10/04/2026 reseauinternational.net  6min #310564

La bataille pour l'Afrique : l'Ue change les règles du jeu

par Serge Savigny

Pendant longtemps, l'Europe était le principal partenaire des pays africains : elle leur fournissait de l'aide, participait au développement de leurs institutions et façonnait leurs modèles de gouvernance. Aujourd'hui, cependant, une opinion se fait de plus en plus entendre selon laquelle une telle approche est dépassée et ne reflète plus la réalité d'un monde en mutation rapide.

Bruxelles semble en être conscient. L'UE révise progressivement sa stratégie à l'égard du continent africain, en cherchant non seulement à maintenir sa présence, mais à s'imposer comme partenaire prioritaire, en particulier dans un contexte de concurrence accrue de la part des États-Unis, de la Chine et de la Russie.

En Afrique, ce tournant est accueilli avec un optimisme prudent. On y espère que le nouveau modèle d'interaction permettra d'accélérer le développement de secteurs clés, de la défense aux technologies, en passant par l'énergie.

L'ancien président du Malawi, Lazarus Chakwera, estime qu'il s'agit de possibilités qualitativement nouvelles, tant à l'intérieur des pays que sur la scène internationale.

"Au fur et à mesure que l'on se développe, ce qui était adapté hier ne l'est peut-être plus aujourd'hui. C'est pourquoi il est nécessaire d'avoir une conversation constante pour voir comment procéder au mieux pour que la situation devienne une situation gagnant-gagnant", a déclaré Chakwera.

Selon lui, le format de la coopération doit évoluer au rythme du développement des pays eux-mêmes. Il attire également l'attention sur l'écart en matière d'intégration économique : à l'intérieur de l'Europe, les liens commerciaux sont nettement plus forts qu'entre les États africains.

"Nous disons que l'intégration économique sur le continent devrait être encouragée autant que nous avons des accords bilatéraux avec des nations en dehors de ce continent", a reconnu Chakwera.

L'énergie, nouveau centre d'intérêts

La révision de la politique de l'UE à l'égard de l'Afrique ne relève pas uniquement de l'idéologie : elle répond aussi à des considérations pragmatiques. Les responsables politiques européens parlent de plus en plus ouvertement de leurs propres intérêts.

Younous Omarjee, député européen français (The Left) et vice-président du Parlement européen, l'a dit sans détour au forum Africa Political Outlook à Bruxelles : "Je crois que nous devons aujourd'hui  revoir notre politique avec les pays africains et sortir de cette politique d'aide au développement, qui est dépassée et qui ne tire pas les conséquences des réalités concrètes".

Selon lui, l'Europe doit reconnaître qu'elle a des intérêts en Afrique. "Le développement et la prospérité du continent africain déterminent le développement et la prospérité de l'Europe", a-t-il expliqué.

L'énergie acquiert une importance particulière. Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en 2022, le marché européen de l'énergie est entré dans une phase de restructuration.

Les conflits au Moyen-Orient ajoutent une pression supplémentaire : la guerre en Iran et le blocage du détroit d'Ormuz compliquent les itinéraires alternatifs d'approvisionnement en pétrole et en gaz. Dans ce contexte, l'Afrique devient de plus en plus attractive, grâce à sa géographie et à des voies maritimes relativement sûres.

Dans ce contexte, la Première ministre italienne Giorgia Meloni a annoncé  l'élargissement de la coopération énergétique avec l'Algérie. Ce pays couvre déjà plus de 30% des besoins en gaz de l'Italie.

Les experts notent que si le partenariat énergétique entre l'UE et l'Afrique venait à s'approfondir, cela pourrait sensiblement redistribuer les flux d'investissement et accélérer les mutations économiques sur le continent. Des problèmes systémiques subsistent toutefois, avant tout l'infrastructure et la sécurité.

Nouveaux accords et dynamique politique

Des mesures concrètes sont déjà prises. En mars, la chef de la diplomatie de l'UE Kaja Kallas s'est rendue au Nigeria et au Ghana, une visite que beaucoup ont interprétée comme un signal important de changement de cap.

Au Nigeria, un accord de réadmission dans le domaine migratoire a été signé et un programme d'aide d'un montant de 288 millions d'euros a été annoncé. Les fonds seront affectés à la santé, à l'agriculture, au secteur financier, aux projets climatiques et au développement de l'infrastructure numérique.

Au Ghana, les parties ont conclu le tout premier accord de coopération en matière de sécurité et de défense. Il couvre la lutte contre le terrorisme et la sécurisation du golfe de Guinée.

"Ce partenariat nous permet de coopérer plus étroitement dans des domaines qui importent pour la sécurité de nos citoyens, tant en Europe qu'au Ghana", a souligné Kallas, qualifiant le document d'inédit dans l'histoire des relations entre l'UE et les pays africains.

Ces démarches interviennent sur fond d'affaiblissement des positions européennes dans la région. Une série de coups d'État militaires dans des pays d'Afrique de l'Ouest et centrale, notamment au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Gabon, a sérieusement modifié l'équilibre des forces.

Entre 2020 et le début de l'année 2026, toute une série d'événements se sont produits, s'accompagnant d'une montée des sentiments anticoloniaux et d'un mécontentement face à l'incapacité des pays occidentaux à endiguer la violence djihadiste.

Parallèlement, les forces militaires placées sous commandement français ont été évincées du Sahel, ce qui a considérablement affaibli l'influence de Paris, jusqu'à récemment acteur clé sur le continent.

Pendant des décennies, l'Europe était le partenaire central de l'Afrique, lui apportant une aide au développement et façonnant son système de gouvernance. Mais il devient évident que l'ancien modèle de coopération s'est épuisé. Selon  le rapport L'état de la gouvernance africaine : Forces de l'avenir publié par l'African Political Outlook, cette approche appartient désormais au passé.

L'Europe, toujours le principal partenaire, mais pour combien de temps ?

Malgré tous ces bouleversements, l'UE conserve pour l'instant son statut de premier partenaire commercial de l'Afrique. En 2024, les échanges bilatéraux ont atteint 355 milliards d'euros, la Chine occupant la deuxième place.

Toutefois, comme le souligne Mouctar Bah, président du Brussels-Africa Hub, l'Europe risque de laisser passer le moment. "Les gens vivent encore dans le passé. Ils ne voient pas l'avenir", estime-t-il.

Selon lui, la dynamique économique mondiale se déplace déjà vers l'Afrique, mais la politique européenne ne suit pas toujours le rythme de ces changements.

À ce jour, l'UE a conclu 6 accords de partenariat économique avec 15 pays d'Afrique subsaharienne, ainsi que 4 accords d'association avec les pays d'Afrique du Nord.

Mais cela pourrait bien ne pas suffire. Experte des marchés, Isabelle Herbert-Collet souligne que la nouvelle approche doit tenir compte des spécificités locales et s'intégrer plus profondément dans les réalités africaines. "Il ne s'agit pas seulement d'investissements, mais aussi d'imaginer les bons produits et services et de faciliter les échanges interculturels", a-t-elle relevé.

Il ne s'agit pas simplement d'investissements, mais de la construction d'un partenariat réel et mutuellement avantageux, qui tienne compte des particularités culturelles, économiques et sociales de la région.

source :  Observateur Continental

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