14/04/2026 reseauinternational.net  15min #310964

Yahūd evlād-ı ʿarab, « les fils juifs des Arabes »

Un article sur les relations interconfessionnelles en Palestine à la veille de l'irruption des colons sionistes.

L'article pose la question de savoir si c'était un âge d'or. Non, ce n'était pas un âge d'or mais une époque et un territoire où les relations entre communautés étaient dans l'ensemble positives et quasi fraternelles, les tensions existant plus à l'intérieur de chaque communauté qu'entre communautés.

On apprend qu'une des désignations des juifs de l'époque ottomane en Palestine était "fils juifs des Arabes".

Pour conclure ma petite introduction, je dirais que cet article m'a rappelé des choses que me racontaient mes parents sur les relations avec les juifs autochtones de la ville d'origine de ma famille ; ou encore les visites régulières d'une voisine juive originaire d'Algérie qui venait passer des après-midis entières à la maison pour parler en rabe, sa langue maternelle, avec ma mère.

Mounadil al Djazaïri

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La Palestine avant le sionisme : un âge d'or ?

par Zachary Foster

Introduction

Dans les années 1870, à la veille de l'immigration sioniste en Palestine, la population était composée à 85% de musulmans, à 10% de chrétiens et à 5% de juifs. Les relations entre les communautés étaient positives : juifs, musulmans et chrétiens partageaient des espaces sociaux, célébraient les fêtes des uns et des autres et nourrissaient une conscience arabe commune. Nombre d'entre eux se ralliaient également à une vision politique pour la région qui transcendait les clivages confessionnels. Les lignes de fracture dans la Palestine ottomane tardive se situaient souvent au sein des communautés religieuses plutôt qu'entre elles. C'était une époque où le sionisme n'avait pas encore contaminé les relations entre les communautés religieux palestiniennes. Voici un bref aperçu de l'âge d'or de la Palestine, un monde antérieur à la conquête sioniste.

La vie quotidienne en Palestine de la période ottomane tardive

Dans les années 1870, les communautés religieuses de Palestine vivaient en étroite proximité. À Jérusalem, Hébron, Safed et Tibériade, elles cohabitaient depuis des siècles. À Jérusalem, juifs, musulmans et chrétiens vivaient dans les mêmes rues, fréquentaient les mêmes commerces et partageaient les cours de leurs maisons (youtube , 2,

). Le quartier d'al-Wad, par exemple, abritait trois églises, trois synagogues et sept mosquées, chrétiens et juifs vivant au cœur du quartier dit "musulman". À  Tibériade, les voyageurs avaient depuis longtemps constaté la tolérance mutuelle entre les différentes communautés religieuses de la ville. Là aussi, des musulmans vivaient dans le quartier juif et des juifs dans le quartier musulman, la ville étant autant divisée par les classes sociales que par la religion. À Hébron, juifs et chrétiens étaient parfaitement intégrés à la vie commerciale de la ville. Au début du XXe siècle, juifs et musulmans vivaient côte à côte à Jaffa et, du moins jusqu'à l'arrivée massive de sionistes, les juifs étaient considérés comme "les fils de ce lieu" [des endants du cru dirait-on en français, NdT], selon les termes d'un observateur.

juifs, musulmans et chrétiens partageaient non seulement un même espace physique, mais aussi un même espace social. Les juifs fréquentaient les bains publics tenus par des musulmans. Ces derniers étaient invités à dîner pour le Shabbat. Les jeunes filles musulmanes  apprenaient le judéo-espagnol auprès de leurs voisines juives séfarades. Des musiciens chrétiens, comme Wasif Jawhariyyeh,  jouaient lors de mariages juifs, et des juifs d'Alep installés à Jérusalem se produisaient lors de mariages musulmans et chrétiens. juifs et musulmans consultaient des médecins musulmans. juifs, musulmans et chrétiens commencèrent également à fréquenter les mêmes écoles, aussi bien les écoles ottomanes que celles de l'Alliance israélite, tandis qu'au moins un père chrétien, Jirjis Jawhariyyeh, faisait mémoriser le Coran à ses fils.  Les juifs et les chrétiens de Palestine avaient recours aux tribunaux religieux musulmans pour régler leurs différends. Les juifs de Jérusalem  nouèrent des partenariats commerciaux avec des musulmans dans les secteurs du blé, de l'élevage et des produits laitiers, à l'instar des familles juives Irmoza et musulmanes Abu-Khalil. La Société du Croissant-Rouge ottoman, fondée à Jérusalem en 1915,  comptait dans son conseil d'administration deux juifs autochtones, deux Chrétiens autochtones et un Musulman autochtone.

Cérémonie officielle à Jérusalem, août 1908, en présence des élites musulmanes, chrétiennes et juives de la ville source p.44

Les relations interpersonnelles entre juifs, chrétiens et musulmans étaient très étroites. La famille arabe chrétienne des Jawhariyyehs  entretenait des liens étroits avec de nombreuses familles juives, notamment les Eliashar, les Hazzan, les Anteibi, les Manis (d'Hébron) et les Navon. Jacob Yehoshua, un juif né vers 1890, a décrit ainsi sa vie dans la vieille ville de Jérusalem.

Il y avait des unités résidentielles communes pour les juifs et les Musulmans. Nous étions comme une seule famille. Nous passions du temps ensemble. Nos mères partageaient leurs pensées avec les femmes musulmanes, et vice versa. Nos enfants jouaient avec les leurs dans la cour, et si des enfants du voisinage nous agressaient, les enfants musulmans de notre enclos nous protégeaient. Ils étaient nos alliés.

Autrement dit, les enfants musulmans et juifs d'une cour se défendaient mutuellement contre ceux d'une autre cour. Les femmes musulmanes et juives allaitaient aussi les bébés les unes des autres en cas de décès ou si la mère était dans l'incapacité d'allaiter. Il va sans dire que de telles scènes seraient presque impensables aujourd'hui.

Célébrations religieuses dans la Palestine ottomane tardive

De nombreuses fêtes religieuses étaient l'occasion de célébrations communes en Palestine ottomane tardive. Pour Pourim, fête juive qu'ils appelaient la "fête du sucre", les enfants musulmans et chrétiens se déguisaient et déambulaient dans les quartiers juifs. Deux fois par an, musulmans et chrétiens se joignaient aux célébrations juives au sanctuaire de Simon le Juste à Sheikh Jarrah, un événement connu sous le nom de "Sortie juive" ( 1, 2). Voici un témoignage direct de cette scène

Deux fois par an, des pèlerins juifs visitaient ce sanctuaire [le tombeau de Simon le Juste à Sheikh Jarrah] et passaient la journée entière dans les oliveraies. La plupart étaient des juifs orientaux attachés à leurs traditions arabes. Ils avaient plusieurs groupes de musique instrumentale, dont je me souviens de ceux dirigés par Haïm, joueur de oud et de violon, et Zaki, le percussionniste d'Alep. Il avait une voix magnifique et chantait surtout des airs andalous. Les chrétiens et les musulmans de Jérusalem se joignaient aux chants et aux festivités de leurs compatriotes juifs lors du pique-nique appelé Yehudia. Les pentes de Sheikh Jarrah étaient alors envahies par les participants et les colporteurs. Mes frères et moi n'avons jamais manqué cette fête.

Au printemps, chrétiens et musulmans célébraient Pâques orthodoxe conjointement avec le pèlerinage musulman du Nabi Moussa, les juifs se joignant aux festivités nationales. Le Samedi saint, commémorant la résurrection du Christ, était célébré en combinaison avec des fêtes folkloriques musulmanes. Des processions musulmanes avaient lieu le dimanche des Rameaux, partant de la mosquée abrahamique d'Hébron et se dirigeant vers Jérusalem. Parallèlement, juifs et musulmans échangeaient des présents le dernier jour de la Pâque juive. Les musulmans offraient à leurs amis juifs un bol rond en cuivre rempli de pain frais, de beurre de chèvre et de miel, tandis que les juifs leur rendaient le même bol en cuivre contenant des matzot et de la confiture maison.

Religion et culture se mêlaient intimement. Les trois communautés  partageaient des croyances et des traditions relatives au mauvais œil, aux sécheresses et aux visites aux tombeaux des saints locaux. Elles fréquentaient des lieux saints communs, comme les tombeaux de Nebi Samuel et de Nebi Rubin. À la mort du chrétien Jirjis Jawhariyyeh, le cheikh musulman Ali Rimawi déplora : "Je ne peux croire que l'âme de Jawhariyyeh restera à Sion [cimetière]... car ce soir, elle rejoindra sans aucun doute Mamillah [le cimetière musulman]". Les frontières religieuses étaient fluides.

Juifs arabes dans la Palestine ottomane tardive

Il est bien connu qu'à partir du milieu du XIXe siècle, les chrétiens puis les musulmans ont commencé à adopter une identité arabe dans le monde arabophone, y compris en Palestine. Beaucoup se sont alors demandés : qu'en est-il des juifs ?

Les juifs n'étaient pas seulement intégrés au tissu physique, social et religieux de la Palestine ottomane tardive, mais, comme nous le verrons, beaucoup ont également adopté une conscience arabe, comme c'était le cas ailleurs dans le monde arabe.

Il s'agissait principalement de juifs séfarades  arabophones vivant parmi les musulmans et les chrétiens à Jérusalem, Hébron et Tibériade. La plupart parlaient le ladino, une langue judéo-espagnole, comme langue maternelle, bien qu'une minorité, les juifs moghrabi, l'aient également parlé couramment et que certains,  comme Shimon Moyal et Nissim Malul, écrivaient en arabe. Ils fondèrent même un journal arabe éphémère. Comme l'expliquait un juif de Palestine en 1902 : "Nous connaissions l'arabe et conversions librement avec nos voisins arabes, mais le judéo-espagnol (ladino) était notre langue maternelle". D'autres familles juives de Palestine étaient  originaires de Damas, de Salonique ou d'autres régions de l'Empire.

Bien que les juifs autochtones de Palestine  aient défini leur communauté de diverses manières, les juifs de Tibériade semblent s'être identifiés comme juifs arabes. Dans un document d'enregistrement de la conscription militaire ottomane de 1914, environ 300 juifs de Tibériade étaient  décrits comme Yahūd evlād-i ʿArab, c'est-à-dire "fils juifs des Arabes" ou "enfants juifs des Arabes". Cette inscription fut validée par le sceau de Yaakov Neḥmad, qui se présenta comme muḫtār-i evvel, chef d'une communauté locale portant la même appellation.

Des auteurs chrétiens de l'époque, tels que Khalil Sakakini et Wasif Jawhariyyeh, désignaient les juifs autochtones de Palestine comme "fils du pays" ("abna' al-balad'"), "compatriotes" ou "juifs, fils d'Arabes" ("Yahud awlad Arab") dans leurs journaux et autobiographies. La communauté était également  connue sous le nom de "ha-‛am ha-yisra'eli" ("peuple israélite"), "yahadut falestinit", "juifs palestiniens" ou encore "Ivrim" (Hébreux).

Ottomans juifs, musulmans et chrétiens

Bien sûr, à la veille de l'immigration sioniste, environ la moitié de la population juive de Palestine parlait yiddish comme langue maternelle et avait immigré en Palestine au cours des siècles précédents depuis l'Europe, principalement pour des raisons spirituelles. Nombre de ces juifs parlaient également un peu d'arabe et de ladino, et ils étaient considérés comme faisant partie de la communauté juive autochtone de Palestine, même s'ils ne se percevaient pas comme des juifs arabes.

Les communautés religieuses de Palestine s'étaient également unies autour de l'ottomanisme, une vision politique fondée sur des valeurs civiques partagées. Les figures de proue de chaque communauté avaient été  séduites par cette idéologie défendue par le parti politique des Jeunes-Turcs, ou Comité Union et Progrès (CUP). Elles prônaient une identité civique ottomane transcendant l'appartenance ethnique et religieuse.

Le CUP a mené une révolution constitutionnelle en 1908, inaugurant un moment d'euphorie célébré par toutes les communautés religieuses de Palestine. Le slogan de la révolution était Liberté, Égalité, Fraternité et Justice, et le CUP réclamait une constitution, la liberté de la presse, des élections démocratiques et la centralisation de l'empire ( 1,  2).

Et, de fait, lors des élections des années 1910, des Ottomans juifs (sionistes) comme  David Yellin et des Ottomans musulmans (antisionistes) comme  Ruhi al-Khalidi ont fidèlement servi le CUP côte à côte. De même, des journaux arabes palestiniens comme Filastin et des journaux juifs séfarades comme ha-Herut ont tous deux  soutenu le CUP. Il en allait de même pour l'opposition, connue sous le nom de Parti de la décentralisation (Hizb al-Lamarkaziyya), bien moins populaire en Palestine,  mais qui attirait néanmoins des membres juifs, musulmans et chrétiens. C'était une époque où la politique ottomane primait sur la politique locale, même si le mouvement sioniste gagnait du terrain dans les années 1910.

Hélas, le parlement ottoman s'est effondré après la Première Guerre mondiale. Les Britanniques ont dissous l'assemblée législative ottomane, dont les représentants étaient démocratiquement élus, comme nous l'avons vu, et l'ont remplacée par divers organismes religieux chrétiens et musulmans, et non politiques. Leurs dirigeants étaient nommés par des fonctionnaires coloniaux britanniques non élus afin d'opposer chrétiens et musulmans et de briser la coalition arabe contre le sionisme. Quel progrès et quelle modernité !

Conclusions

Il ne s'agit évidemment pas de nier l'existence de tensions entre les communautés religieuses palestiniennes. L'Empire ottoman avait longtemps privilégié les musulmans au sein de son administration, créant ainsi une hiérarchie sociale intrinsèque, exacerbée par des lois de conscription variables selon les communautés religieuses. Les écoles étaient, dans l'ensemble, ségréguées. Les villages, quant à eux, étaient en moyenne religieusement homogènes. La religion constituait donc un marqueur social important.

Mais n'oublions pas que la plupart des tensions en Palestine ottomane tardive étaient internes à chaque communauté religieuse. La communauté orthodoxe palestinienne fut déchirée par la lutte de pouvoir entre la communauté arabe orthodoxe locale et son autorité ecclésiastique grecque ( 1, 2). Quinze autres confessions chrétiennes étaient présentes en Terre sainte, notamment catholiques et protestantes, et chacune de ces communautés connaissait également son lot de controverses.

Il existait bien sûr d'importantes divisions au sein de la communauté arabe musulmane, notamment entre les notables urbains, qui avaient accumulé de vastes étendues de terres à la fin de la période ottomane, et les cultivateurs arabes musulmans, qui se retrouvèrent sans terre ( 1,  2). Des divisions majeures existaient également entre les Arabes musulmans nomades et semi-nomades, ou Bédouins, et les cultivateurs arabes musulmans. Des clivages subsistaient entre les Arabes musulmans Qays et Yaman, ainsi qu'entre les rivalités familiales historiques à travers la Palestine.

Il existait bien sûr aussi de profondes divisions au sein de la communauté juive. Le "vieux yishouv", c'est-à-dire les juifs vivant en Palestine avant l'immigration sioniste des années 1880, se composait d'Ashkénazes pieux, parlant yiddish et dépendants de la charité étrangère, et de Séfarades, parlant ladino-arabe, dont les chefs  géraient les affaires juives et occupaient les fonctions de grands rabbins, de juges et de membres du conseil. Ils  vivaient souvent dans des quartiers séparés, priaient dans des synagogues distinctes et parlaient des langues différentes. Les tensions étaient si fortes qu'en 1867, les juifs ashkénazes de Jérusalem  demandèrent aux notables musulmans de la ville de les reconnaître comme un "madhhab", ou secte, distinct, ce qui leur garantirait une autonomie vis-à-vis de l'hégémonie séfarade.

Aucune société multiconfessionnelle n'est exempte de tensions religieuses. Mais la Palestine de la fin de l'Empire ottoman était un monde antérieur au mouvement sioniste, qui n'avait pas encore entaché les relations entre les communautés religieuses palestiniennes. Elle nous offre un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler un monde sans sionisme.

source :  Palestine Nexus via  Mounadil al Djazaïri

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