01/05/2026 ssofidelis.substack.com  19min #312579

Beyrouth, le Vichy libanais

Par  Dyab Abou Jahjah, le 26 avril 2026

La crise de légitimité du gouvernement libanais sous occupation étrangère.

Au cours de l'automne 1940, l'Assemblée nationale française a voté la dissolution de la Troisième République et a conféré au maréchal Philippe Pétain - héros de Verdun et figure emblématique de la nation - les pleins pouvoirs sur l'État français. Le nouveau régime, dont le siège était situé dans la ville thermale de Vichy, s'est alors livré à ce qui hante encore aujourd'hui la conscience française : il a utilisé l'appareil d'État - police, tribunaux, administration - pour traquer, enfermer et exécuter ses propres citoyens, y compris ceux qui ont osé résister à l'occupation allemande. Le gouvernement de Vichy les a qualifiés de terroristes. L'Histoire les qualifiera de Résistance française.

Aujourd'hui, le Liban vit lui aussi son heure Vichy.

Alors que l'armée israélienne étend son contrôle sur certaines parties du sud du Liban, établissant des zones tampons, rasant des villages entiers - y compris le mien, Hanin, désormais entièrement détruit où même les tombes ont été détruites - et lançant des incursions militaires loin à l'intérieur du Liban, le gouvernement libanais est soumis à des pressions extrêmes. Ces pressions émanent non seulement de la puissance occupante, mais aussi des États-Unis, de l'Union européenne et même de plusieurs États arabes, qui pressent tous l'État libanais de dissoudre et d'interdire le Hezbollah, la seule formation organisée résistant activement à cette occupation. Le gouvernement a d'ailleurs pris la décision d'interdire la résistance (et non le parti politique Hezbollah, qui reste présent au Parlement et au sein même du gouvernement, mais sa branche armée de résistance).

Ce qui soulève une question cruciale : un gouvernement qui criminalise le droit de ses propres citoyens à résister à l'occupation étrangère peut-il encore prétendre légitimement représenter ces citoyens ?

Le droit auquel on ne renonce pas

Selon une idée préconçue des plus dangereuses, le droit de résister à l'occupation serait un privilège politique accordé par une majorité parlementaire, ou une concession révoquable par simple vote de l'assemblée législative. L'erreur est fondamentale, car elle méconnaît la nature même de la souveraineté et des droits de l'homme.

Le droit à la résistance contre la domination étrangère n'est pas un moyen de pression collectif négociable dans les arcanes du pouvoir. C'est un droit individuel inhérent à chaque citoyen, indépendamment de sa confession, de son affiliation politique ou de ses opinions. Ce droit préexiste à l'État et à la Constitution, et il ne peut être remis en cause par une majorité, et encore moins une minorité. Et même si tous les citoyens du Liban votaient demain pour désarmer et se soumettre à la domination étrangère, ce vote serait juridiquement nul et non avenu, car aucun peuple ne peut renoncer à son droit fondamental à l'autodéfense et à l'autodétermination.

Après 1945, ceux qui ont conçu le nouvel ordre juridique ne cherchaient pas seulement à punir les crimes déjà commis. Ils tentaient, peut-être même désespérément, d'empêcher qu'ils ne puissent se reproduire sous une autre forme.

La crainte ne concernait plus seulement l'occupant étranger. Elle visait également l'État local qui plie, s'adapte et collabore.Ainsi, le cadre juridique d'après-guerre a commencé à prendre forme autour d'une question délicate : que se passe-t-il lorsque l'État cesse de servir de bouclier et devient le premier instrument de soumission ? C'est l'une des raisons pour lesquelles le droit international ultérieur, notamment sous la pression des luttes anticoloniales, s'est orienté vers la protection de la résistance plutôt que vers sa simple criminalisation.

En 1973, les nations du monde récemment décolonisées se sont mobilisées aux Nations Unies et ont réécrit des règles dont Vichy avait tiré parti. La résolution 3103 a déclaré que la lutte contre la "domination coloniale et étrangère" est "légitime et pleinement conforme aux principes du droit international". C'était une réfutation directe de la logique de la collaboration : elle stipulait que ceux qui combattent un occupant ne sont pas des criminels passibles de poursuites, mais des combattants ayant droit à la protection des Conventions de Genève.

Quatre ans plus tard, la communauté internationale a fait de cette déclaration une norme contraignante. Le Protocole additionnel I (1977) a mis fin à l'hypothèse coloniale selon laquelle seuls les États peuvent mener une guerre légitime. L'article 1(4) a redéfini le conflit armé pour y inclure les guerres contre "l'occupation étrangère", et l'article 96(3) a conféré aux mouvements de libération nationale le mécanisme leur permettant de revendiquer la pleine protection du droit international. Ces dispositions ont été rédigées spécifiquement pour des mouvements tels que l'OLP, l'ANC, le FLN - et, bien sûr, pour les mouvements de résistance du Liban à l'époque. L'expression "par tous les moyens disponibles" figurant dans la Résolution 37/43 (1982) était loin d'être fortuite. Elle a été introduite malgré les vives objections des anciennes puissances coloniales, qui en saisissaient parfaitement la portée.

Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels - tous deux ratifiés par le Liban - affirment dans l'article 1 commun que "tous les peuples ont droit à l'autodétermination" et qu'"en vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et poursuivent librement leur développement économique, social et culturel". Le droit à l'autodétermination n'est pas un privilège accordé par les États. C'est une norme de jus cogens - une norme impérative du droit international qui ne souffre aucune dérogation.

Lorsque les combattants du Hezbollah prennent les armes contre l'armée israélienne sur le sol libanais, ils sont, au sens le plus littéral et le plus fondé juridiquement, des citoyens libanais exerçant une liberté reconnue par le droit international comme fondamentale, inaliénable et non susceptible de dérogation. Leur identité de musulmans chiites, leur affinité idéologique avec la République islamique d'Iran, leurs ambitions politiques au Liban - aucun de ces éléments biographiques ne remet en cause la réalité juridique et morale : ils constituent un peuple occupé qui résiste à une puissance occupante, et le droit international est de leur côté, et non de celui du gouvernement qui voudrait les réduire au silence.

Les rouages de la collaboration

Le régime de Vichy n'a pas commencé par des exécutions et des déportations massives. Pétain et ses ministres ont soutenu que l'armistice avec l'Allemagne était nécessaire pour préserver l'État français, que la collaboration constituait la seule voie rationnelle, alors que la Résistance représentait un élément marginal dangereux à l'origine de représailles allemandes contre des civils innocents. La presse de Vichy qualifiait les Maquis de "terroristes". Les tribunaux de Vichy les ont condamnés à mort. La police de Vichy les a livrés à la Gestapo.

La logique séduisait par son pragmatisme : nous ne pouvons pas vaincre l'Allemagne, donc la résistance ne fait qu'apporter davantage de souffrances. L'ordre doit être maintenu. L'État doit survivre.

Mais l'État qui survit en réprimant le droit de son propre peuple à l'autodéfense a bel et bien disparu. Il a été vidé de sa substance. Il n'existe plus que de nom, comme une facilité administrative pour la puissance occupante. C'est là la vision fondamentale de la République française d'après-guerre, qui a déclaré les actes de Vichy nuls et non avenus dès le début- pas seulement à partir de la libération, mais rétroactivement, depuis leur origine même. L'illusion juridique de la légitimité de Vichy a été démasquée pour ce qu'elle était : une fiction.

Prenons maintenant le cas du gouvernement libanais. Il préside un pays où des troupes étrangères contrôlent le territoire dans le sud. Il commande une armée qui ne combat pas - et ne peut sans doute pas combattre - cette occupation. Et on lui demande aujourd'hui, sous le poids combiné de la pression militaire israélienne, de l'influence diplomatique américaine et des incitations financières européennes, de qualifier d'illégales les seules forces combattant réellement pour chasser cette occupation.

S'il obtempère, quid de sa légitimité ?

L'origine coloniale du terme "terroriste"

L'utilisation du terme "terroriste" comme moyen de délégitimer la résistance n'est ni nouvelle ni le fruit du hasard. Il s'agit en fait de la plus ancienne et de la plus efficace des armes du pouvoir colonial - une technique linguistique élaborée par l'empire pour transformer le refus de soumission du sujet colonisé en comportement pathologique plutôt qu'en acte politique.

Les Britanniques ont qualifié de "terroristes" les insurgés Mau Mau au Kenya alors qu'ils parquaient des centaines de milliers de Kikuyu dans des camps de concentration, les torturant et les castrant au nom de la civilisation. Les Français ont qualifié le FLN de "terroriste" tout en rasant des villages algériens et en noyant des prisonniers dans la Seine. Le régime d'apartheid en Afrique du Sud a qualifié l'ANC de "terroriste" tout en imposant l'asservissement racial par le biais de lois sur les laissez-passer, d'expulsions forcées et d'assassinats commandités par l'État. Les États-Unis ont qualifié le Front national de libération du Vietnam de "terroriste" tout en larguant sur l'Asie du Sud-Est un tonnage de bombes supérieur à celui de tous les belligérants réunis pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Israéliens ont qualifié l'OLP de "terroriste" alors qu'ils occupaient la Cisjordanie, Gaza et le sud du Liban - soit les territoires mêmes qui font aujourd'hui l'objet du litige.

Et à chaque fois, l'histoire a infirmé ce verdict. Les Mau Mau sont reconnus comme des combattants de la liberté. Le FLN a fondé une nation. L'ANC a porté à la présidence un homme qui a reçu le prix Nobel de la paix. Les Vietnamiens ont libéré leur pays. L'OLP siège à l'Organisation des Nations unies. Cette étiquette de "terroriste", en fin de compte, n'est pas une marque indélébile - c'est une commodité temporaire, appliquée par les puissants à ceux qui leur déplaisent, et écartée lorsque l'équilibre des pouvoirs s'inverse.

Le schéma est constant et révélateur : la désignation de "terroriste" est un acte politique, pas une classification juridique. C'est le langage que le colonisateur utilise pour refuser aux colonisés la dignité du statut d'adversaire politique. Qualifier un combattant de la résistance de "terroriste" revient à lui dire : tu n'es pas un combattant doté de droits, tu es un criminel dépourvu de droits. Tu ne défends pas ta patrie, tu attaques la civilisation elle-même. Ce n'est pas du droit. C'est de la propagande, et cela a toujours été de la propagande, d'Alger à Soweto, de Hué à Tyr.

Lorsque les États-Unis, l'Union européenne et Israël désignent le Hezbollah comme une organisation terroriste, ils font une déclaration géopolitique, pas une détermination juridique. En vertu du droit international humanitaire, les combattants engagés dans des hostilités contre une force militaire d'occupation ne sont pas des terroristes - ce sont des combattants, ayant droit à la protection des lois de la guerre. Le Protocole additionnel I le prévoit. La résolution 3103 de l'Assemblée générale des Nations unies le stipule. L'ensemble de l'édifice du droit international postcolonial le confirme. L'amalgame délibéré entre résistance et terrorisme sert un objectif précis : il supprime le bouclier juridique et moral que le droit international offre aux peuples occupés, ouvrant la voie à leur répression par tous moyens nécessaires - y compris, commodément, par leur propre gouvernement.

Le gouvernement libanais, s'il adhère à cette désignation et en fait une loi nationale, ne se contente pas de suivre le consensus international. Il importe une arme coloniale façonnée dans les capitales occidentales pour la retourner contre ses propres citoyens - des citoyens qui, selon l'interprétation honnête du droit international, exercent un droit reconnu et protégé. Il accomplit l'acte ultime du colonialisme intériorisé : se servir du vocabulaire du maître pour condamner l'esclave qui ose se soulever.

Un monopole illégitime

L'objection habituelle se résume ainsi : l'État doit détenir le monopole de l'usage légitime de la force. La capacité militaire indépendante du Hezbollah constituerait ainsi une violation de la souveraineté libanaise. Le désarmer ne serait pas de la collaboration, mais le rétablissement des pouvoirs de l'État.

Cet argument séduisant n'a toutefois aucun fondement. Il repose sur une conception de la souveraineté profondément ahistorique - une conception qui traite l'État comme une fin en soi, plutôt que comme l'instrument de la volonté du peuple. Le monopole de la force n'est pas une prérogative divine. Il s'agit d'une concession conditionnelle accordée par le peuple à l'État, subordonnée à la capacité et à la volonté de ce dernier de le protéger. Lorsque l'État ne parvient pas à défendre le territoire national - lorsqu'il ne peut empêcher des soldats étrangers d'établir des zones tampons sur son sol, lorsqu'il ne peut mettre fin aux frappes aériennes sur ses villes, lorsqu'il ne peut sécuriser ses propres frontières -, le monopole revient au peuple. Le contrat social n'est pas un pacte d'autodestruction. Le peuple n'a pas renoncé à son droit à l'autodéfense en acceptant d'être gouverné. Il l'a confié à l'État à condition que celui-ci l'utilise pour le protéger. Cette condition a été rompue.

L'État libanais n'a pas mérité le monopole qu'il revendique. Il n'a pas défendu le Sud-Liban. Il n'a pas repoussé l'invasion. Il n'a pas protégé les populations déplacées. En l'absence de protection de l'État, les citoyens se sont organisés. Ils ont réuni des ressources, développé des capacités et pris les armes. Se retourner contre eux et les déclarer hors-la-loi - pas parce qu'ils auraient nui à leurs compatriotes libanais, mais parce qu'ils ont résisté à une armée étrangère - revient à inverser la logique même de la souveraineté.

Ce qui revient à dire : le droit de l'État au monopole de la violence est plus sacré que le droit du peuple à vivre à l'abri de l'occupation.

C'est la logique de Vichy, réduite à sa plus simple expression. Et c'est, par essence, une logique coloniale - la logique qui veut que l'indigène se soumette toujours à l'institution, même lorsque celle-ci l'a abandonné ; que la loi existe pour contrôler les gouvernés, jamais pour leur donner du pouvoir ; que la valeur suprême n'est pas la liberté mais l'ordre, pas la justice mais l'obéissance.

Irrélevance de l'allégeance

L'objection la plus tenace à cet argument est celle de l'Iran. Le Hezbollah, nous dit-on, ne serait pas une véritable résistance - juste un mandataire de l'Iran, combattant Israël non pour le bien du Liban, mais pour celui de Téhéran. Par conséquent, le désarmer ne reviendrait pas à réprimer la résistance ; ce serait libérer le Liban de deux puissances étrangères à la fois.

Cet argument résiste mal à l'analyse.

Premièrement, il confond motivation et action. Un citoyen libanais qui prend les armes pour chasser les forces israéliennes de son village accomplit un acte de résistance, quelle que soit la raison qui l'a poussé à le faire. Le droit légal de résister ne s'accompagne pas d'un test de pureté idéologique. La Résistance française comptait des communistes qui recevaient leurs ordres de Moscou. Aucun historien sérieux ne prétend que cela les privait de leur droit de combattre la Gestapo. Les moudjahidines afghans qui ont combattu l'occupation soviétique ont été célébrés comme des combattants de la liberté à Washington, alors même qu'ils recevaient des fonds, une formation et des directives de la CIA et des services de renseignement pakistanais. Leur soutien étranger ne les privait pas de leur droit de résister - ce n'était en fait que le mécanisme par lequel ce droit s'exerçait. Les Viet Cong tiraient l'intégralité de leur capacité militaire de l'Union soviétique et de la Chine. Personne - pas même les Américains qui les ont bombardés - n'a prétendu que cela transformait une guerre de libération nationale en quelque chose d'illégitime. Le droit de résister est lié au fait de l'occupation, et non à la trajectoire de celui qui résiste.

Deuxièmement, cela suppose une symétrie inexistante. L'influence de l'Iran sur le Hezbollah est réelle et déterminante. Mais l'Iran n'occupe pas le territoire libanais. L'Iran ne bombarde pas les villages libanais. L'Iran n'établit pas de zones tampons militaires sur le sol libanais. Quelle que soit la relation du Hezbollah avec Téhéran, les balles qui sifflent au Sud-Liban sont israéliennes, pas iraniennes. Les soldats sur le terrain sont israéliens. Les murs en cours de construction sont israéliens. Le droit de résister répond aux réalités de terrain, et non aux sympathies géopolitiques des résistants. Assimiler l'influence politique iranienne à l'occupation militaire israélienne est une obscénité morale - c'est comparer les confidences d'un diplomate aux bottes d'un soldat, et les qualifier de violations équivalentes de la souveraineté. Elles ne le sont pas.

Les facilitateurs internationaux

Aucun gouvernement ne prend la décision d'interdire sa propre résistance sans raison. La pression exercée sur le Liban n'est pas discrète. Elle prend la forme d'un discours sur l'aide, la reconstruction et la légitimité internationale. Le message de Washington et de Bruxelles est clair : désarmez le Hezbollah, et les fonds afflueront. Refusez, et vous resterez un État paria, ruiné et brisé.

Ce n'est pas de la diplomatie. C'est du chantage. Il expose un aspect profondément structurel de l'ordre international - que les anciens pays colonisés ont compris depuis Bandung.

Les mêmes gouvernements occidentaux qui invoquent le droit international pour exiger le désarmement du Hezbollah restent ostensiblement silencieux sur l'occupation à l'origine de l'existence même du Hezbollah. Ces mêmes Nations unies qui affirment le droit des peuples à résister à la domination étrangère adoptent des résolutions exigeant le désarmement de ceux qui exercent ce droit. La même Union européenne qui désigne le Hezbollah comme une organisation terroriste reconnaît, dans ses propres documents fondateurs, le droit à l'autodétermination et l'illégitimité de l'acquisition territoriale par la force. Les mêmes États-Unis qui arment Israël jusqu'aux dents font la leçon au Liban sur les dangers des groupes armés non étatiques.

La communauté internationale, à la lecture de ces éléments, n'est pas un arbitre neutre. Elle est un facilitateur de la dynamique de Vichy - fournissant la couverture diplomatique, les incitations financières et les cadres juridiques qui permettent à un gouvernement de réprimer la résistance de son propre peuple sans donner l'impression de le trahir.

Le coût de la soumission

Imaginons un instant ce qui se passerait réellement si le gouvernement libanais se soumettait. Suivons la logique du désarmement jusqu'à son terme, non pas telle que l'imaginent les diplomates dans leurs salles de conférence, mais telle qu'elle se déroulera dans les villages et les vallées du sud.

Le Hezbollah serait déclaré hors-la-loi. Sa branche politique serait interdite. Ses services sociaux - les hôpitaux, les écoles, les réseaux d'infrastructures qui soutiennent des centaines de milliers de citoyens libanais que l'État a abandonnés - seraient démantelés ou saisis. Ses combattants seraient sommés de rendre leurs armes sous peine d'arrestation.

Vont-ils s'y conformer ? Certains peut-être. Mais pas la plupart. Les combattants du Sud n'ont pas pris les armes parce qu'un parti politique leur a dit de le faire. Ils ont pris les armes parce que leurs maisons étaient bombardées et leurs champs occupés. Ils ont pris les armes parce que l'État était absent et que les bombes pleuvaient. Déclarer l'organisation hors-la-loi n'efface pas les griefs. L'invasion les pousse à entrer dans la clandestinité - et dans la clandestinité, les griefs ne disparaissent pas. Ils se propagent.

Le résultat est prévisible - une nouvelle insurrection, fragmentée, sans chef, et bien plus dangereuse que la résistance organisée qu'elle vient remplacer. L'État, ayant criminalisé la seule force structurée capable de maintenir l'ordre dans le sud, hérite d'un vide sécuritaire qu'il ne peut combler. L'occupation israélienne, libérée des contraintes de la résistance organisée, prend de l'ampleur. Les déplacés restent déplacés. Les morts restent morts. Et le cycle de la violence s'intensifie, désormais alimenté par la trahison interne.

C'est la leçon que toute puissance coloniale apprend à ses dépens : on ne peut légiférer contre la volonté d'un peuple d'être libre. Les Britanniques n'y sont pas parvenus au Kenya. Les Français n'y sont pas parvenus en Algérie. Les Américains n'y sont pas parvenus au Vietnam. Les Israéliens n'y sont pas parvenus à Gaza. Et le gouvernement libanais n'y parviendra pas dans le sud - pas parce que le Hezbollah est particulièrement résistant, mais parce que l'élan de résistance à l'occupation est universel, irrépressible et plus ancien que n'importe quel État.

Et le gouvernement de Beyrouth, qui a troqué le droit de son peuple à la résistance contre sa place dans les instances internationales, constate que la table était dressée pour un autre invité.

Ce que légitimité veut dire

La légitimité n'est pas un certificat délivré par les Nations unies. Ce n'est pas un siège à l'Assemblée générale ni un drapeau devant un bâtiment diplomatique. La légitimité est le lien entre un gouvernement et son peuple - le lien qui dit : nous vous protégerons, et en échange, vous obéirez à nos lois.

Lorsqu'un gouvernement rompt ce lien - lorsqu'il manque à son devoir de protection, puis criminalise ceux qui se protègent eux-mêmes -, il ne perd pas simplement sa légitimité. Il devient pire qu'illégitime. Il devient complice. Il devient l'instrument grâce auquel l'occupation se fait moins coûteuse, moins difficile et plus pérenne. Car quel est le plus grand atout d'une puissance occupante, si ce n'est un gouvernement local prêt à réprimer la résistance en son nom ?

Telle était la fonction de Vichy. Pas de mener les combats pour la France, mais de réprimer les Français prêts à le faire. Pas d'expulser les Allemands, mais de s'assurer que personne d'autre ne le fasse non plus. L'État de Vichy a été, pour l'essentiel, un dispositif permettant à la Wehrmacht d'économiser sa main-d'œuvre - et la Wehrmacht, pour sa part, a apprécié son efficacité.

Si le gouvernement libanais interdit le Hezbollah alors que l'armée israélienne reste sur le sol libanais, il aura joué le même rôle. Pas par idéologie - le Liban n'est pas un État fasciste. Pas par choix - aucun responsable libanais ne souhaite l'occupation. Mais dans les faits, et c'est ce que l'histoire retient. La voie de la collaboration n'est pas toujours pavée de convictions. Parfois, elle l'est d'épuisement, de peur, de l'érosion progressive des principes sous le poids de la pression extérieure. Mais l'issue est la même.

Le verdict à venir

En 1944, lorsque les forces alliées et la Résistance française ont libéré Paris, le premier geste du gouvernement provisoire a été de déclarer le régime de Vichy nul et non avenu - pas à partir de la date de la libération, mais de sa création. Le message était clair : un gouvernement qui supprime le droit de son peuple à résister à l'occupation n'a jamais été légitime. Ce fut une fiction juridique, et ce dès le premier jour.

L'histoire rendra le même verdict sur tout gouvernement interdisant la résistance alors que son territoire est occupé. Les noms, les drapeaux et les références constitutionnelles varieront. Le principe, lui, demeurera le même.

Et le verdict de l'histoire sera encore plus sévère pour ceux qui l'ont permis : les diplomates qui ont fait pression, les institutions qui ont fourni la couverture, les gouvernements qui ont financé la capitulation tout en armant l'occupant.

Un État qui ne peut protéger son peuple n'est pas en droit de lui interdire de se protéger lui-même. Cette proposition n'a rien de radical. C'est la condition minimale de la légitimité. C'est le principe sur lequel s'est fondé chaque mouvement de libération de l'histoire moderne - d'Alger à Hanoï, de Soweto à Bint Jbeil. Tout le reste - les reconnaissances diplomatiques, les sièges à l'ONU, les procédures constitutionnelles - ne sont que des artifices destinés à embellir une structure dont les fondations se sont déjà effondrées.

Le gouvernement libanais est aujourd'hui au bord du vide. Il peut se ranger du côté de son peuple, en honorant le droit inaliénable de défendre son sol, ou il peut s'interposer entre le peuple et ce droit fondamental. Mais il ne peut jouer sur les deux tableaux. L'Histoire, qui a déjà jugé Vichy, n'hésitera pas à condamner cet épisode avec la même rigueur implacable.

Traduit par  Spirit of Free Speech

Dyab Abou Jahjah

Vichy in Beirut

In the autumn of 1940, the French National Assembly voted to dissolve the Third Republic and grant Marshal Philippe Pétain-hero of Verdun and a national icon-total authority over the French State. The new regime, headquartered in the spa town of Vichy, proceeded to do something that still haunts the French conscience to this day: it wielded the machinery of the state-the police, the courts, the bureaucracy-to hunt down, imprison, and execute its own citizens, including those who dared to resist the German occupation. The Vichy government labeled them terrorists. History knows them as the French Resistance...

 ssofidelis.substack.com