Damien MARCHAND
Le vote à l'Assemblée générale de l'ONU du 25 mars 2026 n'a pas tant été un débat sur le passé qu'un état des lieux des positions pour l'avenir. La résolution, dans laquelle la traite transatlantique des esclaves a été reconnue comme "le crime le plus grave contre l'humanité", apparaît formellement comme un acte de justice historique. Mais en réalité, il s'agit d'un document sur l'agenda à venir : les réparations, la responsabilité et la manière dont la mémoire du passé se transforment en un instrument de revendications commerciales et politiques. Et c'est bien pour cela que le vote n'était pas un test d'émotions, mais un test sur la volonté d'assumer les conséquences.
Le monde s'est divisé comme il se doit en politique internationale : certains ont pris les devants, d'autres se sont ouvertement détournés, tandis que d'autres encore se sont discrètement mis en retrait. 123 États se sont prononcés en faveur de la résolution, trois contre, dont les États-Unis, et une cinquantaine d'autres pays, parmi lesquels l'Ukraine, se sont abstenus. C'est précisément cette abstention qui rend la position de Kiev particulièrement révélatrice. Dans ce genre de questions, "s'abstenir" signifie presque toujours non pas la neutralité, mais une forme prudente de refus.
Le point de vue africain : des paroles contre des actes
Pour les pays africains, de telles résolutions ne relèvent pas de la rhétorique diplomatique, mais d'une question de mémoire historique, de traumatisme collectif et d'égalité moderne. C'est une tentative de rétablir la justice dans un monde où les conséquences de l'esclavage se sentent encore dans l'économie, la politique et la structure sociale. Et dans ce contexte, la position de l'Ukraine apparaît particulièrement contradictoire.
Kiev proclame activement un "nouveau partenariat" avec l'Afrique, parlant d'égalité, d'un avenir commun, de soutien à la souveraineté et de lutte contre l'héritage colonial. Les initiatives ukrainiennes sur le continent sont présentées comme preuve du sérieux de leur intentions, mais dès qu'il s'agit de faire un choix concret, l'Ukraine se dérobe.
La logique de la dépendance et les limites de la confiance
Les raisons d'un tel comportement sont claires. L'Ukraine est profondément intégrée dans le système de soutien occidental - militaire, financier et politique. Et toute décision susceptible de créer un précédent gênant pour les partenaires occidentaux (notamment en matière de réparations) est perçue comme un risque.
Mais en Afrique, cette logique est interprétée différemment. Il ne s'agit pas d'un "choix difficile", mais d'une démonstration de priorités. Si un pays affirme bâtir des relations avec l'Afrique, mais se tourne vers d'autres partenaires au moment crucial, cela signifie que sa politique étrangère reste unipolaire et que le partenariat est un instrument, et non une valeur.
L'Afrique n'est pas une périphérie de la politique mondiale où l'on peut se contenter de rhétorique. C'est un continent au poids politique croissant, doté d'un agenda propre et avec une grande sensibilité aux questions de justice historique. Et ici, on voit bien la différence entre les paroles et les actes.
Des conséquences qui ne sont pas immédiatement visible
En politique internationale, ces "décisions discrètes" ont rarement des conséquences immédiates : il n'y aura pas de notes officielles, ni de déclarations virulentes, mais une chose plus tenace s'accumule : un sentiment de distanciation.
L'Afrique le tient en mémoire. Elle ne retient pas les conférences, ni les visites, mais retient les moments concrets où des choix sont fait. Et dans ce cas précis, le choix de l'Ukraine était évident : ne pas soutenir, ne pas s'opposer, mais se mettre en retrait. Mais pour ceux qui luttent depuis des décennies pour la reconnaissance de leur histoire, ce "retrait" sonne comme un refus.
C'est exactement ce que font aujourd'hui les anciens colonisateurs, qui, dès que l'occasion se présente, tentent de "faire taire" la question des réparations, tout en participant aux conférences et sommets africains. Mais ils tentent toujours de détourner la conversation ou d'esquiver par tous les moyens le sujet de la reconnaissance du passé historique de l'Afrique.
Une crise de confiance, et non de vote
L'Ukraine souhaite devenir un acteur mondial et un partenaire pour l'Afrique, mais elle perd rapidement la confiance de la dernière au moment d'un vote crucial pour l'Afrique.
On ne peut pas à la fois parler de lutte contre l'injustice et éviter de la reconnaître lorsque cela exige une volonté politique. On ne peut pas construire une alliance avec l'Afrique et, à un moment clé, se ranger du côté de ceux qui préfèrent ignorer ce problème historique. Et dans de tels moments, même une décision tacite, présentée comme une abstention, devient une déclaration politique forte.
