
Un général israélien de 50 ans raconte dans ce document fascinant comment, garçon paumé débarqué de Biélorussie juste après la fin de l'URSS à l'âge de 14 ans, il est devenu un preux guerrier d'Eretz Israël. Roman Gofman ou la fabrication d'un guerrier.
Fausto Giudice
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par Amos Harel

Dans un article de 2020, Roman Gofman racontait son histoire personnelle, celle d'un immigré de 14 ans à peine conscient d'être juif. Mais il a affronté le racisme et "est devenu Israélien" dans l'armée.
"Début des années 90, les plaines du Biélorussie, un matin morne et une petite famille sur le point de sacrifier son passé sur un autel."Regardez autour de vous", dit mon père d'un ton inhabituellement philosophique."Tout va changer. Pour votre mère et moi, il n'y aura probablement rien, mais pour vous les enfants, il y aura tout"".
En 2020, Roman Gofman, alors colonel, était étudiant au Collège de sécurité nationale des Forces de défense israéliennes. Dans le cadre d'un cours sur la société israélienne, les étudiants ont remis un article analysant leur parcours de vie et leur place dans la société.
Gofman a intitulé son article "Montagnes russes identitaires : l'absorption de l'aliya russe d'un point de vue personnel". Après avoir terminé ses études, il a été nommé commandant d'une division à la frontière syrienne.
Gofman a ensuite dirigé la base de Tze'elim dans le sud et a été grièvement blessé le 7 octobre ; en 2024, il est devenu le secrétaire militaire de Benyamin Netanyahou. À la fin de l'année dernière, le Premier ministre l'a choisi pour diriger le Mossad ; Gofman prévoit d'entrer en fonction début juin.
La nomination, comme on le sait, est controversée. D'anciens hauts responsables du renseignement affirment que la formation, l'expérience et les qualifications de Gofman ne suffisent pas. L'un des problèmes concerne l'utilisation d'un jeune de 17 ans, Ori Elmakayes, par des agents du renseignement qui travaillaient sous les ordres de Gofman, leur commandant de division.
Elmakayes a été utilisé dans une opération d'influence visant des personnes en Syrie. Il a été arrêté [par les Syriens, NdT] et a subi un interrogatoire difficile et une longue période de détention.
Au début de ce mois-ci, la commission Grunis, qui examine les nominations aux hautes fonctions publiques, a approuvé le choix de Gofman comme chef du Mossad. Dans une opinion minoritaire, l'ancien président de la Cour suprême, Asher Grunis, s'est opposé à la décision. La Haute Cour de justice entendra bientôt les requêtes contre cette nomination, et les experts juridiques affirment que l'affaire Elmakayes empêchera probablement Gofman d'obtenir le poste.
Néanmoins, l'article de Gofman est fascinant, en partie parce qu'il raconte une histoire très israélienne, plus courante dans les générations précédentes. Un jeune de 14 ans arrive en Israël à peine conscient de sa judéité et subit le principal processus de socialisation du pays : le service comme officier combattant dans l'armée.
Rebelle avec une cause
Les Gofman sont arrivés en Israël en mai 1990. "En tant qu'adolescent arraché à son identité russe [...] je refusais de comprendre pourquoi il fallait tout quitter et partir", écrit-il.
"Jusqu'à environ un an plus tôt, je ne savais même pas que j'étais juif. Un jour à l'école, je me suis retrouvé dans une bagarre où un garçon juif se faisait battre."Sale Youpin !", criait le groupe. En vérité, je le plaignais. Et maintenant j'allais être comme lui ?"
"Ce n'est qu'au milieu de l'année 1997, sur la place d'armes de la base d'entraînement Bahad 1, que j'ai senti l'étrangéité s'estomper. Mais j'ai rougi jusqu'au plus profond de mon âme de ne pas connaître l'hymne national et j'ai réalisé que je n'étais pas encore vraiment la personne que je voulais être".
"Dans cet article, j'ai essayé de retracer les montagnes russes dont les chemins ont façonné mon identité. Il est intéressant que la vague de prise de conscience de moi-même ait commencé par l'étrangéité : la résistance culturelle pendant l'adolescence à Ashdod, l'uniforme de Tsahal, les questions pointues de mes soldats, le frottement militaire avec les Arabes et enfin le Grand Rabbinat, qui au début ne voulait pas me permettre de me marier ici, car des papiers manquaient".
Certaines personnes l'ont aidé ; Gofman note que ses parents "maintenaient une ligne de communication ouverte, même dans les situations où tout semblait perdu".
À Ashdod, "mes parents ont décidé que je devais être israélien. Avec son sens aigu, ma mère a immédiatement saisi le potentiel de nuisance. [...] La tenue, l'école, les lieux de loisirs et autres marqueurs culturels étaient strictement surveillés, sous la condition"le moins russe possible". Mais il n'y a pas de raccourcis. Les préoccupations quotidiennes ont entraîné mes parents dans le travail de survie économique".
"Mon père, qui en Biélorussie dirigeait un hôpital, est devenu gardien sur un chantier de construction et un étudiant dévoué pour les examens de certification médicale. Jour et nuit pendant trois ans, il a étudié la médecine en anglais, une langue qu'il ne connaissait pas du tout. Ma mère, professeur de russe de profession, a trouvé du travail comme employée de bureau et femme de ménage le soir. Bref, ils n'avaient pas de temps libre".
Les parents de Gofman ont insisté pour l'envoyer dans une école où la plupart des élèves étaient nés dans le pays, plutôt que dans un lycée professionnel ORT où la plupart des élèves et des enseignants étaient russophones. Ses parents lui ont également interdit le parc Elisheva, un lieu de rencontre pour les nouveaux immigrants.
"Un optimisme prudent a commencé à poindre, et il semblait que le paradigme de mes parents prenait de l'ampleur. J'ai commencé à vouloir être israélien", écrit-il.
Sans surprise, à cet âge, Gofman a eu des problèmes dans sa vie amoureuse - avec une fille née en Israël. "J'ai couru là où nous étions convenus de nous retrouver, mais non sans avoir cueilli quelques fleurs dans un jardin. Je n'avais évidemment aucune idée qu'apporter des fleurs d'un jardin public était une infraction grave. Dès la première minute, j'ai su que quelque chose n'allait pas".
"Après quelques minutes de conversation, elle est allée droit au but."On ne pourra pas sortir ensemble. Tu dois comprendre : tu es russe et je suis israélienne"".
""Et alors. Je serai israélien aussi", ai-je répondu,"même si je voyais dans ses yeux que c'était une cause perdue"".
""Vous autres Russes, vous portez toujours les mêmes vêtements. Regarde, tu portes les mêmes chaussures depuis trois semaines", a-t-elle lâché".
Selon Gofman, "J'ai été insulté, j'étais en colère ; j'ai jeté mes chaussures dans la poubelle la plus proche et je suis rentré chez moi. Le lendemain soir, après une dispute avec mes parents, je suis allé au parc Elisheva, et l'année suivante je me suis inscrit à l'ORT. J'ai décidé que je ne voulais pas être israélien".
Les années suivantes furent très violentes et chaotiques. À Ashdod, la haine des nouveaux immigrants ne manquait pas ; il fallait certainement de la force et du courage.
Les filles russophones "ne pouvaient pas se promener dans la ville sans être insultées, abordées et parfois vraiment harcelées. Nous avons organisé des gardes pour les accompagner. Il y avait beaucoup de bagarres", écrit Gofman.
"Des quartiers entiers étaient déconseillés aux adolescents russes à cause des insultes de toutes parts, et il ne fallait pas oser répondre ni les regarder, sinon ils pouvaient vous sauter dessus et on ne savait pas comment ça finirait".
"Il y avait un quartier comme ça sur mon chemin vers l'ORT - le quartier Beit, rue du Rabbinat Kook. Le matin, il n'y avait pas de problèmes parce qu'il était tôt. Au retour, mes amis et moi avions la possibilité de faire un détour. C'est devenu un test de courage quotidien, et nous n'avons jamais pris le détour. Je me souviens de la sueur froide dans mon dos et de mon cœur battant alors que nous entrions lentement dans le quartier."Peut-être, cette fois-ci, non ?"me disais-je".
""Les voilà, les sales Russes !"[...] Nous avions convenu que nous attaquerions les premiers et choisirions des cibles, mais nous avons encaissé la plupart des coups. Ils étaient plus nombreux que nous".
Ce harcèlement a convaincu Gofman qu'il devait aller à la salle de sport. Il a rejoint un groupe de boxe. "Mes deux entraîneurs étaient des immigrants des années 70 qui m'ont conquis bien au-delà de la discipline et des techniques de combat. Sous leur regard, je me suis éloigné de la drogue et d'autres mauvaises choses".
"Avec le temps, je suis devenu plus fort : plus de confiance, moins de violence. Mais le plus important était qu'ils ont éveillé en moi un désir de volonté incessante, une caractéristique qui me servirait bien pendant mes années de service militaire".
Pourtant, l'idée de servir dans l'armée était loin. "Au fil du temps, nous sommes devenus indifférents à tout ce qui était bleu et blanc : symboles, actualités, attentats. Il n'y avait plus de place pour l'école et les études. Chaque matin, nous nous tenions sur la place d'armes en uniforme marine, comme c'était obligatoire à l'école maritime ORT, et nous"chantions"la"Hatikva"du bout des lèvres. Mais dès la première récréation, nous nous dirigions vers notre lieu de rencontre secret près de la plage. Il y avait d'innombrables plaintes, réprimandes et convocations des parents à l'école, mais en vain".
Les choses ont empiré à la fin de la 11ème année. "Nous avons commencé à fracturer des voitures pour voler les autoradios - comme ça, sans raison, simplement parce que nous nous ennuyions", écrit Gofman. "ça a duré quelques mois, jusqu'à ce qu'un jour la police frappe à la porte et, à la grande stupéfaction de mes parents, procède à une perquisition et m'emmène pour interrogatoire".
"Au poste de police, j'ai tout raconté - j'ai dit que j'avais tout fait seul - alors j'ai été envoyé dans un centre de détention à Ashkelon. Ça a été un choc - une nuit dans une cellule avec trois toxicos. Je me suis replié sur moi-même et toute la nuit je suis resté assis dans un coin, recroquevillé, à penser à comment j'en étais arrivé là".
Ses parents ont payé la caution. "Quand nous sommes rentrés à la maison, ma mère m'a doucement serré dans ses bras et m'a chuchoté à l'oreille :"Romchka, qu'est-ce qui va se passer ? Tu seras bientôt soldat ; tu dois être un bon soldat". Je me suis promis que je ne les décevrais plus jamais, plus jamais".
La plupart de ses amis n'ont pas survécu à la première année dans l'armée. "La compétition était pour savoir qui serait libéré de l'armée avec le moins de séjours en prison. J'étais entré au centre d'incorporation avec des sentiments mitigés. D'un côté, je savais que c'était un nouveau chapitre de ma vie, un grand défi, et j'avais envie d'exceller. De l'autre, dès les premières minutes, mon caractère rebelle m'a mis dans un coin".
""Tu es affecté au Corps blindé", m'a informé un soldat."Je ne vais pas dans les blindés", ai-je répondu."Je veux être commando, les blindés c'est des jobniks"", des bureaucrates en argot militaire.
"Très vite, je me suis retrouvé au trou, à échanger des coups avec des gars qui m'énervaient, puis à parier avec ces mêmes gars que je pouvais faire 800 pompes sans m'arrêter, et à passer quelques jours à réfléchir".
Cinq jours plus tard, un commandant de bataillon de l'école du Corps blindé est venu au centre de détention. "Nous nous tenions par trois et il a essayé de lancer une conversation. Quand mon tour est venu, j'ai dit mon nom, et le commandant de la détention a lu le casier judiciaire :"Refuse d'aller dans le Corps blindé, veut être commando, a participé à une bagarre et fait 800 pompes"".
"À la fin de la conversation avec tout le monde, le commandant du bataillon m'a pris à part. Un petit tour à l'extérieur de la prison, une histoire sur une récente mission au Liban [...] un quart d'heure d'authenticité, une touche personnelle, un peu d'inspiration. Le lendemain, j'étais en route vers le sud, vers un endroit appelé Sayarim" - une base militaire.
Combler les lacunes
"Tant de bonnes personnes autour de moi, venues de toutes les régions du pays, et à part les bons moments pendant les permissions du week-end, j'ai commencé à oublier que j'étais russe", écrit Gofman. "L'expérience succédait à l'expérience, des commandants exemplaires, les symboles du pays, l'héritage du combat, les yeux brillants de mes parents lors des cérémonies".
"Je me suis surpris à être ému lors de la levée du drapeau. Cours de commandement, leadership, responsabilité, premier accrochage au Liban. J'ai recommencé à vouloir être israélien".
"Quand je suis arrivé dans une compagnie opérationnelle, j'ai choisi pour mon équipe les pires soldats parce que je me reconnaissais un peu en eux. [...] Entraînement d'hiver sur le plateau du Golan, puis tenir la ligne dans la zone de sécurité au Liban sud, à l'avant-poste de Rihan".
"J'ai passé des jours et des nuits avec mon équipe au sommet de la montagne qui surplombait l'avant-poste de l'Armée du Liban Sud à Sejoud. Deux mois plus tôt, plusieurs membres d'équipage de char avaient été tués sur la montagne lors d'une attaque du Hezbollah aux missiles antichars".
"L'un d'eux était Eyal Shimoni, de mémoire bénie. Sa mère, Orna Shimoni, une femme chère que j'ai eu le privilège de rencontrer plus tard comme commandant de la 7e brigade, était l'une des fondatrices du groupe de protestation des Quatre Mères", qui réclamait le retrait du Liban.
"En quatre mois de service opérationnel, j'ai eu l'impression d'avoir été aspergé d'eau bouillante par un flot de critiques de la part de mes trois soldats. Au-delà du défi opérationnel, il y avait un flot de discussions sur une série de questions civiles sur lesquelles je manquais des connaissances nécessaires".
"Un jour, nous avons reçu un rapport concernant une attaque du Hezbollah. Nous nous sommes entassés dans un char à l'intérieur de l'avant-poste et avons commencé à nous déplacer vers une zone d'où il était possible de maintenir une ligne de tir vers le site de l'affrontement. En raison de l'urgence, j'ai choisi de traverser le village libanais de Rihan plutôt que de faire le tour, gagnant ainsi quelques précieuses minutes".
"J'ai compris par les communications radio que la majeure partie de la force ennemie était concentrée à un endroit que j'avais déjà vu dans mon viseur. J'ai ordonné de tirer un obus sur cet endroit. Le tireur a crié qu'il ne voulait pas tirer parce que nous n'avions pas encore quitté les rues du village. De plus, comme nous n'avions pas identifié de terroristes avec certitude, il était préférable de ne pas mettre en danger les civils libanais".
""Ce n'est pas le moment de discuter - tirez !", ai-je crié en retour. Voyant qu'aucun obus ne partait, j'ai moi-même appuyé sur les détentes depuis la position de chef de char. Une fois la poussière retombée, j'ai rendu compte au commandant de compagnie. Toute une mêlée s'n est ensuivie - débriefings et entretiens avec les commandants de compagnie et de bataillon sur les valeurs de Tsahal".
"Je me suis senti comme un échec total - après tout, qui d'autre que le commandant était censé se préparer à un moment de vérité comme celui-ci ? J'ai ressenti un grand vide au plus profond de mes connaissances et de mes bases culturelles. [...] J'ai réalisé que je n'étais pas encore celui que je voulais être".
Alors Gofman s'est mis à lire de la théorie. Une visite dans la colonie d'Eli, alors qu'il était commandant de compagnie dans le Corps blindé pendant la seconde Intifada, lui a laissé une forte impression. Lorsqu'il a été envoyé faire des études académiques, il a ajouté un jour par semaine à la yéchiva d'Eli.
"Sans aucun engagement et sans kippa, j'ai rejoint le programme des diplômés et j'ai très vite découvert que l'étude des lois juives n'était pas pour moi. J'ai eu le privilège de participer à un programme sur les croyances et la culture juives, l'histoire du sionisme, la Bible et la morale. J'ai découvert tout un monde de profondeur".
"J'ai senti que mes montagnes russes identitaires commençaient à ralentir. Beaucoup de choses sont devenues plus claires et plus complètes".
Gofman parcourait les librairies d'occasion à la recherche des écrits de l'idéologue sioniste travailliste Berl Katznelson et de "Comment Israël combat" de David Ben-Gourion, entre autres. "J'ai commencé à devenir israélien".
source : Haaretz via Fausto Giudice