
par Bruno Guigue
Que la contradiction principale de notre temps soit la contradiction entre l'impérialisme et l'anti-impérialisme, qu'elle s'exprime aujourd'hui même, avec une violence inouïe, à travers l'agression criminelle contre le Liban, qu'elle ait explosé durant 40 jours avec l'attaque féroce contre la République islamique d'Iran, est une évidence qui saute aux yeux. Mais comme toutes les contradictions, elle déploie ses effets sous des formes inattendues, et son exaspération dans la lutte réserve parfois bien des surprises.
Il faut dire que, dans un premier temps, l'association de malfaiteurs entre les prédateurs de Washington et les génocidaires de Tel-Aviv a bien cru qu'elle avait les moyens de l'emporter. Ces fauteurs de guerre se considéraient comme la force dominante, et la République islamique d'Iran ne représentait, à leurs yeux, que l'aspect secondaire de la contradiction principale. Ce pays en développement leur apparaissait comme une puissance régionale fragile, vermoulue, qui ne résisterait pas aux coups de boutoir de la cybernétique militaire : elle serait vaincue par l'appareil militaire impérialiste, telle était leur conviction, au terme d'un affrontement rapide et dévastateur.
Or le déroulement des événements a infligé à cette prétention narcissique la terrible blessure du principe de réalité, et ce qui passait pour l'aspect principal de la contradiction (l'impérialisme) pouvait être ravalé au rang d'aspect secondaire : inattendue, la remarquable résistance de l'Iran face à la déferlante militaire israélo-américaine a fait la démonstration que cette nation souveraine, forte d'une détermination inébranlable, longuement préparée à cette épreuve de force, avait des moyens suffisants pour opposer une résistance de longue durée à l'agression impérialiste.
De ce renversement imprévu du rapport de forces, on connaît maintenant les raisons. Un rapport de forces politique d'abord : contrairement à ce que croyaient les bellicistes de Washington et Tel-Aviv, les contradictions internes de la société iranienne, loin d'atteindre un stade paroxystique sous l'effet de l'agression étrangère, ont été cautérisées par cette négation insupportable de la souveraineté nationale iranienne que représentaient les bombardements frénétiques de l'agresseur. Menacée dans son existence, blessée dans son orgueil national, la République islamique d'Iran s'est montrée politiquement beaucoup plus solide que ses ennemis ne l'imaginaient, et la Cinquième colonne est restée aux abonnés absents.
À l'inverse, le camp impérialiste souffrait et souffre toujours de contradictions multiples, tant il est clair que les États-Unis, l'entité sioniste et les pétro-monarchies du Golfe poursuivent des agendas différents. Même entre Washington et Tel-Aviv, pourtant comparses dans l'agression militaire et complices dans le crime de masse, les contradictions ont éclaté lorsque Trump a décidé d'accepter un cessez-le-feu, le 9 avril, dans des conditions qui laissent penser que cette décision a été prise à l'encontre de la volonté israélienne de poursuivre l'agression. Que l'entité ait immédiatement et lâchement agressé le Liban, le premier jour de la mise en l'application du cessez-le-feu, n'est pas un hasard.
Car il y avait en germe, dans la relation entre les deux pays, une certaine divergence quant aux objectifs et à la conduite de la guerre : si l'hyper-impérialisme fanfaronnant de Trump s'est fait l'auxiliaire zélé de l'expansionnisme suprémaciste de Netanyahou, ce fut le temps d'une guerre de 40 jours, mais peut-être pas jusqu'à la fin des temps ! Il y a fort à parier que l'agenda apocalyptique des génocidaires de Tel-Aviv excède largement le calendrier électoral de Trump : ce qui serait plutôt une bonne nouvelle et nous indiquerait aussi, en passant, lequel est le plus fou des deux.
Que Washington ait marqué une pause dans l'alignement pavlovien sur les délires de l'entité-colon, il suffit d'ailleurs de lire la presse israélienne pour s'en apercevoir : depuis le 9 avril, elle ne cesse de pleurnicher et de clamer son indignation devant l'abandon dont Israël serait l'objet de la part des États-Unis. Le déchaînement de violence contre le Liban, de ce point de vue, est un acte de pure vengeance, et donc un aveu de faiblesse stratégique.
On pourrait faire une analyse comparable quant aux contradictions qui ont traversé les relations entre les États-Unis et les pétro-monarchies durant ce conflit. Les régimes arabes de la région n'avaient aucun intérêt à la poursuite d'une guerre qu'ils n'ont pas voulue, qui perturbe l'accumulation capitaliste de leur économie de rente, et qui a pour conséquence le filtrage draconien du passage des navires dans le détroit d'Ormuz par les autorités iraniennes.
Défaut d'anticipation des stratèges de Washington ? Cette arme économique a pourtant été utilisée par les Iraniens comme ils l'avaient annoncé, si jamais l'envie reprenait à leurs adversaires de mener une nouvelle agression. En tout cas, une chose est certaine : dans cette asymétrie qui oppose une puissance moyenne et un empire pourvu de moyens colossaux, l'arme économique la plus efficace n'était clairement pas du côté américain, mais du côté iranien. Inversant les termes de la contradiction principale, l'asymétrie du conflit sur le plan militaire se monnayait d'une asymétrie inverse sur le plan économique.
Or le rapport de forces était d'autant plus favorable à la République islamique d'Iran que sa stratégie militaire proprement dite tenait parfaitement compte de la disproportion des moyens : en misant quasi exclusivement sur sa capacité de riposte balistique, Téhéran pouvait utiliser tous les leviers d'une puissance régionale dotée d'un haut potentiel scientifique et technique, d'un complexe militaro-industriel endogène, d'une capacité de production de missiles et de drones à bas prix, et d'une géographie propice à la protection de ses installations militaires vitales.
C'est ce nœud de forces insoupçonné qui est venu télescoper l'ambition américaine d'imposer la capitulation de l'Iran au terme d'une guerre courte et décisive. En accentuant les contradictions secondaires du camp impérialiste, sans oublier les contradictions internes de la classe dirigeante et du peuple américain, la stratégie iranienne a manifestement marqué des points.
Il est encore trop tôt pour dire que l'Iran a gagné la guerre, mais il est certain qu'il a remporté la première manche, laquelle ressemble étrangement, toutes proportions gardées, à cette "guerre des 12 jours" (juin 2025) qui s'est terminée par une reculade du duo impérialiste. L'issue momentanée de ce conflit montre qu'une puissance régionale qui subit les sanctions occidentales depuis 20 ans peut tenir la dragée haute à des agresseurs qui s'imaginaient pouvoir la vaincre rapidement.
C'est pourquoi cette guerre revêt une dimension hautement symbolique : c'est une guerre de libération, anti-coloniale et anti-impérialiste. C'est une guerre défensive menée par une nation souveraine contre un empire prédateur qui a juré sa perte. C'est aussi une lutte légitime contre un ectoplasme colonial et génocidaire. La démonstration qui est faite depuis 40 jours réitère celle de Dien Bien Phu en 1954, ou celle de la victoire du peuple algérien en 1962. Elle témoigne de la capacité de résistance des peuples qui ont su repousser l'impérialisme en lui imposant un terrain de lutte dont il est incapable de sortir vainqueur. La République islamique d'Iran a subi des coups terribles, sa population civile a payé le prix fort de cette guerre d'agression, mais l'État iranien est toujours debout, auréolé de cette victoire du faible sur le fort qui est toujours la caractéristique des victoires sur l'impérialisme et le colonialisme.
source : Bruno Guigue