
La hausse du prix du gaz de cuisson pousse les travailleurs migrants à quitter leur poste en masse.
Cet article de Nikkei Asia du 14 avril révèle une des conséquences les plus inattendues de la guerre menée usraélienne contre l'Iran. Dans la "Ville de la soie" (Surat) et les zones industrielles du nord, plus de 250 000 ouvriers sur un million ont quitté leur usine depuis début mars. Non pas parce qu'ils sont mal payés ou maltraités, mais parce que le prix du gaz de cuisson a triplé ou quadruplé à cause de la guerre.
Un ouvrier gagnant 160 à 215 euros par mois économisait environ 85 euros. Avec la flambée du gaz, cette épargne disparaît. Alors, il préfère retourner dans son village, près de sa famille. "Tout l'intérêt économique est perdu", résume un responsable d'association d'aide aux migrants.
Résultat : les usines textiles tournent à 70% de leur capacité, les fabricants de chaussures ont perdu 40% de leurs effectifs, et même les grands constructeurs automobiles (Hyundai, Nissan) manquent de main‑d'œuvre - on estime à 100 000 le nombre d'ouvriers absents dans les seuls hubs de Chennai (ex-Madras) et Bengaluru (Bangalore).
Pourquoi est‑ce étonnant ? Parce que l'on imagine toujours les crises énergétiques provoquant d'abord des hausses de prix à la pompe ou des coupures d'électricité. On imagine moins que le simple fait de faire cuire son repas devienne un luxe qui pousse des centaines de milliers de personnes à abandonner leur emploi et à traverser le pays pour revenir chez elles. C'est une rupture sociale silencieuse, qui ne fait pas la une des journaux, mais qui paralyse déjà la deuxième puissance industrielle d'Asie.
Fausto Giudice
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La production automobile et textile indienne touchée par la crise du gaz, qui pousse les travailleurs migrants à rentrer chez eux
par Ananta Agarwal
BENGALURU - La production ralentit dans les régions indiennes phares de l'industrie textile et automobile. La hausse du prix du gaz de cuisson, due à la guerre contre l'Iran, pousse les travailleurs migrants à quitter leur poste car ils n'y trouvent plus leur compte économiquement.
Par ailleurs, le conflit fait également monter le coût de matières premières comme le polychlorure de vinyle (PVC), ce qui réduit les marges des micro, petites et moyennes entreprises (MSMEs) aux capitaux limités. Ces entreprises représentent la deuxième source d'emploi en Inde après l'agriculture, et contribuent à 30% du PIB et près de 46% des exportations.
À Surat, la "Ville de la soie", qui compte plus de 35 000 usines textiles, plus de 250 000 travailleurs sur environ un million ont quitté la ville depuis début mars, selon Ashok Jirawala, vice-président de la chambre de commerce du sud du Gujarat. Environ 30% des usines ont réduit leur production.
"Nous leur avons fourni de la nourriture, mais ils sont quand même partis", explique Lalit Jha, responsable des achats d'une petite usine textile. "Ils disaient que si le gaz vient à manquer partout, ils préfèrent être avec leur famille".
Keshav Totla, dirigeant d'une usine de teinture et impression, n'a plus que 300 de ses 500 ouvriers habituels.
À plus de 1000 km de là, dans la zone industrielle de Bahadurgarh (nord de l'Inde), près de 40% des 450 000 ouvriers sont partis, selon Narinder Chhikara, de la chambre de commerce locale.
Le travail en usine attire les migrants car il permet d'envoyer de l'argent à la famille, explique Sachin Chhabra, fondateur de Nia.one (organisation qui loge, nourrit et soigne les migrants).
Un ouvrier gagnant 15 000 à 20 000 roupies par mois (environ 160 à 215 euros) économisait environ 8000 roupies (86 euros), mais la hausse du gaz réduit cette épargne. "S'ils n'arrivent plus à économiser 8000 roupies, ils ne veulent plus être loin de leur famille, car tout l'intérêt économique disparaît".
L'exode révèle la fragilité des MSMEs, dépendantes de la main-d'œuvre migrante, avec des marges faibles et peu de fonds de roulement. Elles achètent leurs matières premières au dernier moment, ce qui les expose aux flambées de prix et pénuries.
La pénurie de main-d'œuvre touche aussi de grandes entreprises, comme les constructeurs automobiles (Hyundai, TVS Motor, Nissan) dans les pôles de Chennai et Bangalore. Selon Chhabra, la pénurie pourrait atteindre 100 000 ouvriers.
"Certains fabricants ont des besoins de milliers de personnes qu'ils ne peuvent pas satisfaire".
Après une trêve de deux semaines entre les USA et l'Iran, les pourparlers de paix ont échoué. Les USA ont commencé à bloquer le détroit d'Ormuz, tandis que l'Iran menace les ports du golfe Persique.
"Plus vite la guerre se terminera, plus vite les travailleurs reviendront", dit Totla.
Le détroit d'Ormuz, qui acheminait environ 20% du pétrole et du gaz mondial, est quasiment fermé depuis fin février, limitant les livraisons de gaz de cuisson à l'Inde. Le gouvernement assure qu'il n'y a pas de pénurie pour les ménages (car les livraisons sont redirigées depuis l'industrie), mais les chefs d'entreprise rapportent que les travailleurs trouvent du gaz rare et trois à quatre fois plus cher.
La hausse des produits pétrochimiques aggrave les problèmes. Pour l'usine Nav-Nidhi, les prix des teintures et produits chimiques ont grimpé de 50% en un mois.
L'industrie de la chaussure est aussi coincée : elle dépend du PVC, de l'éthylène-acétate de vinyle (EVA), un plastique souple, et d'autres matières pétrochimiques. L'Inde importe environ 45% de ses intermédiaires pétrochimiques, et plus de 60% pour le PVC et l'EVA, et 80% pour certains acides utilisés dans le textile.
Même si les routes commerciales rouvraient demain, il faudrait jusqu'à deux mois pour normaliser la production, car les matières premières issues du pétrole brut doivent être transformées en Chine ou en Corée du Sud avant d'être exportées vers l'Inde.
Le printemps est normalement la haute saison pour les chaussures non-cuir (légères et respirantes) en Inde. D'habitude, les usines augmentent leur production, explique V. Noushad, président de la fédération indienne de la chaussure.
"Presque tout le monde a réduit sa production" car les prix des matières premières ont grimpé jusqu'à 50%. Il estime qu'il faudrait environ 45 jours pour que tous les travailleurs reviennent, si un cessez-le-feu tient. "Il faut envoyer des bus pour les ramener, ce n'est pas simple".
En attendant, certains travailleurs restés sur place risquent le licenciement face à la hausse des coûts. Des coupes d'emplois ont déjà commencé dans l'industrie plastique indienne, toutes les usines ayant réduit leur production. Avec des prix des polymères en hausse de 70%, les entreprises n'ont plus les moyens d'acheter la même quantité de matières premières.
"Les fabricants ne peuvent plus prévoir le prix de leurs produits", explique Ravi Kumar, spécialiste marketing. "On prend des commandes à 1,5 fois le prix, et quand on va acheter les matières premières, elles sont déjà à 1,75 fois plus. Tout le monde est en crise : le consommateur, le fabricant, l'acheteur de pétrole. Toute la chaîne est sous tension".
source : Nikkei Asia via Fausto Giudice