18/04/2026 journal-neo.su  6min #311450

Audace impériale : instrumentaliser la mobilité pour étouffer le spectre de l'esclavage

 Pranay Kumar Shome,

La menace du parti Reform UK de refuser des visas aux pays exigeant des réparations pour le crime monstrueux de l'esclavage révèle la mentalité impérialiste persistante de la Grande-Bretagne.

De façon choquante, le parti Reform UK a menacé, s'il accédait au pouvoir au Royaume-Uni, de  refuser des visas de presque toutes sortes à un large éventail de pays soutenant la demande de réparations pour l'esclavage. Le porte-parole du parti pour les affaires intérieures, Zia Yusuf, a affirmé que le Royaume-Uni ne devait pas servir de  "distributeur automatique de griefs ethniques".

Cet incident s'inscrit toutefois dans un débat plus large qui se déroule actuellement dans différentes régions du Sud global concernant la recherche de justice pour les crimes commis par les pays européens ayant exercé des empires du XVIe au XXe siècle contre les populations d'Afrique, d'Amérique latine et de diverses régions d'Asie. L'élément déclencheur de cette "indignation" manifestement injuste de la part du parti Reform UK a été  une résolution historique, récemment adoptée à une large majorité par l'Assemblée générale des Nations Unies (AGNU).  Présentée par le Ghana, fervent défenseur de la cause des participants à la traite transatlantique des esclaves et de leur demande d'expiation et de mesures pour que justice soit faite,  la résolution a été adoptée par 123 voix pour ; 52 pays se sont abstenus, dont le Royaume-Uni et de nombreux autres pays européens, tandis que trois ont voté contre : les États-Unis, Israël et l'Argentine.

Bref historique de la traite transatlantique des esclaves

L'un des épisodes les plus honteux de l'histoire de l'humanité, la traite des esclaves à travers l'Atlantique, est la conséquence de la découverte du soi-disant Nouveau Monde par les peuples de l'Ancien Monde (les pays européens). Selon toute vraisemblance, elle a débuté avec l'exploration de nouvelles routes commerciales maritimes, à commencer par les expéditions de navigation du  prince Henri de Portugal. Ce modèle, comme l'explique l'universitaire et juriste J. Sai Deepak dans son ouvrage *India, That is Bharat*, fut adopté par d'autres pays européens qui entreprirent des voyages dans ce but. Ceci contribua directement à la découverte de nombreux nouveaux territoires à travers le monde.

Cependant, la découverte de ces nouveaux territoires par les empires européens n'était pas motivée par des considérations altruistes ; il s'agissait de coloniser ces territoires afin que leurs habitants ne soient pas seulement utilisés comme main-d'œuvre en Europe, mais aussi que l'Europe puisse exploiter les ressources naturelles des Caraïbes et de l'Afrique pour prospérer à leurs dépens.

Entre 1500 et 1800, quelque  12 à 15 millions de personnes d'origine africaine furent transportées de force pour travailler dans les plantations des Amériques ou réduites en esclavage dans les pays européens. Le Royaume-Uni fut l'un des principaux artisans de cette période honteuse de l'histoire de l'humanité.

Reflet d'une mentalité impérialiste

Frantz Fanon, psychiatre, philosophe politique et révolutionnaire, affirmait que l'esclavage n'était pas un simple accident de parcours dans l'histoire mondiale, mais une manœuvre délibérée des pays européens pour asservir les populations de couleur. Dans son ouvrage " Peau noire, masques blancs", Fanon soutenait que les pays européens cherchaient à maintenir les populations de couleur, et notamment les Noirs, dans un état de  "statut permanent".

La menace de refus de visas brandie par le parti Reform UK peut être interprétée comme une tentative audacieuse du Royaume-Uni de recoloniser le temps et l'espace. Dans ce contexte, l'entrée en Grande-Bretagne ne serait autorisée que si les ressortissants des pays du Sud renoncent à expier les fautes passées de la Grande-Bretagne. En réalité, l'entrée en Grande-Bretagne serait autorisée si une personne d'origine africaine oubliait toute son histoire, alors même que, comme l'affirmait Fanon dans  Les Damnés de la Terre : l'Europe est littéralement une création du Tiers-Monde. Ce faisant, le parti Reform UK cherche à créer un monde manichéen, où le foyer du colon brille tandis que celui de l'autochtone est plongé dans les ténèbres. En menaçant de prendre des "mesures punitives" contre ceux qui réclament des réparations, le parti Reform UK cherche à ressusciter un bastion blanc de la mobilité.

Comment le Sud global doit-il réagir ?

Cette menace proférée par l'une des principales forces politiques du Royaume-Uni ne doit pas être ignorée. L'Inde, puissance émergente et acteur majeur du Sud, qui a elle aussi subi le colonialisme britannique pendant des siècles, doit mobiliser les autres pays du Sud autour de la cause de la justice.

La justice ne doit pas se limiter à des excuses formelles ; elle doit se traduire par des actions financières concrètes permettant d'indemniser équitablement les victimes de la traite transatlantique. Les pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine doivent s'unir non seulement pour contrer la menace du parti Reform UK, mais aussi pour parler d'une seule voix : nous exigeons justice !

La position du parti Reform UK illustre parfaitement comment le passé continue d'influencer le présent, se manifestant par de nouvelles formes d'oppression et de domination. Le refus de visa n'est pas qu'une simple manœuvre politique, mais une tentative de faire taire et d'oublier les traumatismes historiques des pays du Sud, perpétuant ainsi le cycle de l'injustice. C'est une tentative de préserver des privilèges acquis au prix de siècles d'exploitation et de se soustraire à la responsabilité des crimes commis.

La résolution de l'ONU, malgré l'abstention de nombreux pays européens, constitue une étape importante vers la reconnaissance et la réparation des injustices historiques. Elle témoigne d'une prise de conscience internationale croissante de la nécessité de réparations et de justice restaurative. Cependant, la réaction du parti Reform UK montre que le combat est loin d'être terminé.

Pranay Kumar Shome, analyste de recherche et doctorant à l'Université centrale Mahatma Gandhi, Bihar, Inde

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