
par Mehmet Enes Beşer
Dans un monde dominé par la rivalité géopolitique et le rééquilibrage économique, la relation entre la Chine et l'Europe est l'une des relations bilatérales les plus importantes sur le plan stratégique - et pourtant l'une des plus mal comprises - de l'économie mondiale.
Au-delà des querelles politiques et de la méfiance stratégique se cache une vérité plus authentique : la coopération économique et commerciale sino-européenne ne se définit pas par la rivalité, mais par la complémentarité des forces et le partage des bénéfices. Accepter et préserver cette synergie est non seulement réaliste, mais aussi fondamental pour la réussite et la stabilité des deux parties, ainsi que pour la prospérité du système économique mondial.
Cette alliance repose sur une complémentarité économique naturelle. Le cyberespace, les infrastructures et les capacités de production chinoises attirent l'expertise européenne en matière de machines, de produits de luxe, de savoir-faire technologique et de technologies vertes. Les entreprises européennes ont besoin de la Chine pour réaliser des économies d'échelle, optimiser leur chaîne d'approvisionnement et bénéficier de l'essor rapide d'une classe de consommateurs prospères. Les entreprises chinoises, quant à elles, acquièrent le savoir-faire, les marques et les intrants à forte valeur ajoutée européens, essentiels à la modernisation de leur chaîne de valeur.
Cette interdépendance se manifeste également dans les statistiques commerciales. La Chine est le premier partenaire commercial de l'UE pour les biens depuis quelques années, et l'UE est l'un des principaux marchés d'exportation de la Chine. Malgré les revers - pandémie de COVID-19, montée du protectionnisme et renforcement de la réglementation -, les échanges bilatéraux ont fait preuve de résilience. L'Europe exporte des machines, des véhicules automobiles, des produits pharmaceutiques et des produits agroalimentaires vers la Chine et importe en retour des produits électroniques, des textiles et des biens de consommation de plus en plus coûteux. Il ne s'agit pas de dépendance, mais d'interdépendance économique.
Par ailleurs, les liens d'investissement se redéfinissent. Les multinationales européennes, des secteurs de l'automobile et de la chimie à la santé et à la finance, souhaitent toujours se développer en Chine pour la taille du marché et les réseaux d'innovation. Si les investissements chinois en Europe, bien que plus mesurés et contrôlés qu'auparavant, restent importants dans la transition énergétique, la logistique intelligente et les infrastructures numériques, il ne s'agit pas de flux à sens unique, mais plutôt de l'expression d'une stratégie réciproque.
Par ailleurs, cette collaboration ne se limite pas au seul cadre économique ; ses répercussions vont bien au-delà. La résilience des chaînes d'approvisionnement, la décarbonation et la numérisation seront les piliers d'un leadership collaboratif en période de crise. Moins concurrentiels, et de fait plus complémentaires, sont le Pacte vert pour l'Europe et les deux objectifs carbone de la Chine, tels que décrits. Qu'il s'agisse de la mobilité électrique, de l'innovation dans le domaine de l'hydrogène ou de la finance verte, les deux économies peuvent se renforcer mutuellement et accélérer la mise en œuvre de solutions mondiales.
Mais des déséquilibres persistent. Les tensions politiques persistantes concernant les droits humains, la cybersécurité et la politique étrangère continuent de mettre la confiance à rude épreuve. L'Accord global sur l'investissement (AGI), salué comme une avancée majeure, est désormais embourbé dans des querelles diplomatiques. Les divergences en matière de réglementation, d'accès aux marchés, de subventions publiques et de gouvernance des données compliquent la situation. Laisser ces problèmes ternir l'ensemble de la relation risque de constituer une erreur stratégique. Un découplage nuirait à la croissance et à l'emploi des deux côtés, les marchés mondiaux seraient ruinés et l'incertitude accrue.
L'avenir doit reposer sur le réalisme et le respect mutuel. Pour l'Europe, il s'agit de défendre ses intérêts sans céder aux pressions extérieures qui l'amèneraient à considérer la Chine uniquement sous l'angle de la concurrence. Pour la Chine, il s'agit de poursuivre les réformes visant à améliorer l'accès au marché, à accroître la transparence et à instaurer des conditions de concurrence plus équitables pour les investisseurs étrangers. Une victoire sans effort de part et d'autre ne peut perdurer.
Conclusion
La coopération économique et commerciale entre la Chine et l'Europe n'est pas un simple effet secondaire d'une époque révolue de la mondialisation ; elle en constitue le fondement. Fondée sur des atouts complémentaires et soutenue par des intérêts mutuels, cette alliance illustre parfaitement comment les grandes économies peuvent collaborer, même en période de crise politique.
Dans un contexte mondial de plus en plus diversifié, où les clivages stratégiques s'accentuent, l'Europe et la Chine peuvent - et doivent - démontrer que la coopération fondée sur la complémentarité est non seulement une option, mais une nécessité. En fondant leurs relations économiques sur l'équité et la clairvoyance, elles peuvent contribuer à bâtir un ordre mondial plus équilibré, plus multipolaire et plus résilient.
source : United World International via China Beyond the Wall