
Jean-Louis Feuerbach
Quand moi j'emploie un mot, il veut dire exactement ce qu'il me plait qu'il veuille..., ni plus, ni moins (Lewis Carroll).
Patrice Spinosi était de passage à Strasbourg pour faire la promotion de son livre: Menace sur l'Etat de droit.
Qui parle ? Un avocat d'importance aux Conseils et devant les cours suprêmes (Cour de cassation, Conseil d'État, Conseil constitutionnel).
De quoi parle-t-il ?
Le conférencier ne dira rien de ce qu'est l'État de droit.
Façon pour lui d'inviter à le lire dans son ouvrage ? Que nenni.
L'auteur est emprunté. Au début de son livre, il avoue ne pouvoir fixer la notion que négativement.
Embêtant.


Une notion sans définition se voue à l'incantation, au slogan publicitaire, au prophétisme. Ce n'est pas science mais croyance. À usage de groupies.
Ainsi le concept reste-t-il posé et opposé à « son contraire ».
Quel est alors ce contraire ? « L'Etat de non-droit ».
L'avocat ne plaide plus. Sa toge vire dans la procure.
En 234 pages, il développe un ouvrage très polémique en trois parties:
- « Les assauts contre l'État de droit »;
- « Les conséquences d'une prise de pouvoir d'un parti populiste en France»;
- « Si tu veux la paix, prépare la guerre » !
Nous sortons du prétoire et de son théâtre de légitimation par la procédure (Niklas Luhmann) pour entrer en militance.
L'Etat de droit serait menacé
De qui ? De quoi ? Pour quoi ?
Cette fois il va nous le dire et l'écrire.
Spinosi de cingler qui « l'exception », qui « les populismes », qui la « tyrannie des majorités ». Tel est son programme insurrectionnel.
Il métamorphose et mute l'activité dite de « justice « en démonstration de ce qu'auctoritas facit veritas, la force s'érige en Maître et fait du droit la « machine à réembrayer » (Bruno Latour) au travail du « théologiquement correct » (Alexandre Kojève).
L'état de droit devient « système-fétiche » (Robert Kurz) ; mieux : faitiche (Bruno Latour). Parce que cache-sexe d'autre chose en son autre dimension. Diantre !

L'Etat de droit menaçant
D'abord, « l'Etat de Droit » vit de l'exploitation de la désignation par lui de l'ennemi. Il s'entretient comme « gardien », arbitre des discours, pensées et gestes de quiconque et mobilise les vigies sourcilleuses contre « les menaces sur l'Etat de droit ».
L'inconvénient de la posture tient en ce qu'elle se retourne. Qui désigne l'ennemi, se désigne lui-même comme ennemi.
D'expression de la positivité historique, le droit devient négatif. Il usurpe le pouvoir souverain qui relève du peuple. Français, Polonais, Hongrois, Américains, Vénézuéliens, Italiens, Russes,.... (ce sont les cibles flinguées dans l'ouvrage), gare à vous.
De là, l'invention du concept criminalisatoire de « populisme ».
Qu'est-ce à dire ?
Il ne saurait y avoir de légitimité valable par les urnes contre la super-légalité par l'élection dans le sillage du «Livre».
Que nul ne s'avise de se prévaloir d'avoir été élu pour oser heurter les canons de l'État de droit. Qui blasphémise s'abîme dans « l'illibéralisme » (car libéral tient du livre, au sens latin de liber, libris, le code des lois et commandements édités sous le titre de Bible, Thora, Testaments).
Ensuite, Spinosi nous apprend que la forme État de droit fonctionne depuis «3000 ans». Bigre. Soit avant 1958, avant 1948, avant 1789, avant Clovis. Donc depuis moins 500. Ainsi entendue, située et datée, la chose "État de droit" estampille «l'âge axial» (Karl Jaspers), c'est-à-dire la modernité.
Nous entrons dans le sillage de la révolution platonico-socratiste. De par cette révolution théologique, les peuples sont précipités à la domination du droit noachide (David Nowak). C'est la raison du droit du plus fort qui proclame que son droit est le plus fort et que c'est du droit.

Ce qui jure avec la praxis de Maître Spinosi. Il se fait fort de sa clientèle d'associations engagées, de victimes opprimées, de champions des « droits humains ». Il combat donc pour des minorités et leur vocation performative à la répression des peuples. Il ne précise pas être de gauche ou de droite mais dit "fréquenter des magistrats de droite qui répriment". Ce faisant, il nous précipite dans la méta-théologie, là où gauche et droite ne sont pas ce que l'on est prié de croire. Et il ouvre la voie à la loi du plus fort-faible, ce nouvel avatar de la loi de Fechner du grand passage de l'eau en vin, de la quantité à la qualité, du faible au fort!
Ainsi l'état de droit de devenir croyance en la garantie immortelle des positions juridiques acquises des minorités et des individus, pérégrins en-tête, en leurs prétentions contre.... Ce qui passe par la « fondamentalisation » des normes qui fondent les droits des humains.
Y ajoutant, l'entreprise de se révulser contre la « tyrannie des majorités électorales ». Horresco referens, les élections sont suspectes ; doivent être cadenassées ; ne valent qu'autant que les minorités consentent aux résultats du vote. Révocabilité ad nutum !
Si la minorité sanctifiée en ses minorités reçoit titre de créance et capacité à harceler, agresser voire criminaliser les peuples dans leur majorité n'y a-t-il pas là ouverture à bagarre des souverainetés ? Le privilège à l'exaltation des luttes minoritaires n'est-il pas armement de croisade ? Ne fait-il pas le lit des gradations dans la mise en ignominie ?
Cela ne contrevient-il pas à la lecture classique de ce qu'il est convenu d'appeler « démocratie » soit pouvoir du peuple en ses majorités ?
Enfin, la doctrine de Spinosi fait assaut contre « l'exception », le « droit de l'exception », et assiège par l'état d'exception. Foin de dérogation, d'évitement, d'exception à sa loi de fer.
L'état d'exception ne se ramène-t-il pas alors à dispositif d'exception qui prohibe toute autre exception qui risquerait de vexer ses paroissiens ? Aussi instille-t-on et instaure-t-on une « sanctuarisation « d'une normalité d'exception normée à ses normes « essentialisées » de « droits essentiels » et motorise-t-on l'appareil d'État contre le « non- droit », l'illibéralisme, l'impiété.
Le suprémacisme de l'état du droit n'est-il pas gros enfin d'une mise en illégalité de ce qui disconvient à d'aucuns et ne va-t-il jusqu'à illégitimiser toute légalité en procédant ?
À ce compte, le plus grand juriste de tous les temps devient Gyorgy Lukacs, et tant pis s'il fut hongrois.

Hétérotélie
Il doit être objecté à l'entreprise théorique et pratique proposée par Patrice Spinosi que souverain n'est pas qui crée, exploite ou surfe sur l'état d'exception, mais celui qui y met fin.
Nous en sommes loin.
Qui se fait conservateur de l'exception, la met en état et en fait la source du droit devient exception lui-même. Exception au principiel. Secondarité. Réactionnarité.
Il est toutefois au mérite de Maître Spinosi que de visibiliser ce que les plus fins juristes qualifient de « constitution invisible » (Hugues Rabault, Martin Loughlin, Laurence T. Tribe). Il fait la lumière, ouvre à la transparence et situe les soviets à l'œuvre. En ce qu'ils savent ce qu'ils font.
Il dévoile s'inscrire au plan axial, indicie à ses tenants et aboutissants, éclaire le pourquoi de la rigueur par la "société des anges" (Emanuele Coccia).
Grâce à l'auteur, nous pouvons mieux comprendre que « l'État de droit » n'est autre que l'état pentateutique du droit. Synonymie de théocratie. Pas de république. Pas de démocratie. Pas de laïcité.
Dictature de l'angélinat !
Qu'on se le lise.
Parere legem quam ipse fecisti ! Subis les conséquences de ta propre loi.
Jean-Louis Feuerbach
Patrice Spinosi, Menace sur l'Etat de Droit, 2025, Allary Editions.