
Génération 7 Octobre : La honte a changé de camp
par Nathanaël Gershom
Il est une image d'Épinal qui a la vie dure dans les chancelleries occidentales et les médias mainstream : celle d'un "peuple juif" uni derrière Israël, forteresse assiégée au milieu d'un océan arabe hostile. Cette image est non seulement fausse, mais elle est devenue un obstacle majeur à la compréhension du conflit qui embrase le Moyen-Orient.
La réalité, documentée par des études sociologiques approfondies, est que le judaïsme mondial traverse la crise identitaire la plus grave de son histoire moderne. Et le front de fracture le plus spectaculaire se situe chez les jeunes générations.
La Génération qui ne veut plus être "Sioniste"
Aux États-Unis, qui abritent la deuxième plus grande communauté juive du monde après Israël, un sondage massif réalisé en 2025 par la Jewish Federations of North America a révélé un chiffre stupéfiant. À la question "Vous identifiez-vous comme sioniste ?", une écrasante majorité de jeunes juifs de moins de 35 ans a répondu Non. Pourtant, dans le même sondage, 76% de ces mêmes jeunes reconnaissaient le droit d'Israël à exister.
Comment expliquer ce paradoxe ? Pour cette "Génération du 7 Octobre", le mot "sionisme" a été vidé de son sens historique de "libération nationale". Il a été rempli, par les images quotidiennes de Gaza et par le discours du gouvernement Netanyahou, d'un contenu nouveau : suprémacisme, occupation, colonies, bombes sur les écoles.
Ces jeunes juifs américains sont nés et ont grandi dans un monde où Israël est dirigé sans interruption ou presque par Benjamin Netanyahou et la droite religieuse. Ils n'ont pas connu les kibboutz socialistes ni l'euphorie des Accords d'Oslo. Ils n'ont connu que la colonisation, la guerre et le mépris affiché pour les valeurs libérales qu'ils chérissent. Pour eux, être juif et être solidaire des Palestiniens n'est pas une contradiction. C'est une obligation morale. Ils refusent qu'on leur vole leur judaïsme pour en faire l'alibi d'un État ethno-religieux qu'ils ne reconnaissent plus.
Gideon Levy : La Voix de la Honte Israélienne
Ce schisme ne concerne pas seulement la diaspora. Il ronge aussi la société israélienne de l'intérieur. Le journaliste Gideon Levy, plume célèbre et redoutée du quotidien Haaretz, en est l'incarnation la plus courageuse.
Dans une tribune récente qui a fait l'effet d'une bombe, Levy a écrit : "La plupart des juifs ont honte d'Israël." Il ne parlait pas des juifs "assimilés" ou "déconnectés". Il parlait de ses propres compatriotes, de ses lecteurs, des gens qui voient, jour après jour, ce qui est fait en leur nom.
Levy s'en prend à la rhétorique de défense du gouvernement israélien qui consiste à traiter tout juif critique de "traître qui cherche à plaire aux goyim". Il démonte ce qu'il appelle la "mentalité de diaspora" : cette psychologie du ghetto qui voit toujours le juif comme une victime impuissante et le non-juif comme un propriétaire terrien hostile. "Regardez la réalité en face", tonne Levy. "Israël n'est plus David. Israël est une superpuissance régionale, un État intimidateur doté de l'arme nucléaire, qui affame des populations et bombarde des hôpitaux."
Pour Levy, l'accusation de "haine de soi juive" n'est plus qu'un argument éculé, un réflexe pavlovien pour empêcher toute discussion de fond. On ne peut pas bombarder des enfants pendant des mois et s'étonner que le monde, y compris une partie du monde juif, vous tourne le dos.
Une Fracture Religieuse et Politique
Il serait faux de croire que tout le monde juif bascule dans la critique d'Israël. La communauté se polarise à l'extrême.
D'un côté, les ultra-orthodoxes et les sionistes religieux. Leur poids démographique est en forte croissance, en Israël comme en diaspora. Ils sont les alliés objectifs de la droite évangélique américaine. Ils voient dans Trump et Hegseth des instruments de la Providence.
De l'autre, les libéraux et les laïcs. Ils sont majoritaires aux États-Unis, mais en déclin démographique. Ils sont pris en tenaille entre leur attachement viscéral à Israël et leur rejet profond de sa politique actuelle.
Cette guerre civile idéologique est le véritable "danger existentiel" pour l'État d'Israël tel qu'il est aujourd'hui. Un État qui perd le cœur et l'âme de sa propre diaspora est un État dont l'avenir est plus qu'incertain.