
par Régis Chamagne
"Si vous connaissez la géographie d'un pays, vous pouvez comprendre et prédire sa politique étrangère". ~ Napoléon
À l'origine d'un cycle de cinq siècles
Le grand navigateur Sir Walter Raleigh (1552-1618) fut l'un des premiers à souligner l'importance géopolitique de la maîtrise des mers à une époque où le développement des thalassocraties était tiré par la conquête des Amériques : "Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même". Cette vision britannique de la puissance correspond parfaitement à la citation de Napoléon que l'on pourrait reformuler ainsi : "L'histoire d'un pays est contenu dans sa géographie".
L'idée de domination du monde grâce au commerce maritime fut intégrée dans la thèse de Halford John Mackinder (1861-1947), considéré comme l'un des pères de la géopolitique, à l'époque de la révolution industrielle. Il vit dans le développement du chemin de fer la possibilité pour la Russie et l'Allemagne de contrer la puissance britannique qui dominait les mers en développant des voies commerciales terrestres. Ainsi, chez Mackinder, les puissances maritimes (symbolisées par la baleine) et terrestres (symbolisées par l'éléphant) s'opposent. Il développa une théorie de domination du monde fondée sur trois zones stratégiques : "l'Heartland", constitué principalement du plateau continental d'Europe centrale ; la Ceinture Intérieure qui est à la périphérie de ce centre de gravité du monde, de l'Europe occidentale à la Chine en passant par le Moyen-Orient et l'Inde ; la Ceinture Extérieure qui compte les puissances insulaires et océaniques comme le Royaume-Uni, le Japon et les États-Unis. À partir de ce découpage il énonça sa théorie : "Qui contrôle l'Europe orientale domine l'Heartland ; qui contrôle l'Heartland commande l'Île-Monde (Eurasie et Afrique) ; qui commande l'Île-Monde contrôle le monde".
Cette vision de la géopolitique, proche de celle de Sir Walter Raleigh, fut reprise par Zbigniew Brzezinski dans son livre "Le grand échiquier". Il s'agissait d'empêcher le développement de puissances continentales et d'éviter absolument un rapprochement entre la Russie et la Chine. Pour compléter le tableau, il faut préciser que dans le cerveau d'une puissance qui recherche l'hégémonie, un concurrent est assimilé à un ennemi.
Domination de la baleine
Ainsi, depuis la découverte des Amériques jusqu'à récemment, la baleine a dominé l'éléphant. Les pays d'Europe, à commencer par le Portugal et l'Espagne, développèrent tous une marine de haute mer. À partir du XIXe siècle le Royaume-Uni devint dominant sur les mers, suivi des États-Unis qui prirent le relai au XXe siècle. Cette domination s'accompagna, de la part des "élites" britanniques puis étasuniennes, d'une forme de condescendance, voire de mépris à l'égard des autres civilisations, en particulier celles d'Eurasie. On put le constater récemment à travers les analyses et les attitudes des "élites" et médias occidentaux au cours de l'opération militaire spéciale (OMS).
En parallèle de l'émergence des thalassocraties modernes, un système de création monétaire fondé sur la dette se mit en place au XVIe siècle afin de financer les expéditions vers les Amériques (voir le film d'animation pédagogique de Paul Grignon : youtube.com). Ce paradigme thalassocratie/argent-dette a structuré le monde depuis le XVIe siècle et a atteint son apogée au début du XXIe siècle : le porte-avions est devenu l'emblème absolu, quasi religieux, de la puissance militaire étasunienne et le dollar, en tant que monnaie d'échange mondiale repose sur une pyramide de Ponzi insolente... et fragile.
Noyade de la baleine
Mais toute chose a une fin. La guerre de l'OTAN contre la Russie en Ukraine et l'apparition des drones marins et aériens ainsi que des missiles hypersoniques a révélé la fragilité des marines de guerre. La perte du "Moskva", navire amiral de la flotte russe en mer noire au début de la guerre, qui a contraint la Russie à déplacer sa flotte militaire de Sébastopol à Novorossiïsk, a signé le début de la fin de la suprématie navale. Le contrôle de la mer rouge par les Houthis grâce à des drones et des missiles qui ont endommagé le porte-avions USS Harry S. Truman confirme la tendance. Une nuée de drones à bas-coût peut saturer et épuiser les défenses de n'importe quel bâtiment de guerre. Ainsi, le statut des grands navires de guerre est passé rapidement de l'invincibilité à la fragilité, et cela se répercute dans le système global. Les détroits sont devenus des vulnérabilités du système de trafic maritime.
D'un point de vue systémique, une vulnérabilité est l'association d'une dangerosité et d'une fragilité. Un point dangereux est un point qui, si on le neutralise ou détruit, peut endommager fortement, voire arrêter le fonctionnement du système global. Un point fragile est un point que l'on peut neutraliser ou détruire facilement. Lorsqu'un point est à la fois dangereux et fragile, alors on a affaire à une vulnérabilité du système. À cet égard, la fragilité des navires de guerre associée à la dangerosité des détroits constitue une vulnérabilité des détroits dans le système global de navigation maritime. De plus, certains, tels que les détroits de Malacca et Bab-el-Mandeb, ou le canal de Panama, ont un poids stratégique particulier dans la mesure où leur contournement engendre un allongement des lignes extrêmement coûteux. Le détroit d'Ormuz, quant à lui, est tout simplement unique. Il ne peut être contourné que par voie terrestre : oléoducs ; gazoducs ; voies ferrées ou routières, moyens qui n'existent pas ou peu pour le moment.
En parallèle de la chute des thalassocraties, l'effondrement du dollar en tant que monnaie d'échange mondiale annonce peut-être la fin du système de création monétaire par la dette. L'avenir le dira. En tout état de cause, la dédollarisation du commerce mondial amorcée en 2009 par les BRIC s'accélère fortement. La dédollarisation s'était certes amplifiée après les premiers mois de l'OMS mais elle prend une tournure symbolique avec la fin du pétrodollar. En effet, le 9 juin 2024, l'Arabie saoudite n'avait pas renouvelé le "pacte pétrodollar" datant de 1973 qui stipulait que le pétrole saoudien serait vendu exclusivement en dollars en échange de quoi l'Arabie saoudite investirait ses excédents pétroliers dans des obligations du Trésor américain. Pour parfaire le tableau, l'Iran déclare que le péage du détroit d'Ormuz pourrait inclure l'obligation de vendre en yuans (RMB) chinois toute marchandise énergétique transitant par le détroit. On en revient donc à l'association initiale du contrôle des mers et de la création monétaire. La suprématie maritime et celle du dollar s'effondrent de concert.
Émergence de l'éléphant
La manifestation la plus évidente de l'émergence de l'éléphant, en dehors de la noyade de la baleine, est le projet des nouvelles routes de la soie qui se déploient méthodiquement sous l'impulsion de la Chine depuis 2013. Dans ce vaste projet, le Caucase occupe une place centrale, sur la route de la base sud et potentiellement au cœur du corridor nord-sud. Quand elle sera opérationnelle et que les trois autres seront ajoutées : la septentrionale ; la centrale ; la méridionale en Russie (refonte du chemin de fer transsibérien), le réseau terrestre est-ouest des routes de la soie sera presque achevé. Il s'ajoutera au réseau d'oléoducs et de gazoducs existants ou en devenir tel que "Power of Siberia 2".
La centralité du Caucase dans la carte générale des routes de la soie, en particulier pour le corridor nord-sud, de Saint-Petersbourg vers Mumbai en Inde en passant par les ports de Bandar-Abbas ou Chahbahar en Iran, permet d'appréhender les manœuvres qui se jouent dans la région, de la part des États-Unis, de la Russie et de la Chine.
Ainsi il en est de l'initiative étasunienne pour tenter de contrôler le corridor de Zanguezour, renommé pour l'occasion "Route Trump pour la paix et la prospérité internationale" (TRIPP). L'accord USA-Azerbaïdjan-Arménie qui visait à renforcer la présence étasunienne dans le Caucase en consolidant la paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan rompait radicalement avec la tradition diplomatique étasunienne : menaces ; ultimatum ; bombardements. La guerre contre l'Iran a rendu cette initiative caduque. Actuellement, l'Azerbaïdjan, qui cherche une détente avec l'Iran après avoir été victime d'une attaque de drones... iraniens ou israéliens sous faux drapeau, amorce probablement un repositionnement géopolitique.
Dans un autre registre, l'abstention de la Chine et de la Russie à l'occasion du vote de la résolution 2817 de l'ONU condamnant les attaques iraniennes contre les pays du Golfe, présentée par Bahreïn au nom du Conseil de Coopération du Golfe, s'inscrit dans une vision à long terme. Certains analystes ont interprété ces votes comme une forme de lâcheté, voire de trahison de la part de ces deux pays. Il est plus probable que la Chine et la Russie n'aient pas voulu insulter l'avenir en s'opposant inutilement aux monarchies du Golfe. Cela est à mettre en parallèle avec le discours de Sergueï Lavrov à l'ONU qui recadre l'intervention du représentant de l'Arabie saoudite, ainsi que des contacts entre les monarchies et Vladimir Poutine. Concrètement, le soutien économique et militaire de la Chine et de la Russie à l'Iran est avéré, depuis le support logistique jusqu'à la fourniture de renseignement stratégique. En revanche, l'adhésion des pays du Golfe à la future architecture de sécurité régionale, probablement sous l'égide de l'OCS et des BRICS reste à construire, sans présager de l'avenir politique de ces régimes.
Tout cela s'inscrit dans le changement de paradigme géopolitique et dans la place qu'y prendra le proche et moyen Orient.
Si l'on peut raisonnablement prévoir qu'à la fin du conflit contre l'Iran, les États-Unis auront été éjectés de la région et Israël aura considérablement changé, voire aura disparu, l'avenir des monarchies du Golfe reste en revanche ouvert. Il dépendra entre autres des facteurs suivants :
- la pression de la rue arabe, même sunnite, au vu de la résilience et du courage déployé par l'Iran ainsi que des résultats obtenus sur le champ de bataille face à la "coalition Epstein", suite au martyre de l'ayatollah Ali Kamenei renvoyant à celui d'Al-Hussein ;
- l'état final des installations pétrolières et gazières de ces pays et les coûts et délais pour les remettre en œuvre.
En tout état de cause, il est prévisible que la région s'intégrera dans l'espace continental comprenant l'Heartland de John Mackinder élargi aux parties centrale et orientale de la ceinture intérieure.
Ainsi, nous observons le fin d'un cycle de cinq siècles dominé par la baleine et le retour de l'éléphant au centre de gravité de l'économie mondiale.