21/04/2026 reseauinternational.net  4min #311705

Qu'est-ce que le progrès ?

par Rorik Dupuis Valder

Qu'est-ce que le progrès ? Vaste question. Et pourtant déterminante pour comprendre l'état du monde et la persistance des inégalités.

Tout d'abord, il convient à mon sens de faire la distinction entre le progrès social et humain d'une part, et le progrès économique et technologique d'autre part, ces deux "couples" n'étant pas strictement dépendants l'un de l'autre comme voudraient nous le faire croire les idéologues de la modernité.

En effet, il serait absurde de dire que le progrès économique a nécessairement une incidence sur le progrès social et humain : prenons l'exemple des pétromonarchies, qui produisent quantité de nouveaux riches aux mœurs déviantes, très peu soucieux des inégalités et affreusement rétrogrades quant aux droits de la femme ou au sort des minorités ethniques. Les hôteliers du monde vous le diront : ces gens, qui estiment que leur fortune leur autorise tous les excès, sont humainement les pires clients...

De la même façon, le progrès technologique n'a pas nécessairement d'incidence sur le progrès social et humain : prenons l'exemple d'un pays comme l'Inde, qui applique encore, malgré ses importantes avancées scientifiques et technologiques, le système discriminatoire des castes, et où près d'un tiers de la population urbaine vit dans des bidonvilles. Comment peut-on, moralement, profiter de son statut, de ses privilèges, tout en voyant ses congénères mourir de faim à quelques encablures de chez soi ?...

Autre cas significatif, et pas des moindres : celui des États-Unis d'Amérique.  Obésité,  toxicomanie : la première puissance - économique et militaire - du monde présente ainsi de graves problèmes de santé publique. En effet, trois quarts de ses adultes et un tiers de ses enfants sont en surpoids, et près de 50 millions de personnes - soit environ 17% de la population nationale âgée de 12 ans et plus - y souffrent d'addictions (drogues ou alcool). "Première puissance mondiale" ? Tout est relatif, surtout quand le progrès consiste à fabriquer et exporter toujours plus d'armes, dans le but de tuer et détruire...

Non, les smartphones ne font pas le bonheur des populations ! Non, l'argent ne fait pas la civilisation ! Et si l'on démocratisait plutôt l'esprit ?...

Les progrès matériels sont ce qu'il y a de plus visible, de plus spectaculaire : ils arrangent surtout l'homme politique du XXIe siècle qui est un communicant, un homme d'image, avant d'être un gestionnaire juste et efficace... Triste période, pour les gens méritants, que celle de la politique des apparences !

Je dirais même que la mise en avant des progrès matériels sert souvent de leurre pour masquer la réalité sociale et la situation des droits humains dans un pays. Car les questions fondamentales sont les suivantes : ces progrès matériels profitent-ils au plus grand nombre ? Les richesses sont-elles équitablement réparties ? Les services publics fonctionnent-ils correctement ?

Pour avoir vécu dix ans en Afrique du Nord, dans des pays aux métropoles modernes, bénéficiant de toutes les avancées scientifiques et technologiques, mais souffrant d'injustices et de disparités régionales importantes, je dirais que le "sous-développement" d'un pays - j'entends par là la persistance des inégalités sociales et des discriminations - est dû à trois facteurs principaux : la corruption, la sous-éducation et le dogmatisme religio-culturel.

Ainsi, je définirais le progrès comme la conscience du citoyennat, et donc comme la recherche du désintéressement et l'effort de non-appartenance ; c'est-à-dire le rejet de toute forme de tribalisme : familial, religieux, ethnique, national. C'est peut-être un peu rude, mais à mon avis nécessaire : on ne peut faire progresser l'humanité sans vision universaliste.

Car c'est bien le tribalisme qui entraîne les abus, les discriminations en tous genres. C'est le tribalisme qui hiérarchise les gens, les divise, les oppose de façon artificielle, au détriment d'un projet commun, sociétal ou universel.

Au risque de paraître pour un original (!), en tant que pédagogue et humaniste résistant, je persiste et signe : l'éducation pour tous est la première condition du progrès. Reste à définir l'"éducation"... Car oui, il y a des gens dits "éduqués" qui sont aussi d'inquiétants demeurés ou de véritables salopards : les classes dirigeantes en sont pleines. Alors, peut-être convient-il d'être éduqué, mais pas trop. Autrement dit, d'être raisonnablement éduqué.

Ma conclusion sera la suivante : il n'y a pas de progrès sans raison.

C'est pourquoi le progrès, paradoxalement, se doit parfois d'être "régressif". Régressif au nom de la raison. Au nom de la morale. Pour la préservation de la dignité humaine - priorité absolue, trop souvent oubliée... Là est le problème : la corruptibilité de l'homme. Face à l'argent, face à la machine, face aux perspectives d'intégration et de domination.

 Rorik Dupuis Valder

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