28/04/2026 reseauinternational.net  4min #312272

Dominer ses tendances essentialisantes

par Rorik Dupuis Valder

Dans un  précédent article, nous exposions la tendance - plus ou moins naturelle - qu'a l'homme à catégoriser et essentialiser les choses. Il est important de comprendre en quoi cette tendance à la discrimination négative est à l'origine de nombreux conflits et incompréhensions dans nos sociétés, et en quoi il revient à chacun de la dépasser.

Par exemple, si je constate, d'après mes différentes expériences professionnelles, que beaucoup de mes ennuis sont venus de femmes obèses et d'hommes de petite taille, cela ne doit pas pour autant m'amener à craindre ni mépriser les femmes obèses et les hommes de petite taille. Sauf si les femmes obèses et les hommes de petite taille en viennent à s'organiser en communauté dans le but de nuire aux personnes grandes et minces (comme moi)...

Mais sérieusement, verra-t-on un jour toutes les femmes obèses et tous les hommes de petite taille s'associer pour un tel projet ? Cela serait une véritable prouesse de coordination, ma parole ! Et même si 99% des femmes obèses et des hommes de petite taille parvenaient à s'unir à cette fin, il resterait 1% d'innocents, au nom desquels il conviendrait de ne pas craindre ni mépriser les femmes obèses et les hommes de petite taille. Car il serait injuste, et dangereux, qu'on laisse la majorité condamner la minorité.

D'ailleurs, ne me suis-je pas trompé au début de mon analyse sur la caractérisation des principaux auteurs de mes ennuis ? En effet, la question de fond est celle-ci : quel est le déterminant majeur de l'individu ? celui qui le fait appartenir à un potentiel "groupe" ? Est-ce sa morphologie ? Allons, c'est ridicule. Sans doute par facilité, j'ai attribué mes ennuis aux agissements de femmes obèses et d'hommes de petite taille (qui l'étaient effectivement), cependant je n'ai pas précisé qu'il y a eu aussi, dans mon parcours, un certain nombre de personnes nuisibles qui n'étaient ni des femmes obèses ni des hommes de petite taille. En quelle proportion exactement ? Je ne saurais le dire !

Donc, cela m'oblige à reconsidérer la caractérisation des personnes à l'origine de la plupart de mes ennuis. Ces personnes ne doivent pas être définies par leur obésité ni leur petite taille - qui sont des déterminants superficiels -, mais par une caractéristique commune plus profonde : la jalousie. Ainsi, j'ai d'abord eu affaire à des jaloux, avant d'avoir affaire à des femmes obèses et des hommes de petite taille. Eh oui, on sous-estime le pouvoir de nuisance des jaloux. Car contrairement à la morphologie, la jalousie n'est pas visible chez l'individu, elle est donc difficilement identifiable.

Cette démarche de relativisation (ou de "désessentialisation") devrait aussi être suivie par ceux, nombreux, qui estiment que les prisons françaises sont "remplies de Noirs et d'Arabes". Même si cela est visiblement juste, il convient d'abord de rappeler que la Noirie et l'Arabistan n'existent que dans les fantasmes des "Blancs" les plus malhonnêtes... En effet, précisons quand même, pour sortir du confusionnisme populo-médiatique et de l'eurocentrisme primaire, qu'un Soudanais n'a pas grand-chose à voir avec un Malien ou un Antillais, tout comme un Afghan n'a pas grand-chose à voir avec un Marocain ou un Syrien... Ensuite, si ces "Noirs" et ces "Arabes" sont en prison, ils ne le sont pas du fait de leur négritude et de leur arabité - déterminants superficiels -, effectives ou pas, mais d'abord du fait d'un manque commun d'éducation.

Or, l'éducation n'a ni couleur, ni phénotype, ni nationalité : elle est universelle. Et éduquer, c'est aussi armer les plus marginalisés pour leur éviter la prison... Mieux, pour leur permettre de s'épanouir indépendamment de toute appartenance tribale, en faveur de la société, de l'humanité. S'il y a autant de "Noirs" et d'"Arabes" en prison en France, ce n'est pas parce qu'ils portent en eux le gène de la délinquance ! C'est qu'on les a laissés se définir et s'imposer en tant que délinquants. C'est qu'on les a laissés développer un imaginaire groupal où la délinquance est un facteur déterminant d'appartenance. Car en "Noirie" et en "Arabistan", il y a peu de chances qu'ils eussent été, pour la plupart, des délinquants, dans la mesure où leur imaginaire groupal aurait probablement été celui de la majorité, c'est-à-dire d'une relative normalité...

 Rorik Dupuis Valder

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