
par Rorik Dupuis Valder
En parcourant les échanges d'e-mails entre Jeffrey Epstein et ses contacts, l'on s'aperçoit que plusieurs expressions codées reviennent pour désigner ce qui semble être des "marchandises" ou des "services" particuliers, supposant des activités délictueuses, voire criminelles.
Plaisirs sucrés
Parmi ces possibles noms de code, on note une forte occurrence de "cookies" ("biscuits") et "ice cream" ("crème glacée"), avec des variantes comme " chinese cookies" ou " fortune cookies" ("biscuits chinois" ou "biscuits de la chance"), " homemade cookies", " fresh cookies", " store bought cookies", " Oreo ice cream", " Häagen-Dazs ice cream", " Van Leeuwen ice cream", " chocolate ice cream", " vanilla ice cream" et " pistachio ice cream" notamment - qu'on place au "réfrigérateur" ("fridge") ou au "congélateur" ("freezer").
Dans cet e-mail du 10 novembre 2015, Jeffrey Epstein (J. E.) annonce à Ariane de Rothschild qu'il a sa "crème glacée Oreo", et celle-ci répond : "Dès que je serai opérationnelle, je viendrai à New York pour la manger. Toutes les excuses sont bonnes". Puis J. E. poursuit : "Non, je l'amène avec moi, comme ça tu pourras en avoir pour ton anniversaire".
Plus tôt, dans cet e-mail du 3 février 2014 ayant pour objet "Oreo ice cream for Paris", une personne dont on ignore l'identité (le nom de l'expéditeur a été biffé) questionne J. E. : "De la glace Oreo pour Ariane à Paris ? Devrions-nous l'envoyer avec toi à Palm Beach ?"
Ici, un message de remerciement de Warren Eisenstein, ami d'enfance de J. E., disant que la "glace Oreo" était "crémeuse" et "excellente". Quelques jours plus tôt, le 24 avril 2013, est envoyé un e-mail où Lesley Groff (assistante personnelle de J. E.) donne les consignes suivantes à Jojo Fontanilla (gouvernant et chauffeur de J. E.) : "Jojo, pourrais-tu aller acheter de la glace Oreo là où les filles s'approvisionnent et la livrer à Warren Eisenstein au 301 ? Il loge dans l'appartement 10B... Frappe à la porte... S'il n'est pas là, tu devras entrer et la mettre au frigo... Passe me voir avant de partir, je te donnerai une carte où il est écrit :"Compliments glacés de Jeffrey Epstein (regarde dans le congélateur)"".
Ici, dans un e-mail daté du 22 novembre 2016, une "ice cream party" est annoncée.
Là, quelqu'un dont on ignore l'identité raconte une plaisanterie à J. E. : l'histoire d'une fille qui rend visite à sa grand-mère et apprend que son grand-père est mort d'une crise cardiaque à 90 ans en faisant l'amour, pourtant prudemment. La grand-mère conclut : "Si le camion de glaces n'était pas passé, il serait encore en vie !"
Il est évidemment trop tôt pour se prononcer sur la signification de ces mots codés, en revanche l'on peut sérieusement s'interroger et émettre différentes hypothèses sur la réelle "nature" de ces produits. De quel type de "sucreries" s'agit-il là ? De stupéfiants ? Ou, bien plus sordide, de jeunes victimes à "consommer" (violer, torturer) ?... Qu'est-ce que le "réfrigérateur" ? Comment ne pas penser à ces nombreux enfants disparus, issus des crises humanitaires ou des foyers sociaux, entraînés dans les réseaux d'exploitation sexuelle ? Comment ne pas penser au Lolita Express, le jet privé de J. E., et aux liens du pédocriminel avec des hommes de pouvoir africains (notamment au Sénégal, en Côte d'Ivoire et au Maroc, là où la misère et la corruption rendent les enfants particulièrement vulnérables) ?
Le 29 mai 2013, une certaine Dawn Rofrano (" coach de santé" ("health coach") travaillant avec son mari le Dr Thomas Rofrano à la Natural Medicine Clinic de Palm Beach) écrit à Lesley Groff : "Je voulais juste te dire que le colis devrait arriver d'ici peu, s'il n'est pas déjà là, et qu'il contient des biscuits faits maison. Ils sont très sains et sans produits laitiers, donc ils se conserveront - si tu les mets au réfrigérateur jusqu'à mardi prochain. Si Jeffrey n'est pas là, régale-toi et j'en ferai plus la prochaine fois. Les autres biscuits du commerce sont bien. Je lui disais qu'il y avait de meilleures options pour un biscuit Oreo et j'ai pensé les envoyer". Le même jour, un expéditeur inconnu demande à Richard Barnett (responsable de la sécurité de J. E.) si les biscuits de Dawn Rofrano sont bien arrivés, puis de les placer au "réfrigérateur" pour qu'ils se conservent plus longtemps.
Dans cette conversation du 17 février 2012 ayant pour objet "cookies mailed today" ("biscuits envoyés aujourd'hui"), deux personnes inconnues échangent brièvement, l'une d'elles s'enthousiasme : "Cookies arrived ! Jeffrey ate some ! (I am eating one now... they are THE BEST !)" ("Les biscuits sont arrivés ! Jeffrey en a mangé ! (J'en mange un maintenant... ce sont LES MEILLEURS !)")
Ici, le 29 novembre 2016, Lesley Groff écrit à un destinataire inconnu : "Alert - buy 2 bags of cookies !" ("Alerte - acheter/achète 2 sacs/sachets de biscuits !")
Ici, le 4 avril 2018, J. E. demande à Morits Skaugen, un armateur norvégien, son heure approximative d'arrivée, ajoutant qu'il aura des "biscuits".
Parmi les entremetteurs et les "préparateurs de biscuits", l'on trouve aussi Karyna Shuliak, la dernière compagne et secrétaire de J. E., Jojo et Jun-Lyn Fontanilla (couple de gouvernants de J. E., d'origine philippine) ainsi que Sonam Dema (?) et Ann Rodriquez, dont le nom apparaît des milliers de fois dans les fichiers. Si toutes les personnes citées étaient réellement et directement impliquées dans les activités de J. E., dans ce cas l'on pourrait dire qu'avec cette affaire tombe aussi le tabou de la criminalité féminine - pire encore, celui de la pédocriminalité féminine...
L'épicier du gotha
Plus j'avance dans l'exploration des e-mails de J. E., plus il m'apparaît évident que le lexique alimentaire est employé pour annoncer de façon allusive des "arrivages" d'un côté, et des "désirs" spécifiques de l'autre. Par exemple, qu'est-ce qui distingue la "crème glacée Oreo" de la simple "crème glacée" ? Le qualificatif "Oreo", du nom de ce biscuit noir, désigne-t-il une couleur de peau ? Qu'est-ce qui distingue les "biscuits faits maison" des "biscuits du commerce" ? S'agit-il là de victimes locales et de victimes étrangères ? Les différents qualificatifs indiquent-ils une tranche d'âge (puberté, prépuberté, petite enfance) ? Un phénotype, une origine ethnique ? Parle-t-on de membres, d'organes ? Ou n'est-il question là que de divers psychotropes ?...
Ces commandes de nourriture effectuées par les convives de J. E. pourraient, après tout, être lues et comprises au premier degré, cependant l'on s'aperçoit que les réponses apportées sont, dans la plupart des cas, lourdes de sous-entendus, donnant à l'échange un caractère artificiel, voire absurde. C'est cela qui nous amène à penser à l'utilisation d'expressions codées pour parler d'activités proprement indicibles... Par ailleurs, l'on remarque que les anniversaires des uns et des autres constituent des évènements particulièrement importants dans la mise à disposition de ces "mets" par J. E. et son équipe.
Gratin d'aubergine...
Parmi les mots-clés qui reviennent dans les échanges, on peut noter "eggplant" ("aubergine"), comme dans cet e-mail du 3 avril 2019 où Soon-Yi Previn (la femme du réalisateur Woody Allen, fille adoptive de Mia Farrow, l'ex-compagne de ce dernier...) formule auprès de Karyna Shuliak (assistante et dernière compagne de J. E.) ses demandes pour un dîner, disant qu'elle aimerait "remplacer la laitue par les aubergines au miel et les travers de porc". Dans cet e-mail du 6 mai 2019, Soon-Yi Previn commande de nouveau pour elle et Woody Allen un plat japonais à base d'aubergines, en s'adressant à Lesley Groff, assistante de J. E. Chose étrange, le 31 mai 2019, Soon-Yi Previn indique à Lesley Groff qu'elle voudrait le "même menu" (que la dernière fois) mais sans aubergines, précisant qu'elle n'aime pas ça.
Ici, dans un e-mail du 4 septembre 2018, Lesley Groff demande avec insistance à Sonam Dema de "jeter l'aubergine et la crème glacée", suivant les consignes de J. E.
Quelques années plus tôt, le 22 octobre 2012, J. E. écrit un e-mail à une destinataire inconnue en évoquant une affaire financière, indiquant qu'il est malade et alité. En réponse, celle-ci propose à J. E. de lui faire parvenir une "parmigiana d'aubergine" ("eggplant parm")... Le 20 novembre 2012, quelqu'un qui semble être la même personne écrit à J. E. pour lui exprimer sa déception quant au manque de bienveillance de celui-ci, l'accusant de ne pas répondre aux "gentils e-mails" ("nice emails") : "Les e-mails auxquels tu réponds sont rarement positifs. Cela dure depuis des années. Tu constaterais une nette augmentation des interactions positives et une diminution générale des problèmes si tu réalisais simplement comment cela fonctionne. Je te dis cela pour t'aider à comprendre pourquoi il y a tant de drames autour de toi. Ce n'est pas une fatalité, mais tu encourages les gens à mal se comporter. J'apprécierais que tu répondes aux messages normaux, mais ce n'est pas le sujet. Je n'attends pas vraiment de réponse pour les petites choses que je te propose de faire, mais je veux te faire comprendre les conséquences de tes actes. Libre à toi d'ignorer ce conseil..."
Dans cet e-mail du 18 janvier 2013, quelqu'un demande à J. E. s'il l'a appelé au téléphone en numéro masqué, celui-ci répond : "Yes, eggplant was great". ("Oui, l'aubergine était excellente".) Ici, le 30 août 2016, Karyna Shuliak prévient J. E. : "Eggplant parm is here if you like". ("La parmigiana d'aubergine est là si tu le souhaites".) Ici, le 23 février 2012, un échange entre deux personnes inconnues où l'une demande à l'autre de lui envoyer la recette de ses "roulés d'aubergine" ("eggplant rollotini") ; l'autre s'exécute en demandant si c'est son idée ou celle de "J". Le premier précise alors que c'était entièrement son idée, qu'il a essayé une autre recette trouvée en ligne, mais craint qu'elle ne soit pas à la hauteur des "standards" du second ; puis il pose la question suivante : "Did you have the talk with the boy ?" ("As-tu eu la conversation avec le garçon ?")
... et bœuf séché !
Une autre occurrence qui intrigue est celle du mot "jerky" ("viande séchée") dans les correspondances de J. E. Nous renvoyons ici à un article du New York Post publié le 15 février dernier, où il est suggéré à demi-mot des actes de cannibalisme, qui pourraient bien être de véritables pratiques anthropophages, banalisées et ritualisées, au sein du réseau de J. E. En s'intéressant de près aux échanges qui ont trait au "jerky", datant en grande partie de 2012 (l'année où le chef cuisinier Francis Derby a exercé auprès de J. E.), l'on s'aperçoit que ceux-ci sont également chargés de sous-entendus et de doubles sens des plus suspects...
Le 17 août 2012, un certain Steve Hanson (Stephen Hanson ?) prévient J. E. qu'il lui faut "170 à 225 grammes" ("6-8 ounces") de viande séchée de bœuf ("beef jerky") pour l'envoyer au laboratoire. Dix jours plus tard, le 27 août, J. E. demande si le jerky a été analysé. Steve Hanson répond : "Sérieusement, mon chien s'est glissé dans mon sac à mon retour et a mangé le jerky. Francis en prépare 170 g de plus - c'est ce dont ils ont besoin. Comme ça je peux l'envoyer". J. E. poursuit : "On en a parlé au ranch, pourquoi ça n'a pas été fait ?"
Ici, une "meat class" est organisée le 22 septembre par Francis Derby : "Je viens de parler à J. E. de son steak et de la façon dont nous pouvons le préparer lorsque je suis absent. J. E. aimerait que j'anime un cours demain à ce sujet". Karyna Shuliak répond qu'elle sera présente.
Le 3 octobre, Francis Derby écrit ceci à un destinataire anonymisé : "Just wanted to touch base about Jerky. J. E. said he was gonna start eating regular food again so he might be eating less jerky. That said he has 6 bags of it in the downstairs freezer for his next trip. I believe it should be enough to get him through". ("Je voulais juste faire le point sur le Jerky. J. E. a dit qu'il allait recommencer à manger de la nourriture normale, donc il mangera probablement moins de jerky. Cela dit, il en a 6 sachets dans le congélateur du rez-de-chaussée pour son prochain voyage. Je pense que ça devrait lui suffire".)
Le 14 octobre, Francis Derby envoie un e-mail (à au moins deux destinataires dont on ignore l'identité) par lequel il cherche à savoir si la "situation du jerky" ("the jerky situation") a été réglée. Il ajoute : "La dernière fois que nous en avons parlé, tu/vous avais/aviez prévu que Rich B l'envoie par FedEx à Paris. Pour être sur la même longueur d'onde, la viande séchée se conserve à température ambiante et peut être transportée sans réfrigération".
Dans un message du 19 octobre, J. E. dit qu'il est contrarié car il n'a plus de jerky. Francis Derby présente ses excuses pour ne pas avoir préparé la viande séchée à temps ; J. E. répond que c'est trop tard.
Ici, on demande à Steve Hanson la recette du "beef jerky" : "X [nom biffé] de l'île de Jeffrey souhaite recevoir la dernière recette de bœuf séché, car J. E. lui a demandé d'en préparer. Il dit que le dernier lot que vous avez préparé avait un goût différent".
Ici, un message de "Jennie Enterprise" daté du 3 décembre, adressé à J. E. : "C'est dingue ! On t'a envoyé plein de remerciements et aucune réponse, alors on s'est dit qu'il y avait un problème... Hmmm... Déçus... On survit avec du bœuf séché, nous aussi. Je t'aime ! Comment vas-tu ?"
S'agit-il là de simples caprices de multimillionnaires ? D'une réelle obsession pour la viande séchée ? Après tout, pourquoi pas. Mais fatalement, le contexte malsain et le profil criminel de J. E. tendent à exclure toute forme de naïveté chez celui-ci comme chez ses contacts, d'autant qu'il s'agit là d'échanges peu habituels, peu naturels, voire franchement improbables, pour des gens fortunés et haut placés.
Humour tribal ?
Dans la même veine, on trouve cet e-mail de Soon-Yi Previn qui écrit à J. E. de la part de Woody Allen, en novembre 2015 : "Je suis sans voix devant ce cadeau d'anniversaire. Entre ça et le Lactaid, tu me gâtes vraiment. Merci infiniment. J'ai toujours rêvé de ce peignoir. Comme la vie joue des tours cruels, il me démange. Je te le renvoie donc neuf, jamais porté (à part un essayage de cinq secondes). Un de tes collaborateurs pourra sans doute récupérer quelques euros, ou au pire, un avoir. L'un ou l'autre me conviendrait parfaitement, car je saurai toujours faire bon usage de ces euros et je ne porte que des sous-vêtements Zimmerlee. Ce n'était pas indispensable de m'offrir un cadeau, mais c'est un geste adorable que je n'oublierai pas. J'imagine que Kate Upton était trop chère". Réponse de J. E. : "Non, elle [K. Upton] démange aussi". Est-ce de l'humour noir ? Que représentent le "Lactaid" (marque de produits laitiers sans lactose) et le peignoir ("the robe") dans ce message énigmatique ? Y a-t-il là quelque lien avec les fameux "massages" ?... Dans plusieurs e-mails on retrouve en effet "Lactaid milk" et "bathrobe", qui semblent également désigner des produits ou des services particuliers.
Tout aussi suspect, cet e-mail du 10 novembre 2014, dans lequel J. E. fait usage d'un ton macabre en listant ce qui semble être des idées de phrases pour des fortune cookies (ces biscuits traditionnels chinois contenant un petit morceau de papier sur lequel est écrite une maxime ou une prédiction) : "You will be horribly mangled" ("Tu seras horriblement mutilé"), "You will not have a moment's peace" ("Tu n'auras pas un instant de répit"), "The woman you love is betraying you" ("La femme que tu aimes te trahit"), "You will be bought in a threshing machine" ("Tu seras broyé dans une batteuse"), "Premature death awaits you" ("Une mort prématurée t'attend"), "All your friends despise you" ("Tous tes amis te méprisent"), "The spot in your X-ray is a tumor" ("La tache sur ta radio est une tumeur"). Le message ne comporte pas de destinataire mais comme le laisse penser cet échange du 23 novembre 2014 ayant le même objet ("fortune cookies"), il a été probablement envoyé à Soon-Yi Previn. Dans un e-mail (sans objet) du 3 décembre 2014, celle-ci s'adresse à J. E. : "Qu'est-ce que tu avais en tête ? Je suis ravie que ton idée idiote de biscuits chinois ait eu du succès".
À suivre...