02/04/2026 ssofidelis.substack.com  11min #309777

Le Pentagone de Trump censure les pertes dans la guerre au Moyen-Orient

Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth sous le regard du président Donald Trump à la Maison Blanche, le 24 mars 2026. Photo © Chip Somodevilla/Getty Images

Par  Nick Turse, le 1er avril 2026

PRÈS DE 750 soldats américains ont été blessés ou tués au Moyen-Orient depuis octobre 2023, selon une analyse de The Intercept. Mais le Pentagone refuse de le reconnaître.

Le Commandement central américain (CENTCOM), qui supervise les opérations militaires au Moyen-Orient, semble se livrer à ce qu'un responsable de la défense a qualifié de "maquillage des pertes", en fournissant à The Intercept des chiffres sous-estimés et obsolètes et en refusant d'apporter des précisions sur les morts et les blessés parmi les militaires.

Au moins 15 soldats américains ont été blessés vendredi lors d'une attaque iranienne contre une base aérienne saoudienne qui accueille des troupes américaines, selon deux responsables gouvernementaux qui se sont entretenus avec The Intercept. Des centaines de membres du personnel américain ont été tués ou blessés dans la région depuis que les États-Unis ont lancé une guerre contre l'Iran il y a un peu plus d'un mois.

Le président Donald Trump - qui portait un costume bleu, une cravate rouge et une  casquette lors de la cérémonie solennelle de transfert des premiers Américains tués dans la guerre - a déclaré que les pertes étaient inévitables.

"Quand des conflits comme celui-ci se produisent, il y a toujours des morts", a-t-il déclaré par la suite. "J'ai rencontré les parents et ce sont des gens exceptionnels. Des gens exceptionnels, mais ils avaient tous une chose en commun. Ils m'ont tous dit la même chose, sans exception : 'Allez jusqu'au bout, monsieur. S'il vous plaît, allez jusqu'au bout'".

Mardi, Trump a laissé entendre vouloir mettre fin à la guerre avec l'Iran en à peine deux semaines, bien qu'il n'ait pas réalisé bon nombre de ses objectifs déclarés, tels que " la liberté pour le peuple" iranien, " s'emparer du pétrole iranien" et forcer l'Iran à une " capitulation sans condition".

Le président a même  déclaré que la guerre durera

"aussi longtemps qu'il le faudra pour atteindre notre objectif de PAIX DANS TOUT LE MOYEN-ORIENT ET, EN FAIT, DANS LE MONDE ENTIER !"

"Quand des conflits comme celui-ci se produisent, il y a toujours des morts".

Le CENTCOM a quant à lui communiqué des chiffres obsolètes sur le nombre de victimes, sous-estimant ainsi largement le bilan réel. C'est notamment le cas d'un communiqué envoyé lundi par le porte-parole, le capitaine Tim Hawkins, indiquant que "depuis le début de l'opération Epic Fury, environ 303 militaires américains ont été blessés". Cette information datait de trois jours et ne tenait pas compte d' au moins 15 blessés lors de l'attaque de vendredi contre la base aérienne Prince Sultan en Arabie saoudite. Le commandement n'a pas répondu aux demandes répétées visant à obtenir des chiffres actualisés.

Le CENTCOM n'a pas non plus fourni le nombre de soldats morts dans la région depuis le début de la guerre. Une analyse de The Intercept estime ce nombre à au moins 15.

"Il s'agit, de toute évidence, d'un sujet que [le secrétaire à la Guerre Pete] Hegseth et la Maison Blanche veulent tenir secret",

a déclaré un responsable de la défense qui s'est exprimé sous couvert d'anonymat afin de pouvoir parler franchement.

En 2024, sous l'administration Biden, le Pentagone a fourni à The Intercept des chronologies détaillées des attaques contre les bases américaines au Moyen-Orient, qui répertoriaient l'avant-poste spécifique visé, le type de frappe et le nombre de victimes éventuelles, ainsi qu'un décompte global des attaques par pays.

En comparaison, les chiffres de l'administration Trump manquent singulièrement de détails et de clarté. Les chiffres actuels du CENTCOM sur les victimes ne semblent pas inclure plus de 200 marins traités pour inhalation de fumée ou blessés d'une autre manière à la suite d'un incendie qui a ravagé l'USS Gerald R. Ford avant que celui-ci ne se traîne jusqu'à la baie de Souda, en Grèce, pour y être réparé. Le CENTCOM n'a pas répondu à la douzaine de demandes de clarification concernant le décompte des victimes et les informations connexes envoyées cette semaine.

"Le CENTCOM et la Maison Blanche devraient fournir des informations précises et en temps opportun sur les coûts et les pertes liés à cette guerre. Après tout, ce sont les contribuables américains qui la financent, et la prospérité comme le bien-être économiques des États-Unis en sont affectés",

a déclaré à The Intercept Jennifer Kavanagh, directrice de l'analyse militaire chez Defense Priorities, un think tank qui prône une politique étrangère américaine modérée.

"Le CENTCOM et la Maison Blanche devraient fournir des informations précises et en temps opportun sur les coûts et les pertes humaines liés à cette guerre".

Alors que les États-Unis ont bombardé l'Iran sans relâche, Téhéran a riposté par des  attaques contre des bases américaines à travers le Moyen-Orient à l'aide de missiles balistiques et de drones. Le CENTCOM refuse même de fournir un simple décompte des bases américaines attaquées pendant la guerre. "Nous n'avons rien à vous communiquer", a déclaré un porte-parole à The Intercept. Une analyse révèle toutefois que des bases situées à Bahreïn, en Irak, en Jordanie, au Koweït, au Qatar, en Arabie saoudite, en Syrie et aux Émirats arabes unis ont été prises pour cible.

Mardi, Hegseth a déclaré que l'Iran conserve la capacité de riposte aux frappes américaines, mais que ses attaques seraient inefficaces.

"Oui, ils lanceront encore quelques missiles", a-t-il déclaré, "mais nous les abattrons".

Mercredi matin, des responsables à Bahreïn, au Koweït et au Qatar ont tous signalé des attaques de missiles ou de drones en provenance d'Iran.

Les frappes iraniennes ont contraint les troupes américaines à se replier de leurs bases vers des hôtels et des immeubles de bureaux à travers la région, selon les deux responsables gouvernementaux. Le responsable de la défense est furieux que le Pentagone n'ait pas suffisamment renforcé la sécurité des bases et a tourné en dérision la prière prononcée mardi par Hegseth lors d'une conférence de presse au Pentagone.

"Que Dieu veille sur eux tous, jour et nuit. Que les bras tout-puissants et éternels de la providence s'étendent sur eux et les protègent", a déclaré Hegseth.

"Pourquoi Hegseth ne les a-t-il pas protégés ?", a demandé le responsable de la défense. "N'importe quelle personne dotée d'un minimum de bon sens savait que ces attaques se produiraient".

Le porte-parole du Pentagone  Kingsley Wilson n'a pas répondu aux multiples demandes de commentaires.

Le général à la retraite Joseph Votel, ancien chef du Commandement central, a rappelé que les troupes américaines dans la région sont confrontées à des attaques de drones depuis au moins une décennie.

"Nous avions identifié la nécessité de nous protéger contre ces menaces, et il a fallu beaucoup trop de temps au ministère de la Défense pour réagir et fournir une protection adéquate à nos troupes déployées",

a-t-il déclaré à The Intercept, faisant référence aux attaques de drones menées pendant la campagne contre l'État islamique au printemps 2016.

"On savait pertinemment que, s'il était attaqué, l'Iran riposterait contre nos bases, nos installations et nos forces, et nous aurions dû anticiper et nous préparer à cette évidence".

Jennifer Kavanagh, qui a précédemment  attiré l'attention sur la vulnérabilité des avant-postes américains au Moyen-Orient, s'est fait l'écho de Votel.

"Nous savons depuis des années que la prolifération rapide des drones et des missiles bon marché allait mettre en danger les bases américaines et les radars de détection précoce des États-Unis dans la région, mais le Pentagone n'a pas fait grand-chose pour les protéger", a-t-elle déclaré. "Ne pas avoir investi dans des infrastructures renforcées était un choix. Le Congrès devrait considérer cet échec comme la preuve que donner plus d'argent au Pentagone ne garantit en rien la sécurité nationale".

"Nous nous en porterions mieux si les bases de la région étaient définitivement fermées", a-t-elle ajouté.

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Seyed Abbas Araghchi, a publiquement accusé les États-Unis d'utiliser des civils dans les monarchies arabes voisines du Conseil de coopération du Golfe comme  boucliers humains.

"Des soldats américains ont fui les bases militaires du CCG pour se cacher dans des hôtels et des bureaux", a-t-il écrit sur X la semaine dernière. "Les hôtels aux États-Unis refusent les réservations des officiers susceptibles de mettre en danger les clients. Les hôtels du CCG devraient en faire autant".

Votel a également exprimé son inquiétude quant à l'utilisation d'hôtels et de bureaux par les troupes, soulignant que cela

"pourrait transformer des infrastructures civiles normales en cibles militaires".

Le mois dernier, une frappe de drone iranien sur un hôtel à Bahreïn a blessé deux employés du département de la Guerre, selon un câble du département d'État examiné par le  Washington Post. Le CENTCOM n'a pas répondu à une demande de confirmation adressée à The Intercept indiquant que ces blessures résultaient d'une attaque du 2 mars contre l'hôtel Crowne Plaza, un établissement de luxe situé à Manama, la capitale de Bahreïn, mais un responsable a laissé entendre que c'était probable.

Cibler l'Iran

Votel a déclaré que ne pas fournir aux troupes de protection adéquate pourrait entraver les opérations américaines.

"Ces dispositions compliquent vraiment le commandement et le contrôle, et affecteront probablement la cohésion et l'efficacité des unités",

a-t-il déclaré à The Intercept, faisant référence au transfert des troupes vers des hôtels et des immeubles de bureaux.

"Cela étant, nous n'aurons peut-être pas beaucoup d'autres options si nous ne pouvons pas protéger les bases militaires où les soldats sont normalement cantonnés".

Au moins 15 soldats américains au Moyen-Orient  ont trouvé la mort depuis le début de la guerre contre l'Iran, dont six membres du personnel tués lors d'une frappe de drone sur  Port Shuaiba, au Koweït, et un soldat tué après une "attaque ennemie le 1er mars 2026, à la  base aérienne Prince Sultan, en Arabie saoudite". Plus de 520 membres du personnel américain ont également été blessés, dont ceux qui ont inhalé de la fumée à bord du porte-avion Ford.

Avant la guerre avec l'Iran, les bases américaines au Moyen-Orient étaient de plus en plus prises pour cible par des drones d'attaque kamikaze, des roquettes, des mortiers et des missiles balistiques courte portée après le début de la guerre d'Israël à Gaza en octobre 2023, la plupart des attaques ayant eu lieu dans l'année suivant le début du conflit. Au moins 175 soldats ont été tués ou blessés lors de ces attaques, dont trois militaires tués lors d'une  frappe en janvier 2024 contre la  Tower 22, une installation située en Jordanie. D'autres attaques ont visé la base aérienne d'Al-Asad, le Centre de soutien diplomatique de Bagdad, Camp Victory, Union III, la base aérienne d'Erbil et la base aérienne de Bashur en Irak, ainsi que la garnison d'Al-Tanf, la base aérienne de Deir ez-Zor, le site de soutien de mission Euphrates, le site de soutien de mission Green Village, la base de patrouille Shaddadi, la zone d'atterrissage de Rumalyn, Tell Baydar et Tal Tamir en Syrie.

Les statistiques sur les victimes n'incluent pas les sous-traitants, pour la plupart des étrangers blessés hors combat.  Les statistiques officielles américaines montrent que 12 900 cas de blessures ont été recensés chez les sous-traitants dans la zone d'opérations du CENTCOM pour la seule année 2024. Plus de 3 700 d'entre elles étaient des blessures non mortelles très graves, notamment des traumatismes crâniens, nécessitant plus de sept jours d'arrêt de travail. Dix-huit sous-traitants ont également été tués, tous en Irak. Ces chiffres sont probablement largement sous-estimés, mais si l'on ajoute à ce décompte ne serait-ce qu'une fraction du nombre de blessés connus parmi les sous-traitants, le nombre total de victimes parmi les Américains et les personnes présentes sur les bases américaines pourrait dépasser les 13 600.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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