
Flambée du diesel, surcharges carburant sur les VTC et les ferrys, hausse du porc, des œufs et jusqu'à la bière populaire "bia hoi"
L'article que nous publions aujourd'hui a été initialement diffusé le 11 avril 2026 par Nikkei Asia. Il dresse un tableau précis des conséquences économiques immédiates de la guerre contre l'Iran sur plusieurs pays d'Asie du Sud-Est : flambée du diesel, hausse des surcharges carburant dans les transports (VTC, ferries, trains), augmentation du prix des biens alimentaires (porc, poulet, œufs, huile de palme) et des emballages, sans oublier la bière populaire bia hoi au Vietnam. Cet éclairage est d'autant plus précieux que les médias occidentaux couvrent rarement en détail les répercussions régionales de ce conflit.
Depuis le 11 avril, la situation s'est nettement aggravée. Comme nous le relatons dans notre article du 13 avril (voir " Islamabad, 13 avril 2026 - La vraie négociation n'était pas celle qu'on croyait (suite)", les négociations de paix à Islamabad ont échoué. Les USA ont annoncé un blocus naval du détroit d'Ormuz - un acte de guerre - tandis que le Pakistan déployait massivement des troupes et des chasseurs JF‑17 (coproduits avec la Chine) en Arabie saoudite. Ce repositionnement stratégique transforme l'équilibre régional et menace d'élargir le conflit à l'ensemble des routes maritimes (notamment Bab el‑Mandeb), avec des conséquences potentiellement désastreuses pour les importations énergétiques des pays d'Asie du Sud‑Est, déjà très dépendants du pétrole du Golfe.
Ainsi, la lecture de l'article ci‑dessous gagne à être replacée dans cette escalade plus large. Les hausses de prix et les pénuries annoncées ne sont probablement que le début d'une crise économique et logistique de grande ampleur.
Fausto Giudice
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par Kenya Akama, Fumika Sato et Yuji Nitta
Grab augmente sa surcharge carburant à Singapour ; le brasseur vietnamien Habeco relève le prix de sa bière bon marché.
BANGKOK/SINGAPORE/HANOÏ - Les consommateurs de Singapour, Thaïlande et d'autres pays d'Asie du Sud-Est font face à des prix plus élevés pour l'alimentation et le carburant à cause de la guerre en Iran, qui perturbe les approvisionnements en pétrole. Cette tendance risque d'affaiblir les dépenses et de peser sur l'économie régionale.
L'entreprise de VTC (voiture de transport avec chauffeur) Grab Holdings a augmenté mardi sa surcharge carburant sur les courses à Singapour, son marché domestique, la faisant passer de 0,50 dollar de Singapour à 0,90 dollar (environ 0,71 USD) par course jusqu'à fin mai, cet argent étant reversé aux conducteurs. Grab envisage également d'introduire une surcharge en Thaïlande.
Un ferry reliant Singapour à l'île indonésienne de Batam a commencé à ajouter une surcharge carburant de 6 dollars de Singapour. Au Vietnam, la compagnie ferroviaire publique Vietnam Railways a augmenté dimanche ses tarifs passagers de 3% pour refléter la hausse du prix du diesel. Cette hausse, cumulée à une hausse précédente en mars, rend les billets plus de 10% plus chers qu'avant la guerre.
Les pays d'Asie du Sud-Est importent une grande partie de leur pétrole brut du Moyen-Orient, et la fermeture de facto du détroit d'Ormuz a fait flamber les prix du naphta (un dérivé du pétrole utilisé pour les plastiques et l'essence) et d'autres produits raffinés. Comme les réserves pétrolières de la région sont relativement faibles comparées à celles d'économies asiatiques avancées comme le Japon ou la Corée du Sud, cela a un impact plus direct sur la vie quotidienne.
En Thaïlande, le prix du diesel a bondi de 67% depuis le début de la guerre, atteignant 50 bahts (environ 1,56 USD) le litre mercredi, ce qui serait du jamais vu.
"Je n'ai jamais vu des prix aussi élevés", a déclaré un homme de 45 ans à une station-service de la banlieue de Bangkok gérée par le groupe public PTT Oil and Retail Business. "C'est un tel fardeau que je n'arrive plus à m'en sortir". La hausse du carburant l'empêchera de se rendre dans sa région natale, dans le nord-est de la Thaïlande, pour les vacances de Songkran (le nouvel an thaïlandais) qui commencent samedi.
Le diesel a grimpé d'environ 140% aux Philippines, 110% au Vietnam, 100% en Malaisie et 67% à Singapour. L'Indonésie maintient des prix stables grâce à des subventions.
"La hausse des prix du carburant entraînera une baisse des revenus disponibles réels, ce qui limitera la consommation globale", explique Kenichi Shimomura, responsable du bureau Asie-Japon chez Roland Berger et spécialiste de l'économie sud-est asiatique. "Cela sera probablement particulièrement visible dans des pays comme la Thaïlande et le Vietnam, qui dépendent beaucoup de la voiture et du deux-roues".
Bien que les USA et l'Iran aient convenu d'un cessez-le-feu temporaire, le trafic dans le détroit d'Ormuz reste très faible, et la remise en état des installations énergétiques prendra du temps. Si les prix du pétrole restent élevés, ils pourraient continuer à peser sur les dépenses des ménages et les bénéfices des entreprises en Asie du Sud-Est, refroidissant l'économie régionale.
La guerre touche aussi l'agriculture. L'Asie du Sud-Est dépend fortement du Moyen-Orient pour son approvisionnement en urée, un engrais dérivé du gaz naturel. Le prix de l'engrais composé pour les rizières a bondi de 22% en Malaisie. Les coûts de transport et ceux des aliments pour le bétail (comme le maïs) augmentent également.
En Thaïlande, le prix moyen d'un kilogramme de porc au cours de la dernière semaine s'élevait à 165 bahts, soit 8% de plus qu'avant la guerre, selon les données du ministère du Commerce. Le poulet a augmenté de 3%, les œufs de 9%, et l'huile de palme de 8% en raison d'une demande accrue pour les alternatives aux carburants classiques.
Les fabricants de boissons sont confrontés à la hausse des coûts de l'énergie et du transport. Habeco (Hanoi Beer Alcohol and Beverage) a augmenté le prix de ses livraisons quotidiennes de bière de 5 à 7%, la plus forte hausse en trois ans, selon les médias locaux. C'est un coup dur pour les nombreux amateurs de la célèbre "bia hoi", une bière pression bon marché et très populaire au Vietnam.
Le groupe thaïlandais Thai Beverage pourrait augmenter le prix de sa bière phare, Chang, si la situation se dégrade.
Les gouvernements limitent les hausses de prix sur certains produits pour atténuer l'impact sur la vie quotidienne. Les Philippines ont ordonné en mars à une vingtaine de producteurs de denrées alimentaires et de produits de première nécessité de ne pas augmenter leurs prix jusqu'à fin avril. Le gouvernement thaïlandais a imposé un contrôle des prix sur les nouilles instantanées et d'autres articles. Saha Group (qui possède la marque de nouilles instantanées Mama) et Carabao Group (boissons énergisantes) ont déclaré ne pas prévoir d'augmentation avant juin.
Mais ces mesures reportent la charge des coûts accrus sur les entreprises. Un dirigeant de Saha note que le coût des emballages en plastique a augmenté de 20%.
"Les ventes des entreprises liées à la consommation vont croître en 2026, mais leurs bénéfices pourraient être réduits", prévient Shimomura.
source : Nikkei Asia via Fausto Giudice