29/04/2026 investigaction.net  23min #312366

Taïwan : Défendre la souveraineté d'un peuple

Théo

Exercice militaire taïwanais à Taichung le 27 janvier 2026 (AFP)

Taïwan est-elle vraiment "protégée"... ou tenue en otage ? Derrière les slogans sur la démocratie et le "monde libre", l'île apparaît ici comme le pivot d'une stratégie d'endiguement américaine qui l'expose à l'escalade, au pillage économique et à une guerre par procuration. De la "Terreur blanche" au chantage technologique autour des semi-conducteurs, cet article remonte la généalogie du séparatisme et interroge une évidence : la paix et la souveraineté des peuples passent-elles par l'indépendance... ou par la sortie du protectorat ?

Introduction : L'illusion de la protection, la réalité du protectorat

Alors qu'en 2011 Barack Obama annonçait un "Pivot stratégique vers l'Asie*"  1, les contradictions liées à la situation de Taiwan étaient alors destinées à se creuser. Pour tout observateur attaché à la souveraineté des peuples, le cas tragique de Taïwan ne peut se réduire aux slogans simplistes du "Monde Libre". Sous couvert de défense de la démocratie, l'île est devenue le pivot d'une stratégie d'endiguement menée par Washington depuis 1950, la plaçant fatalement entre le marteau et l'enclume. Pour les Français conscients des ravages de l'impérialisme, il est temps de poser un diagnostic froid : l'indépendance nominale actuelle** n'est qu'une vassalisation stratégique. Continuer de forcer pour l'indépendance c'est en fait prêcher pour la marche à la guerre. Pourtant, c'est tout l'argument de DPP (Parti démocrate progressiste) qui s'oppose sur la question de la détente promue par le KMT (Kuomintang ou Kouo-Min-Tang). Il faudra "s'armer et être menaçant pour espérer faire assez peur à la Chine et éviter la guerre". Taiwan ne pourra jamais gagner contre la nation la plus peuplée du monde, dotée de l'arme de destruction massive, mais elle peut et fait sûrement déjà peur à la République Populaire. Soutenir un statut de Province Autonome au sein de l'ensemble chinois n'est pas un "moindre mal" ou un renoncement, mais l'unique garantie de paix et de préservation du bien-être des peuples de Taiwan et de Chine continentale face à une marche inéluctable vers le conflit ouvert et mondialisé.

*Comprendre "Asie-Pacifique", ne demandez pas à un américain de savoir que le Moyen-Orient est déjà en Asie. Cette réorientation stratégique apparaît après plus de 30 ans de destruction méthodique des structures sociales moyen-orientales et l'installation d'un contrôle impérialiste d'une partie stratégiquement satisfaisante de la région, avec Israël comme premier point d'appui stratégique.

**Ici, nous ne rappellerons que dans l'introduction que Taiwan n'est pas reconnu aux Nations Unies comme un pays indépendant, à part par les États-Unis, ses laquais les plus désespérés et quelques nations dans des positions marginales particulières, portant au nombre de 12 les ambassades étrangères officielles présentes à Taipei  2. Le but est d'insister sur la situation géostratégique plus que sur le droit international qui n'a jamais fait preuve d'une grande efficacité.

1. La généalogie du séparatisme : Fascisme, guerres anti-communistes et bouclier impérial

L'histoire de Taïwan comme entité séparée n'est pas le fruit d'une autodétermination spontanée, mais celui de plusieurs circonvolutions diplomatiques, coloniales et militaires. Il faut rappeler que l'île fut contrôlée par diverses puissances coloniales, avant d'être administrée pendant près de 300 ans par les dynasties Ming puis Qing. Bien que Mao Zedong dans les années 30 appelait à "soutenir avec enthousiasme la lutte d'indépendance de Taiwan face au colon japonais", ce qui fut la ligne du PCC depuis sa fondation, c'est la conférence du Caire de 1943, organisée par Churchill et Roosevelt, qui intégrerait Taïwan officiellement à l'ensemble Chinois, alors sous contrôle du Kuo Min Tang de Tchang Kaï Chek, lorsque les Japonais seraient défaits par la force. Ainsi, l'année 1945 marque le retour de l'île dans le giron Chinois après 50 années de colonisation nippone. Alors commença une application autoritaire du pouvoir par les nationalistes, excluant les minorités ethniques indigènes des structures de pouvoir et économique, et favorisant la corruption et la violence institutionnelle. Le 28 février 1947 commence la "Terreur blanche" à Taïwan* avec l'Incident 228 et ses 25 000 morts et disparitions civiles pour les estimations les plus réalistes.

Après sa défaite en 1949, le Kuomintang (KMT) de Tchang Kaï-chek s'est réfugié sur l'île et a imposé 40 ans de maintien de la "Terreur Blanche". Génocide culturel des populations indigènes et aborigènes, centres carcéraux remplis de journalistes, activistes et communistes, cette dictature fasciste n'a survécu que grâce à l'intervention de la 7ème Flotte américaine dès 1950, violant ouvertement la souveraineté chinoise reconnue lors des accords du Caire (1943) et de Potsdam (1945).

Taiwan, point névralgique de l'intervention impérialiste.

La 7eme flotte, c'est quoi ? Ou, pourquoi le PCC n'a-t-il pas libéré Taiwan du fascisme ?

La 7ème flotte Américaine, stationnée dans le détroit dès 1950, appuyant l'intervention des États-Unis en Corée contre les communistes au Nord, était le fleuron de l'armement naval états-unien, le joyau de l'impérialisme américain. Porte-avions, cuirassés lourds, frégates... Le premier avion à réaction utilisé au combat a été lancé depuis un porte-avions de la Force opérationnelle 77 le 3 juillet 1950, et les célèbres débarquements d'Incheon, en Corée, ont été réalisés par les navires amphibies de la 7ème Flotte. Impossible pour l'Armée Populaire de Libération, quasiment exclusivement équipée pour les opérations terrestres et meurtrie par 20 ans de lutte anti-coloniale et de guerre civile, de libérer la population et de contrôler ce dernier bastion nationaliste. La présence de la 7eme flotte dans le détroit de Taiwan était le bouclier impérial qui a permis à la dictature fasciste de prospérer, et à l'impérialisme de se déployer sur l'ensemble du continent  3.

Car penser que les États-Unis sont alors restés "sagement" dans les eaux territoriales chinoises serait naïf. Durant cinq décennies, les États-Unis ont utilisé l'île comme une base arrière pour des opérations de déstabilisation contre toutes les expériences révolutionnaires de la zone, y compris la Chine communiste, transformant un différend civil national en une ligne de fracture géopolitique mondiale. Le soutien aux franges séparatistes (ex. : Opération St Circus au Tibet), les violations des espaces aériens et maritimes exclusifs, les provocations diplomatiques pour pousser Pékin à la réaction et justifier la militarisation et la présence états-unienne en Asie n'ont été possibles et justifiées que par le contrôle stratégique de Taiwan.

Il faut rappeler la nature de la présence américaine en Asie. La lutte anti-communiste de Washington en contexte de Guerre Froide a servi de prétexte à une destruction méthodique des structures sociales asiatiques.

*La "Terreur Blanche" débuta ailleurs bien avant cette date, certains analystes estimant qu'elle commença lorsque fut ordonné le massacre des communistes et syndicalistes à Shanghai en Avril 1927, faisant entre 5 et 10 mille morts et disparitions et précipitant la situation de guerre civile en Août de la même année.

Entre 1950 et 1975 (Corée, Vietnam, Laos, Cambodge), les États-Unis ont largué plus de 9 millions de tonnes de bombes. C'est quatre fois le tonnage total utilisé par tous les belligérants durant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont massacré 20% de la population de Corée du Nord, 15% de la population du Nord Vietnam, génocidé un million de communistes en Indonésie en moins de 2 ans... Des anti-impérialistes inconséquents blâment les États-Unis pour leurs interventions militaires en Asie, mais ne mettent pas en perspective le rôle central de Taiwan comme base arrière durant 25 ans de massacres, dont les conséquences se ressentent aujourd'hui encore (agent orange, qui fut d'abord utilisé par les colons français, mines antipersonnel...).

Ces chiffres ne sont pas des statistiques, c'est un avertissement. Pour Washington, Taïwan n'est qu'un pion sur l'échiquier du Pacifique. Si l'île doit être sacrifiée pour affaiblir Pékin, elle le sera, comme le furent les plaines du Vietnam ou les montagnes de Corée. L'histoire récente, les exemples de l'Irak puis de l'Ukraine* prouvent que l'alignement sur les États-Unis est une promesse de ruine. La "solidarité" de l'hégémon nord-américain s'arrête là où commencent ses intérêts stratégiques. Taïwan est une Ukraine en dormance, maintenue sous perfusion militaire pour servir de détonateur.

Nous sommes désormais témoins des fronts qui s'ouvrent les uns après les autres à travers le monde. Le jeu des alliances se dessine et l'ombre de la guerre masque l'horizon. Actuellement, les États-Unis qui équipent les Australiens de sous-marins à propulsion nucléaire dans le cadre de l'AUKUS, violent ouvertement les traités de non-prolifération. Tandis que le Japon renoue avec ses traditions militaristes et fascisantes, l'accord de coopération militaire originellement trilatéral intègre désormais Tokyo, Séoul, Wellington et Ottawa pour faire face à "l'agressivité chinoise". Joe Biden signait en 2023 un accord trilatéral américano-nippo-coréen historique dont l'objectif est clair : se préparer à affronter Pékin et Pyongyang. Le traité de défense mutuelle ANZUS qui lie Wellington, Canberra et Washington D.C. est plus vivant que jamais, tout comme le programme Five Eyes, accord de coopération des services de renseignements états-uniens, canadiens, britanniques et des Commonwealths australiens et néo-zélandais. Enfin, l'OTAN affiche officiellement sa volonté de tisser des liens entre les européens du Traité Nord-Atlantique et les différents accords multilatéraux états-uniens dans l'Indo-Pacifique précédemment cités, créant un tissu global d'alliances militaires ayant pour seul dénominateur commun que la centralité des intérêts états-uniens  4. Par ailleurs, les règles fondatrices du Traité Nord-Atlantique rendent les simulations bien funestes : si un conflit ouvert venait à éclater entre les États-Unis et la Chine, et si la Chine attaquait une base états-unienne à Hawaii ou Guam, ce qui est probable dans ce scénario, l'escalade sera inévitable. Dans ce cas, la France, comme les autres membres de l'alliance, entrera en conflit ouvert avec Pékin aux côtés des États-Unis.

"L'Empire n'a pas d'alliés, il n'a que des ennemis et des sujets."

*L'Irak, un temps allié contre l'Iran, fut envahi et démantelé pour des intérêts pétroliers et géostratégiques. Aujourd'hui, l'Irak est détruit, profondément marqué par les massacres de civils, les viols et la destruction du patrimoine historique. Les armes à l'uranium appauvri utilisées par les forces impérialistes causent encore des handicaps et des cancers à des populations entières, particulièrement les nourrissons et les enfants. L'Ukraine est transformée en champ de bataille depuis maintenant 4 ans, par procuration (proxy war). C'est une nation sacrifiée pour l'extension de l'OTAN, laissant le peuple ukrainien face à une dette colossale et une terre dévastée.

2. La défense de la "démocratie" Taiwanaise

Taïwan, souvent pris en exemple pour décrire ce que devrait être une démocratie libérale bourgeoise fonctionnelle, souffre d'une profonde colonisation mentale et médiatique. Le peuple ne pense pas ou peu sa position sur la scène internationale ; il réagit à des stimuli produits par une classe dirigeante alignée mais pétrie de contradictions.

D'abord, le rapport au passé fasciste du KMT n'est pas complètement conscientisé. La mémoire du dictateur fasciste Chang Kai Chek n'a pas été culturellement remise en question. À Taipei subsiste le "Chang Kai Chek Memorial", avec sa station de métro, sa statue de 10 mètres de haut et sa garde d'honneur qui protège le site mémoriel.

Pourtant, la diabolisation du KMT atteint bel et bien des sommets, mais pour ses positions en faveur de l'apaisement et de la coopération avec le continent. Ainsi, en 2025 avons-nous vu une campagne de 7 mois pour la destitution de 31 députés de l'opposition organisée par le DPP qui pour la première fois depuis 2016, n'a pas la majorité au parlement (DPP : 51 sièges sur 113, KMT : 53 sièges sur 113). La raison invoquée par le gouvernement pour cette campagne était des liens supposés d'élus avec le Parti Communiste Chinois, les accusant de trahison. La campagne fut un échec total puisque le vote a maintenu 100% des élus visés par la "Grande Vague de Destitution"  5. Ainsi, les contradictions tendent à se révéler, d'autant qu'une motion de destitution pèse sur le président Lai Tsing-Te, depuis que son premier ministre a refusé (pour la première fois de la jeune histoire parlementaire de Taiwan) de signer un texte adopté par le parlement. Cet amendement sur les dépenses publiques donnerait plus de pouvoir aux législateurs au détriment de l'exécutif en augmentant sensiblement le budget alloué aux cantons et aux villes. Le vote pour sa destitution aura lieu le 19 Mai prochain  6.

Les médias taïwanais, autocentrés et saturés de narratifs pro-occidentaux, empêchent le peuple de percevoir la réalité du basculement du monde. Les nouvelles de l'international se résument à "Qui renforce ses liens diplomatiques avec nous, qui les dessert. Que fait la Chine contre nous, que font les Américains pour nous". On y cultive un espoir de reconnaissance internationale et un antagonisme artificiel avec le continent, occultant les accords passés (tels que le Consensus de 1992, qui affirme qu'il n'y a "qu'une seule Chine") et les bénéfices d'une intégration régionale apaisée.

En l'absence d'informations éclairées, sans remise en question claire de son passé fasciste, avec la création d'un ennemi commun et avec un contrôle culturel anglo-saxon sur l'enseignement et l'économie, la démocratie taïwanaise peut être fonctionnelle et "libérale". Fort à parier que sans ce déséquilibre informationnel, le régime deviendra drastiquement plus autoritaire.


Une fausse amitié : Washington a officiellement affiché son intention de ramener 40% de la chaîne d'approvisionnement mondiale des puces avancées sur son sol d'ici la fin de la décennie

Le test de la Palestine :

Alors que le Sud Global dénonce unanimement le génocide en Palestine, l'élite politico-médiatique de Taipei reste muette et alignée sur la ligne américaine, évitant soigneusement d'aborder le sujet de peur que la population le comprenne pour ce qu'il est : un génocide colonial. Alors qu'Israël a piégé des bipeurs commandés à une entreprise taïwanaise (Gold Apollo) par le Hezbollah pour mener une attaque terroriste de grande ampleur au Liban les 17 et 18 septembre 2024  7, il n'y eut aucun écho médiatique dans les journaux Taïwanais. Pire, Taiwan a ouvert de nouveaux accords commerciaux, militaires et diplomatiques, pour renforcer la "coopération bilatérale" avec Israël  8, et dont le président Lai Ching-te revendique ouvertement s'inspirer  9.

Il existe pourtant des associations de solidarité avec le peuple palestinien à Taiwan, souvent menées par des femmes, ayant étudié à l'étranger, sachant parler anglais et possédant des sources d'information internationales. Ces associations sont conscientes et critiques de la situation de Taiwan dans l'Empire global, mais elles sont invisibilisées par les médias, les dirigeants et les algorithmes, leurs effectifs restent faibles et leur plaidoyer inaudible  10.

La population taïwanaise est profondément empathique et solidaire. La preuve : chaque samedi depuis 5 ans, un rassemblement pro-ukrainien se tient à Ximending, dans l'hypercentre de Taipei. Le narratif dominant dans ces rassemblements tire un lien logique : "Si la Russie gagne, la Chine gagnera". L'asymétrie de traitement est alors frappante, et les élites sont conscientes d'une chose : si la population venait à s'informer, à tirer des parallèles entre sa situation et celle des Palestiniens, elle pourrait alors faire pression sur son gouvernement dans un sens qui desservirait les intérêts états-uniens. Cette déconnexion sciemment organisée par les élites politico-médiatiques prouve que Taipei n'a actuellement aucune autonomie diplomatique et que leur démocratie ne repose que sur la manipulation des masses.

3. La réalité du pillage impérialiste

Outre les attaques diplomatiques, comme l'interdiction d'entrer sur le territoire échue par Washington pour le président William Lai en 2024, empêchant ainsi ses visites diplomatiques en Amérique latine, pour rencontrer les rares États reconnaissant Taiwan à l'ONU, Washington durcit sa prédation économique et technologique.

L'argument selon lequel les États-Unis protègent Taïwan s'effondre devant la réalité du dépeçage méthodique de ses forces productives. Sous la pression de l'administration américaine (de Biden-Pelosi, puis renforcée par le retour de Donald Trump), l'île est contrainte de transférer sa production technologique stratégique vers le sol états-unien.

Loin d'être un partenariat mutuel, les accords de transferts massifs de capitaux récents s'apparentent à une extorsion économique. Washington a officiellement affiché son intention de ramener 40% de la chaîne d'approvisionnement mondiale des puces avancées sur son sol d'ici la fin de la décennie. Pour Taïwan, cela signifie une chute brutale de sa part de marché stratégique, qui était de 92% pour les puces les plus fines en 2023.

Sous la menace de droits de douane punitifs s'élevant à 32%, Taipei s'est vu forcé de signer un accord commercial léonin historique. Taïwan s'est engagé à investir 250 milliards de dollars directement aux États-Unis pour la production de semi-conducteurs et l'IA  11.

Le géant taïwanais TSMC a vu ses investissements en Arizona passer de 12 milliards à 165 milliards de dollars  12. Ce montant colossal ne finance pas la croissance de l'île, mais la construction de six usines géantes (Fabs) aux États-Unis, vidant les caisses de l'entreprise au profit de l'infrastructure américaine. Et alors que les entreprises américaines à travers le monde imposent l'anglais comme langue de fonctionnement interne, la demande légitime des employés de TSMC d'utiliser le mandarin dans ses sites américains a été refusée par les directions locales.

Le mythe voulant que Taïwan conserve "l'avance technologique" s'effrite. Alors que les 2 nanomètres devaient rester une exclusivité de l'île, les nouvelles usines en Arizona sont désormais configurées pour produire des puces de 2 nm et 3 nm depuis 2026  13. L'accord de 2026 prévoit également des programmes de visas facilités pour organiser le pillage des talents taïwanais vers les pôles technologiques de l'Arizona et du Texas. On estime que des milliers d'ingénieurs seniors de TSMC ont déjà été relocalisés avec leurs familles aux États-Unis. Cette perte de matière grise affaiblit irrémédiablement l'écosystème de recherche et développement local, au profit de centres américains comme Nvidia ou Intel.

Ce n'est pas de la coopération, c'est du colonialisme. Une fois que les États-Unis disposeront d'une capacité de production domestique suffisante (le "seuil d'autonomie"), l'importance stratégique de Taïwan, et donc la nécessité de la protéger, ne sera garantie que par la stratégie d'endiguement de la Chine communiste. L'île sera alors laissée face à ses ruines économiques et au conflit qu'elle aura provoqué pour le compte d'un maître qui l'aura déjà dépouillée.

4. Séparatisme et nationalisme

Le sentiment anti-chinois à Taïwan est une construction politique récente, similaire à la manipulation identitaire observée entre Mayotte et les Comores pour maintenir une présence coloniale.

Alors que le séparatisme taïwanais se nourrit de mépris, la perception sur le continent reste largement fraternelle. Les Chinois voient les Taïwanais comme des compatriotes séparés par les aléas de l'histoire coloniale et impérialiste. Culturellement et linguistiquement, les Taïwanais ont tout en commun avec le continent. L'occidentalisation n'est qu'un vernis superficiel qui s'écaillera dès le premier retrait des troupes américaines de la zone.

En outre, 117 000 taïwanais travaillent en Chine continentale et les continentaux représentent le plus important contingent de touristes sur l'île. Plus de 30% des exportations en valeur de Taiwan sont à destination du continent, plaçant la RPC en position de meilleur client pour Taipei, devant les États-Unis qui, malgré l'intense pillage, ne représentent que 23,4% des exportations. Idem pour les importations, la Chine est le premier fournisseur de l'île.

Les contradictions s'aiguisent et le narratif occidental se garde bien de nous en informer. Même les Taïwanais les plus sinophobes (oxymore schizophrénique) avouent qu'ils envisagent de travailler en Chine pour les salaires et les conditions de vie attractives. Le séparatisme organisé par l'Empire, fonctionnel pour le moment, creuse des contradictions qui, quand elles se régleront, feront effet de douche froide pour les observateurs politiques occidentaux. Le peuple a largement refusé de céder à un narratif antagonisant le continent et les élus qui soutiennent la détente. Et désormais, c'est le président indépendantiste Lai Tsing-Te qui est visé par une motion de destitution pour son bras de fer constitutionnel et antidémocratique. Les Taïwanais attendent de leur gouvernement davantage d'attention notamment sur l'énergie et la résilience aux catastrophes naturelles et climatiques, ils n'accordent plus, en majorité, l'importance que nous, occidentaux, donnons à leur rapports avec la Chine Populaire.

Enfin, les Taïwanais ont tout intérêt à respecter leurs propres identités culturelles historiques, autant celles des minorités ethniques austronésiennes que celles de la majorité Han, de son héritage Hokkien et de sa place dans l'écotone géoculturel chinois, aux côtés de la Malaisie et de Singapour. L'historien constructiviste Benedict Anderson notait que les nationalismes séparatistes construisent des "communautés imaginées" qui, pour s'affirmer, doivent parfois réécrire l'histoire jusqu'à l'inventer. Mais cette réécriture est fragile. Lorsque le mythe fondateur vacille, c'est le sentiment même de légitimité qui s'effondre, et la haine de l'autre se retourne en haine de soi.

Conclusion : L'urgence de l'autonomie

Le soutien à l'autodétermination du peuple taïwanais doit donc s'articuler autour de trois constats. Le premier est que Taiwan n'a actuellement rien d'indépendant. Sur les plans économique, diplomatique ou du point de vue du droit international, en faisant l'objet d'un traitement de "pré-carré" par les États-Unis. Le second, est la position stratégique que l'île occupe et la menace qu'elle représente pour la souveraineté de la République Populaire et pour toutes autres expériences souveraines et progressistes dans la zone Indo-Pacifique. Le troisième est l'existence d'un écotone géoculturel et d'une histoire commune qui donne des bases matérielles pour une coopération fructueuse entre les peuples de la zone. On ne peut donc pas soutenir une indépendance idéaliste matériellement impossible au vu des rapports de forces internationaux actuels.

Le système Chinois étant basé sur l'autonomie de ses provinces, il est donc préférable de négocier point par point le concept "Un pays, deux systèmes" dont Xi Jinping parlait encore en 2017 à l'occasion du 19ème congrès du PCC. Il est préférable de négocier une autonomie relative avec le continent que de se maintenir dans une fausse indépendance avec Washington, qui traite l'île comme une néo-colonie et qui la mènera à terme à une guerre fratricide avec le continent. La stratégie de Xi Jinping est de prouver par le soft power que Taiwan a tout intérêt à la réunification, mais les intérêts souverains du pays, s'ils sont menacés par les États-Unis, mèneront à la réunification unilatérale.

Il y a 77 ans, une guerre civile terrible opposait deux branches d'un même peuple pour l'organisation du pouvoir. Cette guerre civile n'a pas trouvé d'issue à cause de l'intervention impérialiste américaine. Cette contradiction dramatique, qui oppose deux factions d'un même peuple, et cristallise désormais une fracture internationale, finira par se résoudre, dans la paix ou dans le sang. La paix doit donc, dans cette situation, nous apparaître comme la solution préférable.

Que devons-nous faire ?

En tant que français et européens, notre rôle est grand. La rivalité imposée avec la Chine, par les États-Unis à l'UE  14 n'est pas dans notre intérêt. Pékin vient menacer les intérêts de nos milliardaires et impérialistes en Afrique et en Asie, pas ceux des travailleurs en France. Le savoir-faire chinois en matière d'outils de production est un axe de coopération bilatérale à approfondir pour réindustrialiser la France et nous donner les moyens matériels de notre souveraineté.

Le jeu des alliances nous entraînera dans un engrenage fatal  15. Il nous faut à tout prix s'opposer aux politiques militaristes et impérialistes de l'UE-OTAN et affirmer une voix pacifiste. Les travailleurs de France, de Chine et de Taiwan n'ont aucun intérêt à la guerre. Il nous faut l'affirmer. Alors mobilisons-nous dans toutes les luttes anti-fascistes, anti-coloniales, pour la Palestine, le Venezuela, le Sahel ou la Kanaky et ne tombons pas dans le piège du narratif impérialiste concernant Taiwan.

Sortons de l'UE-OTAN, notre survie en dépend.

Notes :

  1.  whitehouse.gov  
  2. Aujourd'hui, 12 États reconnaissent encore officiellement Taïwan. Ces pays sont : Belize, Eswatini, Guatemala, Haïti, Îles Marshall, Nauru, Palaos, Paraguay, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Tuvalu et le Vatican.  
  3.  Histoire  
  4.  NATO and a Taiwan Contingency  
  5.  Conflits : Revue de Géopolitique  
  6.  Le Premier ministre refuse de contresigner l'amendement à la loi sur la répartition des recettes du gouvernement-Actualités-Radio Taiwan International - Français  
  7.  Le tribunal taïwanais rejette la demande de dommages-intérêts concernant les attentats de pager au Liban - Focus Taiwan  
  8.  L'aide israélienne au bouclier antimissile T-DOME de Taïwan suscite une vive réprimande de la Chine - Diplomatie moderne  
  9.  Face à la menace chinoise, Taïwan veut s'inspirer d'Israël pour garantir sa souveraineté - L'Express  
  10.  Instagram  
  11.  Taïwan et les Etats-Unis signent un accord commercial pour abaisser les droits de douane de 20 % à 15 %  
  12.  Taïwan déclare que ses entreprises doivent décider des investissements américains promis - 13/02/2026 à 09:59 - AMP Boursorama  
  13.  TSMC Arizona - Taiwan Semiconductor Manufacturing Company Limited  
  14. 1fedf472-1554-416e-8351-1346f80a4ff8_en  
  15.  NATO and a Taiwan Contingency  

Source :  Jeunesse du Monde

 investigaction.net