11/04/2026 elucid.media  8min #310688

L'Iran a été conçu pour la survie : le « coup de poker » désastreux de Trump

Par  Olivier Berruyer

▶ Pierre Razoux est historien, expert des conflits du Moyen-Orient, et spécialiste d'Israël et de l'Iran. Il est le directeur académique de la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques, et l'ancien directeur de recherche à l'IRSEM. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages de référence dont La guerre Iran-Irak, première guerre du Golfe (Tempus Perrin, 2017).

Dans cette interview par Olivier Berruyer pour Élucid, Pierre Razoux analyse un mois après son déclenchement une guerre dont personne ne maîtrise la sortie. Entre des États-Unis aux objectifs pour le moins ambigus, un Israël déterminé à détruire la menace iranienne et un régime de Téhéran conçu pour survivre aux pires frappes, le conflit s'installe dans une logique d'usure aux conséquences mondiales potentiellement dévastatrice. Pétrole, Chine, monarchies du Golfe, droit international : tout l'ordre du monde est en train de se recomposer sous nos yeux.

Une guerre qui ne surgit pas de nulle part

Il n'y a pas eu un événement unique qui a fait basculer la situation. Les États-Unis envisageaient déjà une intervention militaire contre l'Iran, mais ce sont les services de renseignement israéliens qui ont précipité le calendrier, en faisant savoir à Washington qu'une fenêtre d'opportunité existait pour "décapiter le régime", c'est-à-dire éliminer l'ayatollah Khamenei et toute une strate de commandement militaire. Donald Trump a arbitré en pensant pouvoir reproduire le scénario vénézuélien : éliminer le dirigeant suprême, puis imposer une nouvelle ligne politique à ce qui reste. Ce n'est évidemment pas ce qui s'est passé.

Pour bien saisir l'enchaînement, il faut comprendre que cette guerre se situe à l'intersection de deux niveaux de rivalité. Au niveau global, elle oppose indirectement les États-Unis à la Chine et à la Russie. Au niveau régional, elle constitue le énième round de la confrontation directe entre Israël et l'Iran, une confrontation ouverte depuis avril 2024, quand Téhéran avait commis ce que Razoux qualifie de faute stratégique en attaquant directement Israël, ouvrant ainsi la boîte de Pandore.

Ce qui change par rapport à juin 2025

La différence avec l'opération Marteau de minuit de juin 2025 est une question d'échelle. À l'époque, c'étaient les Israéliens qui menaient les opérations, avec une intervention américaine ponctuelle. Trump avait déclaré le programme nucléaire iranien neutralisé, et décrété la fin des hostilités. Cette fois, ce sont les États-Unis qui mènent la danse : environ deux tiers des frappes sont américaines, et un tiers israéliennes. L'ensemble de l'arsenal militaire américain est déployé pour tenter de détruire les capacités balistiques et nucléaires iraniennes, ainsi que tout ce qui menace la navigation dans le golfe Persique.

Pour Washington, neutraliser l'Iran revient aussi à affaiblir la Chine. L'Iran fournit environ 15 % des importations pétrolières chinoises, et 40 % du pétrole importé par Pékin transite par le détroit d'Ormuz, désormais fermé. Combiné à la chute de Maduro au Venezuela, qui représentait 5 à 7 % des importations chinoises, c'est un étranglement énergétique considérable. D'ailleurs, la rencontre prévue entre Trump et Xi Jinping à Pékin fin mars a été reportée, probablement parce que le président chinois a compris qu'il se retrouvait dans une position délicate.

Des objectifs fondamentalement divergents

Pierre Razoux souligne un paradoxe fondamental : les objectifs iraniens et israéliens sont parfaitement clairs et cohérents vus de Téhéran ou de Jérusalem. Ce sont les objectifs américains qui restent flous.

Pour Israël, il s'agit de détruire la menace militaire iranienne, point final. Le programme nucléaire, le programme balistique, la chaîne de commandement. L'arsenal conventionnel iranien, chars, avions, bateaux, est totalement obsolète et ne compte guère. Seuls les missiles balistiques, les drones et le cyber représentent un vrai danger. Quand les Israéliens ont compris que faire tomber le régime serait très compliqué, ils ont reporté leurs efforts sur l'appareil répressif, en espérant créer les conditions d'un soulèvement populaire qui a bien peu de chance d'advenir dans ces conditions.

Pour l'Iran, les objectifs sont tout aussi limpides. D'abord, survivre. Dans le narratif iranien, si le régime tient debout après tout ce qu'il a encaissé, c'est déjà une victoire. Ensuite, punir Trump et Netanyahu en maximisant le coût militaire, humain et financier de la guerre. Enfin, récupérer le tempo, c'est-à-dire montrer que ce ne sont pas les États-Unis qui choisiront le moment de l'arrêt des hostilités, mais l'Iran.

Côté américain, l'entourage de Trump n'est pas aligné. Steve Witkoff négocie, Jared Kushner est très impliqué auprès d'Israël et des pays du Golfe, Marco Rubio pousse à l'affaiblissement maximal de l'Iran, tandis que J.D. Vance se montre notoirement hostile à l'opération, conscient de son impopularité à l'approche des élections de mi-mandat. Trump, lui, fonctionne à la confiance personnelle, pas à l'expertise. Pour lui, négocier un accord international ou un accord immobilier répond à peu près à la même logique.

Les quatre scénarios

Auditionné au Sénat un mois avant cet entretien, Pierre Razoux avait proposé quatre scénarios de sortie de crise.

Le premier, une victoire rapide par effondrement du régime iranien, était d'emblée jugé improbable et ne s'est pas réalisé. La population iranienne ne descendra pas dans la rue sous les bombes face à un appareil répressif de 850 000 hommes, Bassidjis et forces de sécurité intérieure confondues. Les Iraniens ont déjà donné : ils sont descendus plusieurs fois dans la rue depuis dix ans, et à chaque fois cela s'est mal terminé.

Le deuxième scénario, un désengagement américain laissant Israël poursuivre seul, devient envisageable mais se heurte à un obstacle majeur : même si Trump déclare unilatéralement la fin des hostilités, l'Iran continuera de frapper les intérêts américains.

Le troisième, une reprise des négociations, reste bloqué par une défiance totale. Lors d'une première prise de contact à Islamabad, les Américains ont présenté une liste de 15 exigences, à laquelle les Iraniens ont répondu par 5 points tout aussi inacceptables, manière de dire : si vous voulez vraiment négocier, revenez avec quelque chose de sérieux.

C'est le quatrième scénario, celui de la guerre d'usure, qui prévaut. Pierre Razoux y voit un parallèle direct avec la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988. À l'époque, les Iraniens auraient pu arrêter les frais en 1982 ou en 1986, mais ont choisi de continuer pour punir Saddam Hussein. En 1988, l'Iran était militairement à genoux, mais en survivant, il avait politiquement gagné. Le régime actuel raisonne exactement de la même façon. Les gardiens de la révolution, qui ont pris l'ascendant sur le clergé comme le montre la nomination du fils de Khamenei comme nouveau guide suprême, acceptent de perdre l'essentiel de leurs moyens offensifs pourvu qu'ils préservent l'outil répressif et l'armée régulière, suffisants pour tenir le pays.

Les monarchies du Golfe, grandes perdantes

L'analyse de Razoux sur les monarchies du Golfe est sans appel : elles seront les grandes perdantes de cette guerre, avec la population iranienne. Leur soft power, bâti sur une image de sécurité et de prospérité, vole en éclats. Les compagnies aériennes sont clouées au sol, le hub de Dubaï est paralysé, le tourisme s'effondre. Quant à leur hard power, ces armées suréquipées de matériel ultramoderne dont rêveraient bien des états-majors européens ne sont tout simplement pas entraînées pour un vrai conflit. Ces achats d'armement étaient avant tout une manière d'acheter des protections auprès des pays occidentaux.

L'Iran menace par ailleurs d'appliquer une logique de riposte symétrique : si les Américains frappent des centrales électriques, l'Iran frappera celles des pays du Golfe. Pour des pays comme le Qatar ou le Koweït, dont la survie dépend des usines de dessalement, c'est une menace existentielle.

L'Arabie saoudite se distingue toutefois par une situation plus confortable. Sa profondeur stratégique lui permet d'évacuer son pétrole par la mer Rouge, le tourisme religieux à La Mecque ne s'arrêtera pas, et la flambée des prix du pétrole remplit ses caisses. Elle pourrait tirer profit des recompositions d'après-guerre.

La France, elle, se distingue par une position cohérente : pas d'engagement offensif, mais respect strict de ses accords de défense avec les Émirats, le Qatar et la Jordanie.

Un basculement mondial, sans véritable vainqueur

Le conflit illustre selon Razoux une recomposition stratégique fondamentale. L'ordre international d'après-guerre s'effondre, l'ONU est inaudible, le droit international est bafoué par peut-être 70 % de la planète. Mais personne ne vient combler le vide. La Chine, souvent présentée comme la grande gagnante, se découvre vulnérable sur ses lignes d'approvisionnement maritimes. La Russie profite de la diversion mais reste engluée en Ukraine. Les États-Unis démontrent leur puissance de feu, mais s'enlisent dans un conflit sans issue claire.

Pour la France et pour l'Europe, l'enjeu est de changer de logiciel. Comprendre que "le monde des Bisounours, c'est fini", et qu'il va falloir réapprendre à être crédible, à se défendre, à faire respecter ses intérêts. Ce n'est pas qu'une question de budgets militaires. C'est un changement de mentalité.

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