
Par Ahmed Dremly et Huda Skaik
Raed a perdu trois membres après avoir été touché par une frappe aérienne israélienne en juillet 2024 et dépend désormais entièrement de sa seule main restante pour accomplir ses tâches quotidiennes. Omar Ashtawy
C'était en juillet 2024, et Raed Marouf, 21 ans, ramassait du bois de chauffage près de chez lui, dans le nord de Gaza.
" J'ai croisé trois amis dans la rue", raconte-t-il. "Nous nous sommes arrêtés pour discuter avant que deux missiles tirés par des drones israéliens ne nous visent."
Un de ses amis a été tué sur le coup, les autres ont été blessés, tandis que Raed saignait abondamment avant de perdre connaissance.
Raed s'est réveillé à l'hôpital Al-Awda de Jabaliya.
"Mes deux jambes avaient été amputées", a-t-il déclaré, ajoutant que sa main gauche était gravement blessée.
Plus tard, en raison de complications et d'un manque de soins appropriés, les médecins ont décidé que la main devait être amputée.
L'effondrement du système de santé de Gaza pendant cette période, conséquence des attaques israéliennes contre les hôpitaux, ajouté à des mois de blocus et de famine dans le nord, a rendu le rétablissement de Raed pratiquement impossible.
Pendant sept mois, il a fait la navette entre l'hôpital Al-Awda et la maison de sa sœur à Jabaliya, où lui et sa famille vivaient après le bombardement de leur maison à Jabaliya.
Avec la pénurie d'eau potable et l'absence d'installations sanitaires de base, la gangrène s'est propagée, forçant les médecins à ôter davantage de tissus de ses jambes.
"Je veux juste une vie normale"
Les hôpitaux étant surpeuplés et manquant de fournitures médicales essentielles, la famille de Raed a dû se débrouiller seule pour se procurer le nécessaire.
"On ne trouvait ni compresses, ni bandages", a déclaré Raed. "Ma famille a fait le tour des pharmacies à la recherche du moindre produit. Ils ont même payé une infirmière privée pour surveiller mes blessures, car le il n'y avait plus de personnel médical".
La famille de Raed a essayé de lui acheter une alimentation susceptible de favoriser la cicatrisation de ses blessures, même à des prix exorbitants. "Nous avons aujourd'hui plus de 10 000 dollars de dettes à cause de mes blessures" a-t-il déclaré.
En août 2024, il a été transféré à l'International Medical Corps de Deir al-Balah, dans le centre de Gaza. Mais au bout de trois mois, il a dû partir, les services étant submergés par l'afflux de blessés dus aux attaques israéliennes.
Il a pu bénéficier d'une réorientation médicale pour un traitement à l'étranger, mais les évacuations médicales ont été en grande partie suspendues lorsque l'armée israélienne a envahi Rafah, en mai 2024.
Aujourd'hui, Raed souffre de douleurs constantes de ses membres amputés. Sans prothèses ni fauteuil roulant électrique, même les tâches les plus banales, comme se laver, s'habiller ou aller aux toilettes, nécessitent une assistance.
Il ne peut pas non plus suivre de physiothérapie, faute de moyens pour payer les frais de transport et de la situation financière de sa famille. "J'essaie de me débrouiller tout seul", a-t-il confié, "mais je me sens tellement impuissant quand je ne peux pas me déplacer sans l'aide de quelqu'un".
Il marque une pause. "Je rêve de voyager pour me faire poser des prothèses", a-t-il ajouté. "Je veux travailler. Je veux juste une vie normale".
Raed et sa famille vivent désormais dans une tente de fortune sur la plage, à l'ouest de la ville de Gaza.
La jambe dans une boîte en carton
Non loin de là, Omar Halawa, 13 ans, et sa famille, déplacés du camp de réfugiés de Jabaliya après la destruction de leur maison lors d'une frappe aérienne israélienne en janvier 2024, vivent aussi dans une tente.
Le 1er octobre 2025, Omar et deux de ses cousins attendaient un camion-citerne humanitaire près de leur tente, sur la plage de la ville de Gaza.
Vers 8 heures du matin, des obus israéliens ont commencé à frapper la zone où les gens faisaient la queue pour recevoir de l'eau, deux d'entre eux atterrissant près d'Omar.
Ses parents, Yasmin et Adnan, ont entendu les explosions depuis l'intérieur de la tente, suivies d'éclats d'obus tombant à proximité.
Adnan s'est précipité. Quelques instants plus tard, trois jeunes hommes sont arrivés en courant vers leur tente et ont demandé s'ils étaient les parents d'Omar.
"Ils nous ont dit qu'il avait été blessé à la jambe et emmené à l'hôpital", a raconté Yasmin, 37 ans, à The Electronic Intifada. "J'ai crié et son père n'arrêtait pas de se couvrir le visage, incapable de croire ce qu'il venait d'entendre".

Omar Halawa, 13 ans, devant sa tente sur la plage de la ville de Gaza, en janvier 2026.
Yasmin a couru pieds nus sur près de trois kilomètres jusqu'à l'hôpital Al-Shifa, puis vers l'hôpital de la société de bienfaisance Patient's Friends, situé à proximité, mais n'a trouvé Omar dans aucun des deux.
Les médecins de l'hôpital Patient's Friends lui ont dit qu'il avait peut-être été transféré à l'hôpital de campagne de la Société du Croissant-Rouge palestinien, situé dans le centre de la ville de Gaza.
Elle s'y est rendue à pied,"priant pour qu'il soit en vie", a-t-elle déclaré. "Je suis entrée en criant : "Où est mon fils ? Où est Omar ?"
Un médecin portant une boîte en carton s'est approché d'elle. "Il m'a dit : 'Votre fils est en salle d'opération. Voici sa jambe'." Yasmin s'est évanouie.
Après l'opération, Omar a ressenti un grand vide dans la partie inférieure de son corps.
Il a raconté que le premier obus était tombé à quelques mètres seulement de ses cousins Hamoud et Moath, les projetant en l'air. En un instant, il a entendu le sifflement d'un deuxième obus, puis a lui aussi été projeté et a perdu connaissance.
"Quand j'ai rouvert les yeux, j'ai vu mes jambes couvertes de sang", a-t-il déclaré. "J'ai essayé de me traîner et de ramper, mais je me suis évanoui à nouveau. Je me suis réveillé à l'hôpital. Ma jambe droite avait été amputée. L'autre était gravement blessée".
Bien que Yasmin ait d'abord tenté de lui cacher cette terrible nouvelle, Omar a appris plus tard que ses deux cousins, âgés de 13 ans, avaient été tués. "J'aurais préféré mourir avec eux", a-t-il déclaré. "Je n'arrête pas de penser à eux maintenant qu'ils ne sont plus là".
Une semaine plus tard, Omar est revenu à la tente, et ses parents l'emmènent tous les jours au centre de prothèses et de traitement de la polio, à l'est de la ville de Gaza, pour qu'il y suive une rééducation.
La famille a lancé un appel sur les réseaux sociaux et a consulté des médecins pour savoir s'il pourrait obtenir une prothèse. On leur a répondu qu'il n'y en a pas à Gaza en raison des restrictions israéliennes sur les allées et venues dans la bande de Gaza.
"J'aimerais pouvoir remarcher sans béquilles", a déclaré Omar. "Je n'arrive pas à dormir la nuit. Je n'arrête pas de penser à ce jour-là, et à ma vie aujourd'hui, en tant qu'amputé sans prothèse."
Omar et Raed font partie des quelque 6 000 victimes d'amputation qui nécessitent des programmes de rééducation urgents et à long terme, selon le ministère de la Santé de Gaza en décembre 2025. Parmi ces 6 000 personnes, 25 % sont des enfants, comme Omar.
Gaza compte le plus grand nombre d'enfants amputés au monde, selon l'UNRWA, l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens.
"Où est Oday ?"
Le 20 août 2025, Ahmad Herzallah, un électricien du quartier d'al-Nasr à Gaza, rentrait chez lui avec son fils unique, Oday, 13 ans, depuis l'école voisine du camp de réfugiés de Beach où Oday jouait au football.
Ahmad avait la main sur l'épaule d'Oday, alors qu'ils s'apprêtaient à traverser une rue très fréquentée où se trouvaient plusieurs écoles transformées en abris pour les familles déplacées.
Vers 21 h 30, une explosion a secoué l'entrée d'une école, tuant six personnes et en blessant au moins dix.
"Mon fils a été projeté à près de trois mètres par le souffle de l'explosion", a déclaré Ahmad, 41 ans, à The Electronic Intifada.
Deux minutes plus tard, a raconté Ahmad, tout est devenu noir. "J'ai perdu la vue. Je ne voyais plus que du noir".
Ahmad a instinctivement voulu tendre la main vers Oday pour l'aider, mais il en était incapable, car sa jambe gauche était sérieusement blessée et son visage brûlé, criblé d'éclats d'obus.
Après qu'Ahmad et Oday ont été transportés à l'hôpital Al-Shifa de la ville de Gaza, Ahmad a été transféré en ambulance à l'hôpital Al-Quds situé à proximité.
Ahmad a déclaré avoir vomi beaucoup de sang, car des éclats d'obus lui avaient transpercé l'abdomen, touchant sa rate, son foie et son pancréas.
Il a subi une série d'opérations pour retirer les éclats d'obus. À chaque fois qu'Ahmad se réveillait, il posait la même question : "Où est Oday ?"
Les médecins lui ont amputé trois orteils du pied gauche et l'auriculaire de la main droite, mais il reste des éclats d'obus dans sa jambe gauche, sérieusement touchée. Les médecins lui ont dit qu'avec le temps, le corps les expulserait.
Ahmad avait des fractures à la main droite, et son corps a rejeté la plaque métallique que les médecins ont tenté de lui poser, provoquant un gonflement et une inflammation de sa main et des douleurs intenses.
Ce n'est que deux semaines après l'explosion que le frère aîné d'Ahmad lui a annoncé qu'Oday a été tué et qu'il avait déjà été enterré. "J'ai accepté de perdre la vue", a-t-il déclaré, "mais pas mon fils".
Après les opérations et les amputations, les médecins de l'hôpital ophtalmologique public de Gaza ont d'abord envisagé de lui retirer les deux yeux, mais des tests ont montré que son œil droit pouvait encore percevoir la lumière d'une lampe torche puissante. Son œil gauche a été retiré en octobre de l'année dernière.
Bien qu'Ahmad ait subi de multiples interventions chirurgicales à l'œil droit, les médecins lui ont dit qu'il aurait besoin de soins hautement spécialisés avec un équipement perfectionné, indisponible à Gaza, pour le soigner.
Ahmad porte toujours une attelle à la main, en raison d'une fracture non consolidée, ce qui l'empêche de commencer la physiothérapie nécessaire. Il fait des exercices chez lui, parfois aidé par son frère.
Sa femme Hadeel, 31 ans, et ses deux filles, Jana, 15 ans, et Ruaa, 13 ans, l'aident à la maison. Le couple a aussi deux filles plus jeunes, Misk, 4 ans, et Najah, 2 ans.
Il faudra attendre très longtemps pour bénéficier d'un traitement auprès d'organisations comme Médecins Sans Frontières, explique Ahmad, et le transport est extrêmement difficile.
Ahmad ne peut pas sortir seul de chez lui car il ne peut pas se tenir debout tout seul. La dépendance vis-à-vis des autres est son plus grand défi. "Avant, j'allais partout tout seul", a-t-il raconté. "Dehors, j'ai besoin que quelqu'un m'accompagne, car je suis souvent en fauteuil roulant. J'essaie de compter sur moi-même, mais c'est très, très compliqué".
Hantée par une nuit fatidique
Suhair Daher, une mère originaire de Jabaliya, a également accepté de vivre avec son amputation.
"Dieu nous prend quelque chose, et Il nous dédommagera - soit dans ce monde, soit dans l'au-delà", a déclaré Suhair, 55 ans, à propos de sa foi, qui lui donne espoir et force.
Le mari de Suhair, Muhammad, a été tué lors des attaques israéliennes sur Gaza en 2014. Suhair a élevé seule ses huit enfants, dont l'un étudie à l'étranger tandis que trois autres sont mariés.
Après le bombardement de leur maison à Jabaliya en décembre 2024, Suhair a été déplacée à plusieurs reprises avec sa fille Samar, 27 ans, et ses trois fils, Tariq, 31 ans, Abdelrahman, 20 ans, et Ahmad, 25 ans, ainsi que les deux filles d'Ahmad, Alura, 3 ans, et Siba, 2 ans.
Le soir du 10 juillet 2025, la famille, à l'exception d'Abdelrahman, s'était réfugiée chez un proche dans le camp de réfugiés de Beach, près de la ville de Gaza.
Abdelrahman était sorti acheter des friandises pour ses deux nièces.
Vers 21 heures, deux missiles ont frappé la maison.
"J'ai vu que mon bras était encore là, mais déchiqueté et couvert de sang", a raconté Suhair à propos des conséquences de l'explosion.
"La jambe de mon fils Ahmad était là aussi, mais saignait beaucoup et nous saignions tous à la tête".
Les voisins se sont précipités, réclamant à grands cris des couvertures pour en faire des civières afin de transporter ceux qu'ils avaient extraites des décombres.
Après avoir été dégagée, la bouche et les yeux pleins de poussière et de gravats, Suhair a été transportée d'urgence à l'hôpital Al-Shifa avant de perdre connaissance.
Suhair a été gravement brûlée sur tout le corps et son visage était très enflé. Les médecins ont dû lui amputer le bras gauche.
À son réveil, Suhair entendait un bourdonnement constant qui n'a pas cessé depuis, car les tympans ont été perforés.
La jambe gauche d'Ahmad a été amputée. Ses deux filles ont également été blessées : Alura a subi un traumatisme crânien tandis que Siba doit encore subir une intervention chirurgicale car les tendons d'une de ses jambes ont été sectionnés.
Samar et Tariq ont été grièvement blessés et placés en soins intensifs.
Samar est morte des suites de ses blessures le 17 juillet. Son frère Tariq quatre jours plus tard.
Tariq a laissé derrière lui sa femme enceinte, une fille de 3 ans et un fils de 4 ans qui se trouvaient ailleurs au moment de l'attaque.
La famille est rentrée à Jabaliya après la déclaration de cessez-le-feu symbolique en octobre dernier, et vit dans une tente à côté de leur maison détruite.
Suhair et son fils Ahmad suivent une séance de kinésithérapie tous les un ou deux mois.
Avant l'attaque, Ahmad étudiait à l'Université de Palestine à Gaza et vendait du parfum.
Aujourd'hui, Ahmad tente de finir ses études d'infirmier, mais la connexion internet est peu fiable. Il espère obtenir une prothèse de jambe afin de pouvoir se déplacer et travailler pour subvenir aux besoins de ses deux filles.

Ahmad Daher, 25 ans, à côté de leur maison détruite à Jabaliya, février 2026. © Moatasem Al-Bitar
Suhair tient à conserver son autonomie, mais "c'est très difficile".
"Les choses le plus simples m'épuisent : faire du thé, nettoyer, cuisiner, éplucher des légumes, porter un plateau, laver la vaisselle et les vêtements, ranger les matelas, m'habiller", dit-elle.
L'endroit où son bras a été amputé lui fait encore mal, lui envoyant des décharges électriques dans tout le corps.
Elle est hantée par cette nuit fatidique chaque fois qu'elle pose la tête sur l'oreiller.
"Je me souviens de mes enfants. Je pleure et je prie pour eux. Allah yirhamhum [Qu'ils reposent en paix]", dit-elle. "Même aujourd'hui, j'imagine un missile s'abattre sur nous".
Depuis le pseudo-cessez-le-feu d'octobre 2025 et jusqu'au 16 février 2026, environ 500 amputations ont été pratiquées dans la bande de Gaza dévastée, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA).
Et même en continuant à mutiler la population de Gaza, Israël restreint sévèrement l'entrée de produits d'aide à la mobilité, y compris les prothèses, dans la bande de Gaza, les classant comme des articles à "double usage", ce qui signifie qu'ils pourraient avoir des applications tant civiles que militaires.
Ce qui condamne ceux qui à Gaza ont besoin d'une prothèse à faire une croix dessus.
"Je ne veux qu'une prothèse de bras pour vivre à peu près de manière autonome", a confié Suhair.
Par Ahmed Dremly et Huda Skaik, 26 mars 2026
Huda Skaik est étudiante en anglais et journaliste et Ahmed Dremly est journaliste et traducteur, tous deux basés à Gaza.
Source: https://electronicintifada.net/content/genocide-here-amputation-there/51280