de Gaza, de Bab el-Mandeb, du détroit d'Ormuz et de la côte syrienne, tandis que la Russie et l'Iran contrôlaient les plus importantes réserves de gaz, et que de nouvelles réserves au large des côtes de Gaza et du Sud Liban étaient contrôlées par le Hamas et le Hezbollah.
D'autant plus que l'idée de l'ennemi sioniste d'un "espace vital" débordant sur les sphères palestinienne et jordanienne, jusqu'à parler ouvertement d'un "Grand Israël" en lien avec de nouvelles cartes démographiques, correspondait à la vision impériale américaine d'une nouvelle forme de partition de la région, différente de la partition précédente suite aux accords franco-britanniques entre M Sykes et Picot.
Ce qui signifie que contrairement à ces anciens accords, au Ma'arakh et au projet de Shimon Perez, le sionisme religieux oriental devrait s'étendre au-delà les États géopolitiques limitrophes, pour atteindre d'autres géographies démographiques fondées sur un racisme de conception impérialiste-sioniste ne tolérant que les blancs et les juifs.
Ainsi, l'extermination de masse de la population palestinienne (prétendument barbare) ou sa domestication au sein de réserves sécuritaires et administratives, permettrait à l'ennemi sioniste de régler la question palestinienne. Et l'application de ce même procédé à toute la région lui permettrait aussi de contrôler le gaz offshore (le champ de Gaza et du sud du Liban) et l'eau de la région (les bassins de Chebaa, du Litani, du Golan et du Yarmouk).
D'une étape à l'autre, les projets de l'ennemi sont donc devenus de plus en plus brutaux et racistes ; les étapes du sionisme politique puis religieux ayant abouti en dépit de tous les accords à l'actuelle étape du déracinement, de l'extermination, du déplacement et de la judaïsation. Et cela dans le but de parvenir au prétendu Grand Israël conforme à sa mentalité raciste et monopoliste.
Voilà ce qui nous attend tous et en particulier les Jordaniens et les Palestiniens. Le problème ne se résume plus au sionisme, à la solution à deux États, ou à la manière de transformer l'Autorité palestinienne en un État imaginaire. Le problème est comment devrions-nous transformer l'État jordanien de telle sorte que la Jordanie ne soit plus une alternative géographique et démographique gérée depuis Tel-Aviv, sans parler de sa mainmise sur le du bassin hydrographique du Litani au Yarmouk et la vallée du Nord.
Les conséquences de l'agression
Nonobstant le fait que le monde entier paye aujourd'hui le prix l'agression américano-sioniste contre l'Iran en raison de ses répercussions sur l'énergie et le commerce international, l'une des conséquences globales est la consécration de la guerre technologique comme caractéristique générale des guerres futures. D'où la nécessité d'opérer un changement majeur de l'image et de la composition des armées classiques par une restructuration semblable à celle de la résistance régionale et du Hezbollah, en les dotant de technologies de pointe dans les airs et sur terre.
Quant aux principaux acteurs de cette guerre, bien que le tableau soit encore inachevé, il est possible de les présenter selon les approches suivantes :
• Concernant l'ennemi sioniste : ses succès technologiques ne sont pas nouveaux. Depuis sa création, il a toujours été en avance sur ses voisins, d'autant plus que la révolution informatique a considérablement accéléré sa progression dans ce domaine. Néanmoins, ces succès ne se sont pas traduits par des succès stratégiques, au vu des échecs subis face aux missiles des iraniens et des mouvements de résistance, et compte tenu de l'érosion de sa masse vitale (sociale) ; à savoir, le bloc ashkénaze qui enregistre le taux de migration inverse le plus élevé.
• Concernant les suivistes arabes officiels et officieux favorables au projet sioniste d'un nouveau Moyen-Orient abrahamique : s'ils s'engagent encore plus loin dans cette voie, ils courent de graves dangers du fait de la perfidie historique du sionisme et du risque de l'explosion de la rue arabe.
• Concernant le parti de la résistance : le camp ennemi, ses instruments et ses alliés savent que son combat ne se limite pas à ses performances militaires. Son combat est bien plus profond que ses blessures aussi graves soient-elles, et le résultat de ce combat se situe entre deux options. La première serait la conséquence d'une incitation sanglante de la part de Washington, de Tel-Aviv et des protectorats pétroliers et gaziers, laquelle plongerait le Liban et la région dans un chaos durable, susceptible de se retourner contre eux. La seconde serait la pleine reconnaissance du parti et des répercussions de cette reconnaissance sur l'ensemble de la région.
• Quant à l'Iran, le chef de file et la principale puissance de l'Axe de la résistance, il a retrouvé son équilibre à une vitesse record. Et, en dépit de ses pertes intra-muros et des frappes de l'alliance américano-sioniste, il a brisé le mythe de la défense aérienne sioniste et a porté des coups décisifs à l'infrastructure vitale de l'ennemi.
L'expérience américano-britannique de renversement du gouvernement Mossadegh n'est plus reproductible et a déjà échoué malgré la guerre Iran-Irak (1980-1988), dont l'un des objectifs était de ressusciter des blocs politiques et sociaux favorables à l'étranger. Bien au contraire, l'Iran a renforcé ses liens avec les centres internationaux que sont les BRICS et Shanghai, renforçant ainsi l'indépendance du Heartland eurasien par une force majeure venue de l'ouest de l'Asie.
source : Al-Intichar (Liban) حرب الهارت لاند الجنوبي وآفاقها
traduit par Mouna Alno-Nakhal