21/04/2026 legrandsoir.info  7min #311691

« Comment exterminer une civilisation ? »

Alvaro Garcia Linera

Il existe une prédisposition sociale à l'impensable et à l'abomination, propre à ces temps d'effondrement du système de croyances dominant et à l'absence, temporaire, d'un nouveau.

Comment exterminer une civilisation ?

Il existe une prédisposition sociale à l'impensable et à l'abomination, propre à ces temps d'effondrement du système de croyances dominant et à l'absence, temporaire, d'un nouveau.

Le 7 avril, sur son réseau social Truth, Trump a proféré sa sentence contre l'Iran : "Cette nuit, toute une civilisation disparaîtra."

Ce qui est terrifiant, ce n'est pas seulement l'intention d'un président d'une puissance nucléaire de se préparer à exterminer toute "une civilisation", mais aussi le silence et le morbide avec lesquels cette déclaration monstrueuse a été reçue par "l'opinion publique" dominante dans le monde entier.

Peu de gens ont été horrifiés par la menace publique et officielle d'assassiner des millions de personnes - enfants, adultes, personnes âgées - et de dévaster leur culture, leur histoire, leur religion, leur économie, leur géographie, leurs institutions et leur descendance, car tout cela constitue une "civilisation".

Certains se sont empressés de vérifier dans quelle mesure cet ultimatum avait affecté le prix international du pétrole et du gaz qu'ils consomment dans leurs pays. D'autres, avec indifférence, ont fait glisser leur doigt sur l'écran de leur téléphone pour regarder une vidéo plus amusante, tandis qu'une grande quantité de psychopathes au pouvoir ont enclenché le chronomètre pour comptabiliser le temps restant avant d'assister au nouveau spectacle : voir Trump reculer de manière épique, ou contempler en direct l'extinction apocalyptique d'une nation de 90 millions d'habitants. L'une ou l'autre option leur était égale.

Si quelqu'un se demande comment il a été possible qu'en 1944, à Auschwitz, on incinérait une civilisation tandis que sur la côte baltique, les classes moyennes allemandes profitaient avec une joie débordante de l'été chaud, il n'a qu'à regarder la paraisse nonchalante des actuels dirigeants de la majorité des pays du monde, et de leurs représentants lettrés, face au génocide à Gaza ou aux intimidations stridentes de Trump.

La comparaison n'est pas forcée. En 1943, le chef suprême des SS A. Himmler, dans un discours en Pologne, a tracé la modalité opérationnelle de "l'extermination du peuple juif" (yadvashem.org). Remplacez le mot "peuple" par "civilisation" et vous obtenez la même sentence génocidaire qui a été proférée aujourd'hui contre l'Iran. À la différence près qu'Himmler a précisé qu'il ne "faudrait pas en parler en public". Aujourd'hui, en revanche, on le fait à travers tous les grands médias.

Ce déplacement de la frontière de ce qui est normalisé publiquement, de ce qui est indifférent ou risible pour les paramètres moraux de l'électeur, est frappant. Il n'est pas uniquement lié à la qualité personnelle des présidents qui monopolisent la force performative du langage officiel. C'est aussi une prédisposition sociale à l'impensable et à l'abomination, propre à ces temps d'effondrement du système de croyances dominant et à l'absence, temporaire, d'un nouveau.

Mais comment Trump est-il passé de la planification de la décapitation des dirigeants d'un pays souverain à l'annonce de l'extermination possible d'une nation ? On peut dire qu'en moins d'un mois, Trump et le cabinet qui l'accompagne sont passés par trois conceptions de l'État, toutes trois vouées à l'échec lorsqu'il s'est agi de les instrumentaliser pour leurs attentes.

La première, plus proche de l'absolutisme monarchique qui identifie le régime de gouvernement d'un pays à la personne du souverain. Dans ce cas, décapiter le dirigeant, c'est décapiter la cohésion politique de la société, ce qui la transforme en un conglomérat de personnes vaincues et soumises au souverain externe qui détient la capacité de définir la vie ou la mort de toute autre personne du pays. C'est pourquoi tuer le leader suprême iranien - Ali Khamenei - a été le principal objectif du premier bombardement américain sur l'Iran.

Le succès de cet objectif a été spectaculaire. Trump annonce des opérations militaires le 28 février et le 1er mars, la mort du leader iranien est confirmée. Mais, contrairement à toute attente, le gouvernement n'est pas tombé et le peuple iranien n'est pas sorti jubilant dans les rues pour agiter des drapeaux américains. On supposait que, le leader mort, le gouvernement serait paralysé et que la société iranienne, qui avait manifesté des semaines plus tôt contre le gouvernement en raison de l'inflation et de l'effondrement des revenus économiques, célébrerait la mort du dirigeant. Mais rien de tout cela n'est arrivé. La société iranienne s'est repliée dans un deuil généralisé.

Après l'échec de l'interprétation absolutiste du corps gouvernemental, on est immédiatement passé à une conception wébérienne de l'État. Selon cette conception, l'État est le monopole de la coercition ; par conséquent, mettre fin à ce monopole de l'extérieur s'est présenté comme le moyen de faire s'effondrer tout type de gouvernement et même d'anéantir la machine répressive qui, soit-disant, "empêche" les Iraniens de fêter la "libération" américaine.

Ainsi, dans les jours suivants, les avions et missiles des États-Unis et d'Israël ont tenté d'anéantir l'aviation, la flotte navale et les postes de commandement de l'armée iranienne. De plus, ils ont assassiné certains commandants politiques et militaires du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, de l'État-major, des milices et trois ministres. Mais, malgré cela, le gouvernement islamique n'est pas tombé, ne s'est pas rendu et encore moins n'a pas disparu.

Au contraire, dans une logique décentralisée et diluée dans la population, étonnante et propre aux guerres de guérilla - sauf que désormais avec des missiles hypersoniques, des drones, des barges rapides et des RPG -, les Iraniens ont neutralisé les batteries de défense aérienne sophistiquées et extrêmement coûteuses des États-Unis et d'Israël déployées au Moyen-Orient. Ils ont détruit et forcé à l'évacuation les 13 bases militaires américaines du golfe Persique, contraignant les 40 000 militaires qui y étaient stationnés à se réfugier dans des hôtels civils ou dans les bases d'Allemagne et d'Italie (Wall Street Journal, 8 avril).

Cette erreur de conception a coûté très cher à Trump. Fin mars, le Financial Times estimait un coût d'environ 30 milliards de dollars, sans qu'il ait été possible de changer le "régime" et de contrôler le détroit d'Ormuz. Ensuite, il y a la flambée du prix du pétrole qui comprimera la croissance de l'économie mondiale. Et, sur le plan intérieur, l'augmentation scandaleuse du prix de l'essence de 30 %, qui portera certainement sa facture politique lors des élections législatives de novembre.

Tous ces échecs ont encore plus obscurci la raison de Trump, le conduisant désormais à expérimenter une conception raciale du pouvoir. S'appuyant sur Huntington - pour qui l'État n'est qu'un véhicule d'une unité supérieure appelée "civilisation", composée de la religion, de l'histoire partagée, des coutumes, de l'auto-identification et de la langue, et dont la supériorité par rapport aux autres se mesure à "l'application de la violence organisée" (Le Choc des civilisations, p. 58) -, il a conclu que pour en finir avec le "régime" gouvernemental iranien, il fallait raser la "civilisation" iranienne. Et c'est ce qu'il a annoncé.

Mais comment anéantir "en une nuit" la culture, l'histoire, le mode de vie, les institutions et la religion de 90 millions de personnes ? Les formes traditionnelles de colonialisme par catéchèse et acculturation nécessitent des décennies ou des siècles. Les tuer dans des camps de concentration, comme à Gaza, prendrait des années. Faire disparaître une civilisation en une nuit requiert inévitablement une "solution finale" atomique. Telle est la menace sous-jacente.

Finalement, le 7 avril lui-même, Trump a annoncé une trêve de deux semaines. Les actions de Wall Street ont de nouveau augmenté, l'arrivée de l'Armageddon a été rangée dans un tiroir et la tolérance mondiale à la barbarie s'est cachée derrière un silence hypocrite. Mais, comme en 1943 en Europe et maintenant à Gaza, le monde du "normalisé" s'est déjà déplacé encore plus loin vers l'abîme.

On dit que Trump, ses paroles et ses actions, ne seront pas durables et montrent la décadence d'un empire et de l'ancien ordre mondial. Oui, mais ils doivent aussi être vus comme le tremblement redoutable des débuts d'un nouvel ordre. Comme nous le rappelle Hegel, l'histoire avance toujours à tâtons du mauvais côté des passions et des désirs égoïstes. C'est pourquoi Trump est la personnification même du temps liminal.

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