
par Mauricio Herrera Kahn
"Le pétrole peut appartenir à un pays".
"Mais le pouvoir commence là où ce pétrole peut être autorisé, validé et transformé en système".
Le Venezuela n'est ni un cas isolé ni une anomalie régionale, mais un point de convergence où les États-Unis exercent une influence structurelle sur la capacité du pays à transformer son pétrole en valeur économique. La ressource se trouve sur le territoire vénézuélien, la production a lieu à l'intérieur de ses frontières et l'infrastructure appartient formellement à l'État. Cependant, la possibilité de convertir ce pétrole en revenus dépend d'un système où les États-Unis contrôlent l'accès aux marchés, au financement et à la légalité des transactions. La souveraineté formelle existe, mais la souveraineté opérationnelle est conditionnée par un système où la validation finale ne se trouve pas à Caracas.
La valeur du pétrole vénézuélien ne se détermine plus uniquement au niveau des puits, ni chez PDVSA, ni à Caracas. Elle dépend des licences, des circuits bancaires, des assureurs, des compagnies maritimes, des raffineries autorisées et du permis OFAC délivré par les États-Unis. Une partie de cette valeur reste au Venezuela sous forme de production, d'emplois, d'opérations et de revenus indirects ; une autre partie est captée par les entreprises autorisées, les créanciers, les intermédiaires, les négociants, le transport, le raffinage et la dette ; et une part déterminante demeure sous le contrôle politique des États-Unis, non pas nécessairement parce qu'ils reçoivent physiquement la totalité des revenus, mais parce qu'ils décident qui peut convertir ce pétrole en dollars, en contrats et en accès au marché mondial.
Les États-Unis n'ont pas besoin d'un contrôle territorial direct sur le pétrole vénézuélien pour définir son destin économique. Le contrôle des licences suffit. Le pétrole peut être extrait au Venezuela et exporté depuis ses ports, mais sa valeur internationale dépend des autorisations délivrées hors du pays.
Cela s'étend à l'architecture financière. Les recettes ne circulent pas librement. Elles transitent par des comptes supervisés et sont débloquées sous certaines conditions, dans le cadre d'un système où les États-Unis conservent la possibilité d'autoriser, de différer ou de restreindre l'accès aux fonds.
C'est là que réside le véritable pouvoir : non pas dans la propriété de la ressource, mais dans la capacité à la convertir en argent, en contrats et en influence au sein du système mondial.
Le système financier lié au pétrole vénézuélien est structurellement contrôlé par les États-Unis. PDVSA doit faire transiter ses revenus par des comptes sous contrôle extérieur avant de pouvoir les utiliser au Venezuela, ce qui soumet chaque transaction à des conditions particulières. Les États-Unis peuvent même conserver le contrôle de ces revenus, et des déclarations officielles ont indiqué qu'ils gardent la capacité de gérer ces fonds jusqu'à la mise en place d'un gouvernement représentatif.
Les États-Unis n'interviennent pas au Venezuela uniquement comme face à un problème politique ou économique, mais aussi comme un nœud stratégique au sein d'une compétition plus large où la Chine apparaît comme un facteur déterminant. Le Venezuela représente du pétrole, de la dette, des ports, des infrastructures, des télécommunications et un accès géographique aux Caraïbes, autant d'atouts qui en font une plateforme potentielle de projection de puissance. Si la Chine parvenait à consolider une présence structurelle dans ce contexte, les États-Unis perdraient en profondeur stratégique dans leur propre hémisphère, ce qui explique l'intensité et la persistance de leur intervention à de multiples niveaux.
Dans ce contexte, la Chine a fonctionné selon une logique différente, fondée sur le financement, les accords énergétiques et le développement des infrastructures, mais sa capacité d'expansion est conditionnée par un environnement réglementaire où les États-Unis exercent un contrôle sur les mécanismes d'accès mondiaux. La Chine peut participer, investir ou acheter, mais elle le fait dans un système où la validation finale de nombreuses transactions dépend encore des règles définies par les États-Unis.
L'architecture actuelle démontre que les États-Unis n'ont pas besoin de contrôler physiquement le pétrole vénézuélien pour exercer leur pouvoir sur celui-ci. Ils contrôlent le système qui détermine sa valeur, sa circulation et sa conversion en revenus. Ceci redéfinit la notion classique de souveraineté énergétique et déplace l'axe du pouvoir du territoire vers les réseaux financiers, réglementaires et commerciaux.
Le Venezuela n'a pas perdu ses réserves de pétrole en termes physiques, mais sa capacité à décider de la valeur de cette ressource s'est trouvée restreinte. La combinaison de sanctions, de contrôles financiers, d'autorisations réglementaires et de moyens d'intervention a instauré un système où la marge de manœuvre nationale est conditionnée par des décisions extérieures. Les États-Unis régulent l'accès au marché mondial, tandis que la Chine s'adapte à ce cadre en cherchant à y participer sans remettre en cause ouvertement l'architecture existante.
Il en résulte un équilibre instable où le Venezuela conserve son importance grâce à son potentiel énergétique, mais ne maîtrise pas pleinement les conditions de sa transformation en puissance économique. Les États-Unis conservent la capacité de réguler le système, la Chine y opère, et le Venezuela se trouve au point de convergence de ces deux intérêts. Il ne s'agit pas d'un scénario de contrôle absolu, mais d'une influence structurelle asymétrique qui caractérise le fonctionnement du secteur énergétique vénézuélien.
Ce retour ne représente pas une réouverture du marché libre, mais une réentrée réglementée conditionnée par l'autorisation américaine, où chaque entreprise opère sous des licences qui définissent la portée, l'échelle et les limites de son activité.
Sur le plan géopolitique, le Venezuela est devenu un laboratoire où l'on peut observer l'évolution du pouvoir international au XXIe siècle. Il ne s'agit plus de contrôler des territoires, mais les systèmes qui permettent de transformer les ressources en valeur. Les États-Unis incarnent ce modèle de contrôle systémique, tandis que la Chine tente d'étendre son influence sans le remettre en cause. Le Venezuela, au cœur de cette dynamique, démontre que la souveraineté moderne ne se perd pas nécessairement par l'occupation, mais par l'intégration forcée à des structures conçues par d'autres.
La conclusion est directe et sans équivoque : le pouvoir sur le pétrole vénézuélien ne se définit ni par les puits ni par les institutions locales, mais par l'architecture internationale qui détermine sa valeur. Les États-Unis contrôlent cette architecture, la Chine la conteste partiellement, et le Venezuela y évolue avec des marges de manœuvre limitées. Dans ce système, dominer ne signifie pas posséder la ressource, mais contrôler les conditions qui permettent de la transformer en richesse. Et à ce stade, le contrôle reste hors du Venezuela.
Le Venezuela n'est pas un cas exceptionnel : c'est un avertissement. Il démontre clairement que, dans le système international actuel, les richesses naturelles ne garantissent plus la souveraineté et que le contrôle des ressources a cédé la place au contrôle des systèmes qui leur confèrent de la valeur. Les États-Unis n'ont pas besoin de gérer directement le pétrole vénézuélien pour exercer leur influence. Il leur suffit de définir les conditions dans lesquelles ce pétrole peut être vendu, financé, transporté et transformé en revenus réels.
La Chine apparaît comme un facteur d'équilibre, mais pas encore comme une force capable de remodeler entièrement le système. Pendant ce temps, les États-Unis continuent d'occuper le point névralgique où la ressource se transforme en pouvoir : l'autorisation. C'est là le cœur du conflit, et aussi sa limite. Car dans un système où le contrôle dépend de structures extérieures, la stabilité n'est pas permanente ; elle est gérée.
Le Guyana semble s'être affranchi du fardeau de l'Essequibo, sous la protection du droit international et du nouvel ordre énergétique. Mais cette liberté est conditionnelle. Ses eaux abritent non seulement des entreprises occidentales, mais aussi des intérêts chinois, au sein même du système qui les soutient. Le conflit n'a pas disparu ; il a simplement changé d'équilibre.
Données concrètes - pétrole et géopolitique du Venezuela
Le Venezuela possède les plus importantes réserves de pétrole au monde (303 milliards de barils), mais sa production s'est effondrée, passant d'environ 3,2 millions de barils par jour (1998) à environ 0,9 à 1,1 million de barils par jour en 2025-2026. Cela se traduit par des recettes pétrolières annuelles d'environ 18 milliards de dollars américains, une fraction de sa capacité historique. Le pétrole représente encore plus de 90% des exportations, ce qui confirme une dépendance structurelle extrême à une seule ressource.
Sous le régime des sanctions, les recettes sont partiellement contrôlées, retardées ou réorientées par des circuits agréés, limitant ainsi l'accès direct des États. Le commerce mondial du pétrole reste ancré dans le dollar américain (environ 80% des transactions), renforçant le contrôle externe sur les flux et les paiements.
Des entreprises comme Chevron, Repsol et Eni opèrent sous des autorisations spécifiques, tandis que le commerce mondial du pétrole continue de fonctionner au sein d'un système dominé par le dollar américain, qui représente environ 80% des transactions énergétiques mondiales.
La Chine et le cadre plus large des BRICS représentent une alternative stratégique latente pour le Venezuela : une voie d'accès au financement, à la commercialisation du pétrole et à une dédollarisation partielle. Avec plus de 60 à 70 milliards de dollars américains historiquement engagés, le Venezuela reste intégré à la stratégie énergétique de Pékin, les flux pétroliers reliant toujours les deux économies.
Toutefois, ce potentiel repose sur un facteur plus structurel. Il exige que la Chine et le bloc BRICS développent des mécanismes financiers, logistiques et commerciaux autonomes, capables de fonctionner en dehors des systèmes réglementés par les États-Unis.
La Chine ne s'oppose pas directement au système.
Elle se dilate à l'intérieur, accumulant de la place sans provoquer de rupture.
L'avenir du Venezuela ne se définira pas uniquement par sa politique intérieure ni par sa capacité de production. Il sera déterminé par sa place au sein de cette architecture mondiale du pouvoir. Et cette architecture, pour l'instant, conserve un centre bien défini.
"Pas à Caracas. Pas dans les puits".
"Mais là où le pétrole cesse d'être matière... et devient système".
"Et aujourd'hui, dans le langage du pétrole vénézuélien, la validation a un accent américain..."
source : Pressenza via China Beyond the Wall