
par Rorik Dupuis Valder
Bien qu'étant assez peu nostalgique de nature, j'avoue me laisser parfois aller, comme en un plaisir coupable, au visionnage de vidéos de Gilets jaunes en action sur les Champs-Élysées à la fin de l'année 2018. Je me dis que nous n'étions pas si loin du but... Mais qu'est-ce qui a donc foiré ?
Au-delà de la répression inédite - quoique d'importantes brèches existaient ici et là -, il me semble que le problème venait aussi, en partie, de l'intérieur du mouvement. Si les Gilets jaunes étaient, par leur volonté de n'avoir ni chefs identifiables ni étiquette idéologique, des anarchistes dans l'âme, on peut dire qu'ils ont fini par être victimes d'une forme d'autosabotage...
Personnellement, je crois en l'anarchie, en sa force intrinsèque, sa dynamique propre. J'ai foi dans le pouvoir de l'autorégulation citoyenne, avec les éventuels débordements que cela implique (tant que c'est matériel, rien de grave : les assurances sont faites pour ça...). Et il me semble justement que c'est au moment où les Gilets jaunes ont voulu s'organiser, centraliser le combat, que le mouvement a perdu en efficacité, en radicalité.
Voilà où je veux en venir : à ce stade, il n'y a pas d'efficacité sans radicalité. Car en plus d'avoir été moqués, stigmatisés et taxés d'extrémisme par les médias officiels, les Gilets jaunes ont dû subir des offensives bien plus vicieuses encore : celles d'éléments de leurs propres rangs, qui voulaient "canaliser" ce mouvement inédit de révolte, le modérer, l'encadrer - autrement dit, le neutraliser. Les conciliateurs sont les pires ennemis des révolutionnaires !
Il faut toujours un connard de rabat-joie, un m'as-tu-vu, un calculateur, un pseudo-rationaliste, pour distiller sa peur du changement, contaminer le groupe avec son discours de fiotte. La peur du changement, c'est redoutable, c'est un vrai poison. Le changement, le vrai, ne tolère pas la demi-mesure.
Il y a les gens dignes et naturellement solidaires, qui représentent la majorité, et il y a les autres : les petits vicelards, les intrigants - ceux-là, en cherchant à aspirer le temps et l'énergie des premiers, sont les plus nuisibles pour le groupe.
On doit résister aux tentations de la nostalgie. Lutter contre l'endormissement, l'accommodement, le compromis. Ne jamais se défaire de sa radicalité. Cette radicalité intuitive qui nous rassemble dans les rues et nous fait nous dresser contre l'autorité prédatrice.
Nous ne parlons pas de radicalité individuelle, exutoire piégeux de l'homme isolé, frustré (objectif : ne pas se sacrifier pour rien !), mais bien de radicalité collective. Tout péter pour reconstruire. Le faire ensemble, en conscience. La parlotte vient après, une fois la colère transformée. Chaque chose en son temps.
Prenons l'exemple du zoo : si vous offrez la liberté à des animaux nés en captivité, ils seront dans un premier temps perdus, intimidés, allant peut-être même jusqu'à retrouver d'eux-mêmes leur cage, leurs habitudes contre-nature. Mais cela, ça n'est qu'au début : lâchez-les dans leur milieu naturel, et par la force des choses ils (ré)apprendront la vie sauvage.
Voilà, en fait, ce que nous devons retrouver : notre sauvagerie. Pas la sauvagerie criminelle, mais la sauvagerie justicière. Celle qui remet les choses dans l'ordre, après trop de mensonges, trop d'anomalies et d'inversions.
Méprisant les partis et les syndicats, ne faisant confiance qu'à leur instinct populaire, les Gilets jaunes étaient sur la bonne voie. Puis avec la lassitude sont arrivés les pièges de la virtualisation et de la spectacularisation de la lutte, sur ces foutus réseaux sociaux. Écrans asservissants...
Disons-le, si le mouvement a pris une telle ampleur, c'est aussi grâce aux efforts de politisation et de conscientisation menés par ce que les médias du système, en panique devant tant de vérités déballées, appelaient l'"axe Soral-Dieudonné". Par leur popularité sur le Net, par leur discours franc et fédérateur, l'essayiste Alain Soral et l'humoriste Dieudonné avaient permis de mobiliser une grande diversité de jeunes travailleurs, entrepreneurs, militants et simples curieux.
Sans vouloir leur faire offense (au contraire !), Alain Soral et Dieudonné représentaient en quelque sorte, symboliquement, l'union réussie des punks et des hippies, des rebelles de droite et de gauche, avec l'esprit et la sensibilité sociale en commun ! Et là est la grande crainte de l'oligarchie : la convergence populaire, celle des oubliés, des déclassés de tous horizons.
Coupable de faire réfléchir en masse, le premier est aujourd'hui contraint de s'exiler, harcelé par la machine judiciaire sous la pression de quelques associations religieuses toutes-puissantes ; coupable de faire rire en masse, le second est empêché de se produire, traqué par tous les services de la République alors que les pédocriminels et les trafiquants de drogue y officient en toute impunité... Et avec la proposition de loi portée par la sorcière Yadan, accompagnée de 128 députés soumis, c'est le retour officiel du délit d'opinion ! Nous sommes désormais tous concernés.
Citons aussi le cas de l'entrepreneur et géopolitologue franco-russe Xavier Moreau, qui a vu ses avoirs gelés sans autre forme de procès par le Conseil de l'Union européenne, celui-ci étant par ailleurs frappé d'une interdiction (arbitraire) d'entrer ou de transiter sur le territoire de l'UE. Du jamais-vu pour un citoyen, dont le seul tort est d'informer !
Sans parler de tous les anonymes que la milice politique macronienne vient tirer du lit à six heures du matin, après la publication d'un message un peu énervé sur un compte de réseau social... Tout cela est délirant.
Matés dans le sang, discriminés, fichés, les Gilets jaunes qui manifestaient légitimement leur colère, allaient subir le traitement habituellement réservé aux dissidents des républiques bananières... Pacifiques et pleins de bonne volonté, ils allaient être dégoûtés de l'engagement citoyen, pour finalement se résigner.
À chacun de mes retours en France, je suis choqué de voir la situation s'aggraver, les prix qui flambent de manière insensée, les boutiques et les entreprises qui ferment les unes après les autres. Le chômage qui bat des records, les libertés individuelles qu'on restreint toujours plus. C'est la faillite intégrale et personne ne semble vouloir bouger... Il y a comme un problème : les écrans auraient-ils condamné les gens à ce point ? Faut-il, comme au Népal en septembre dernier, couper le courant pour qu'ils daignent enfin lever les yeux ?
Radicale est la nécessité, nécessaire est la radicalité. Au fond, il suffit de peu pour que ça pète. Maintenons la pression. Par tous les moyens. "Bietan jarrai", comme diraient nos amis basques...
