20/04/2026 reseauinternational.net  8min #311601

Huawei vu par Le Monde : un cas d'école de désinformation médiatique

par François Vadrot

Comment un article du quotidien français de référence construit, à coups d'omissions et d'imprécisions, le récit d'un géant aux abois qui affiche pourtant une santé éclatante.

Article économique publié par Le Monde le 18 avril 2026. "Huawei, le géant chinois, joue sa survie dans les télécoms en Europe. Le champion de la tech chinoise est plus que jamais sur la défensive depuis les derniers coups de boutoir de la Commission européenne, déterminée à le bannir des réseaux mobiles et de l'Internet fixe du continent".

Dans son édition du 18 avril, Le Monde publie un long article intitulé : " Huawei, le géant chinois, joue sa survie dans les télécoms en Europe". Le propos est que le groupe serait au bord du précipice, et son sort dépendrait entièrement des décisions de Bruxelles. Pour quiconque suit l'actualité technologique, ce récit a de quoi surprendre. Non que Huawei soit au-dessus de tout soupçon - ses liens avec Pékin et les questions de cybersécurité méritent débat. Mais la démonstration avancée par le quotidien du soir ne repose sur presque rien de tangible. Pire : elle mobilise des procédés rhétoriques et des silences qui relèvent moins du journalisme que de la manipulation narrative. Décryptage.

Le chiffre qui ne prouve rien, mais qui fait illusion

L'argument massue de l'article tient en un pourcentage : "en 2025, ils [les revenus de la zone EMEA] se sont élevés à près de 161 milliards de yuans [...], représentant 18% de son chiffre d'affaires mondial". Le lecteur pressé en déduira que l'Europe pèse 18% des revenus du groupe, et qu'un bannissement du Vieux Continent serait donc fatal.

Le problème, c'est que ce chiffre de 18% ne correspond pas à l'Europe. Il correspond à la zone "EMEA", qui agrège l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique. Huawei ne publie jamais le détail entre ces trois sous-ensembles. Impossible, donc, de savoir quelle part de ces 18% revient à l'Union européenne, et quelle part revient aux marchés dynamiques du Golfe ou d'Afrique, où le groupe engrange contrat sur contrat sans aucune menace de bannissement.

Utiliser un agrégat aussi large pour quantifier l'importance d'un seul de ses composants est une faute méthodologique élémentaire. Un journaliste rigoureux l'aurait signalée. Le Monde préfère laisser le chiffre brut faire son effet, sans recul critique. C'est moins une analyse qu'un tour de passe-passe statistique.

La parade du titre : un alibi, pas une justification

Face à la critique, Le Monde pourrait rétorquer que son titre précise bien "dans les télécoms en Europe", et qu'on lui fait un procès d'intention. L'objection est prévisible. Elle n'en est pas moins spécieuse, pour trois raisons.

D'abord, le texte ne s'en tient jamais à ce cadre restreint. Le chapô évoque un "champion chinois plus que jamais sur la défensive" et affirme que son "avenir n'a jamais paru aussi menacé". Aucune mention de l'Europe dans ces phrases. Le lecteur est invité à s'inquiéter pour le groupe tout entier. La restriction du titre fonctionne comme un pare-feu sémantique : on l'agite si l'on est pris en défaut, mais on l'oublie dans le corps du récit pour mieux globaliser l'alarme.

Ensuite, même en acceptant le cadre européen, la démonstration reste viciée. Prouver qu'un marché est vital suppose d'en mesurer correctement le poids. Or, nous venons de le voir, l'article utilise le chiffre de 18% - qui inclut le Moyen-Orient et l'Afrique - comme s'il s'appliquait à la seule Europe. La faute logique persiste, quel que soit le périmètre géographique revendiqué.

Enfin, un article consacré à un marché spécifique ne peut pas, sans manquer à l'éthique journalistique, passer sous silence la santé globale de l'entreprise. Omettre les résultats mondiaux de Huawei, c'est priver le lecteur des éléments de contexte indispensables pour évaluer la véritable portée des difficultés européennes. C'est comme écrire un article intitulé "Renault joue sa survie en Russie" sans jamais mentionner que le groupe se porte bien par ailleurs. L'information n'est pas restreinte ; elle est amputée.

Les faits qu'on choisit de ne pas voir

Si l'article s'était contenté d'une imprécision sur un chiffre, on pourrait parler de simple négligence. Mais les omissions sont bien plus systématiques, et concernent tous les indicateurs qui contredisent le récit du "géant aux abois".

Des résultats financiers excellents, tout simplement passés sous silence

L'article évoque longuement la chute du chiffre d'affaires entre 2019 et 2021, conséquence des sanctions américaines. Mais il s'arrête là. Le lecteur n'apprendra jamais que Huawei a publié, pour 2025, le deuxième meilleur résultat de son histoire : 880,9 milliards de yuans de chiffre d'affaires (environ 112 milliards d'euros), en hausse de 2,2%, pour un bénéfice net de 68 milliards de yuans (8,6 milliards d'euros), en hausse de 8,7%. L'entreprise a investi 192,3 milliards de yuans en R&D (24,3 milliards d'euros), soit près de 22% de ses revenus. Ces chiffres sont publics, accessibles en quelques clics sur le site corporate du groupe. Les ignorer, dans un article censé évaluer la santé d'une entreprise, n'est pas anodin.

Le retour en force dans les smartphones et l'émergence d'HarmonyOS : un angle mort complet

L'article mentionne la chute des ventes de smartphones après l'interdiction d'utiliser les services Google en 2019. Puis plus rien. Comme si l'histoire s'était arrêtée là. Pourtant, au premier trimestre 2026, Huawei a repris la première place du marché chinois des smartphones, avec 20% de part de marché,  son plus haut niveau depuis 2020, dans un marché pourtant en recul de 4%. Son modèle phare sorti en juin 2025, le Pura 80 Ultra, caracole toujours en tête du  classement photo par DXO près d'un an plus tard.

Surtout, le groupe a construit HarmonyOS, son propre système d'exploitation, qui compte désormais plus de 50 millions d'appareils sous ses versions 5 et 6, avec un rythme d'adoption de plus de 15 millions d'unités par mois. L'écosystème réunit 10 millions de développeurs et 350 000 applications natives. Qu'un journaliste couvrant les technologies ignore un tel phénomène, ou choisisse de le taire, interroge.

La révolution des puces Ascend : le non-sujet

Alors que l'intelligence artificielle est le sujet technologique mondial du moment, l'article du Monde ne consacre pas une ligne aux avancées de Huawei dans ce domaine. Pourtant, le lancement du processeur Ascend 950PR début 2026 est un événement majeur, comme nous l'évoquions  dans un autre article hier : ses performances d'inférence sont jusqu'à 2,87 fois supérieures à celles du H20 de Nvidia. Les géants chinois du cloud (Alibaba, ByteDance, Tencent) en ont précommandé des centaines de milliers d'unités. Le laboratoire DeepSeek a annoncé que son futur modèle V4 serait entièrement optimisé pour cette puce, le rendant indépendant de la plateforme CUDA de Nvidia. Jensen Huang, le PDG de Nvidia, a lui-même qualifié cette avancée de "résultat terrible pour les USA".

Comment peut-on écrire 2500 mots sur la situation de Huawei en 2026 sans évoquer une seule fois ce qui constitue peut-être son plus grand succès stratégique récent ? La réponse est simple : parce que cela ne cadre pas avec le récit d'un groupe sur la défensive.

L'Europe, centre du monde ?

L'un des ressorts narratifs de l'article est de faire de l'Union européenne l'arbitre du destin de Huawei. Le Vieux Continent serait le champ de bataille décisif, celui où tout se joue. Mais cette centralité est largement fantasmée.

D'abord, parce que la Chine représente à elle seule 70% du chiffre d'affaires de Huawei. Le marché domestique est un socle colossal et inébranlable, qu'aucune décision de Bruxelles ne peut affecter.

Ensuite, parce que l'Asie-Pacifique affiche une croissance de 15,7% en 2025, bien supérieure à celle de la zone EMEA. C'est là, dans les économies émergentes d'Asie du Sud-Est, que se joue l'expansion future du groupe.

Enfin, parce que l'Amérique latine, totalement absente de l'article, est la preuve vivante de l'échec de la croisade anti-Huawei. Malgré des années de pressions américaines, seul le Costa Rica a banni les équipements chinois. Au Brésil, au Mexique, au Chili, les opérateurs continuent de déployer la 5G avec Huawei. Le groupe y a même signé de récents contrats, comme avec l'opérateur brésilien iez !. Si la "survie" de Huawei dépendait de la capacité des USA à imposer leurs vues au reste du monde, l'Amérique latine aurait dû être un théâtre d'effondrement. Elle est au contraire un théâtre de résilience.

Que reste-t-il de l'article ?

Une fois retiré le chiffre trompeur des 18%, une fois rétablis les résultats financiers, les succès dans les smartphones, les avancées dans l'IA et la réalité des marchés mondiaux, que reste-t-il de l'article du Monde ? Une thèse - "Huawei joue sa survie en Europe" - qui ne repose sur à peu près rien de tangible.

Le lecteur est en droit de se demander quel est l'objectif d'un tel papier. Informer sur la situation réelle d'une entreprise mondiale ? Visiblement non. L'article ne cherche pas à établir des faits, mais à conforter un récit préétabli : celui d'une Chine technologique fragilisée par les sanctions occidentales, et d'une Union européenne qui aurait le pouvoir de faire tomber les géants.

Ce n'est pas du journalisme. C'est de la narration politique habillée en analyse économique.

La question n'est pas de savoir si Huawei est une entreprise irréprochable. Les débats sur la cybersécurité, la propriété intellectuelle ou les liens avec l'État chinois sont légitimes et doivent être menés avec rigueur. Mais précisément : ils exigent de la rigueur. Celle qui consiste à regarder les chiffres en face, à ne pas travestir les données, et à ne pas omettre les faits qui dérangent.

L'article du Monde échoue sur tous ces plans. Il ne démontre rien de ce qu'il affirme. Il ne documente pas une réalité économique ; il illustre une idéologie. Et c'est en cela qu'il constitue un cas d'école de désinformation médiatique.

source :  François Vadrot

 reseauinternational.net