Ce qu'Arielle Angel, rédactrice en chef de Jewish Currents, veut dire au sujet d'Israël est difficile à entendre. Mais elle incarne un mouvement antisioniste en pleine expansion qui vise à démanteler l'establishment juif américain pour le reconstruire autour d'une nouvelle vision.
Source : Haaretz, Itay Mashiach
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Arielle Angel fait régulièrement le même cauchemar. Elle est dans un avion lorsqu'elle découvre tout à coup que sa destination est Israël. La panique s'empare d'elle. Des dilemmes envahissent son esprit : qui va-t-elle appeler à son atterrissage ? Et à qui va-t-elle même dire qu'elle est là-bas ? Parfois, le rêve s'achève lorsque l'avion atterrit en Terre Sainte. D'autres fois, elle ne se réveille qu'après son arrivée et sa rencontre avec ses proches israéliens.
Angel, 41 ans, rédactrice en chef du magazine américain Jewish Currents, s'est rendue en Israël à plusieurs reprises. Elle a grandi dans un foyer "très sioniste" à Miami, au sein de l'une des communautés juives les plus conservatrices des États-Unis, et a atteint l'âge adulte à l'époque où régnait l'ancien consensus juif américain où "judaïsme" et "sionisme" étaient synonymes, les deux piliers solides d'une identité qui va sans dire. Le drapeau israélien à l'école, la Marche des vivants en Pologne, les camps d'été juifs, les longs séjours en Israël. Dans sa jeunesse, quand Angel parlait de ce qu'Israël faisait, elle s'exprimait à la première personne du pluriel : "Nous avons fait."
Mais elle a tourné la page et n'a aucune intention d'y retourner, même pour une simple visite.
Aujourd'hui, Angel se définit comme antisioniste, à l'instar d'une grande partie de ses collègues de Jewish Currents, une référence de gauche dans le journalisme juif américain. Depuis sa nomination au poste de rédactrice en chef en 2018, dans le cadre d'une initiative visant à redonner vie à ce magazine en sommeil, la publication est devenue bien plus qu'un simple recueil d'articles et d'essais sur la culture et la politique. Pour bon nombre des 10 000 abonnés à l'édition trimestrielle imprimée (et quelque 2,5 millions de visiteurs annuels de sa version numérique), il représente un centre communautaire et un espace critique de discussion quant à une identité juive américaine de gauche qui tente de se réinventer.
"Je pense aujourd'hui qu'on est en train de vivre un tournant historique quant à la signification du judaïsme, peut-être un tournant sans précédent depuis la destruction du Temple", déclare Angel dans une interview. "Nous nous retrouvons avec une coquille vide et dénuée de sens, sans avoir encore eu l'occasion de la remplir."
Ce vide est bien sûr également lié à Israël, dont l'importance a progressivement évolué ces dernières années, aux yeux d'un groupe croissant de Juifs américains. Depuis le 7 octobre, la situation s'est considérablement détériorée. Sous la direction d'Angel, Jewish Currents s'est considérablement éloigné de Sion. Dans le podcast du magazine, par exemple, on peut entendre un échange sur la vision antisioniste, au cours de laquelle les rédacteurs débattent du degré d'autonomie culturelle dont pourrait jouir la communauté juive dans un futur État situé entre le Jourdain et la mer Méditerranée. Mais plus l'aliénation est profonde, plus l'obsession est forte. Israël occupe toujours les pages de la revue, telle une destination indésirable surgissant dans un cauchemar.
Il n'est pas facile de définir le profil des lecteurs de Jewish Currents, et les sondages menés par son équipe ont soulevé plus de questions qu'elles n'ont apporté de réponses. "Je pensais, par exemple, qu'il y aurait davantage de milléniaux et de zoomers. Mais en réalité, il y avait pas mal de boomers parmi les lecteurs", explique Angel, qui tente de définir leur identité : "Il existe aujourd'hui aux États-Unis un nombre considérable de gens qui commencent à être, soyons francs, dégoûtés par Israël, et dont l'attachement à Israël s'estompe, voire s'est évaporé."
Angel décrit un lectorat dont les positions exprimées dans les sondages, selon elle, correspondent à une identité antisioniste : par exemple, la conviction qu'Israël est un État d'apartheid (environ un quart des Juifs américains), qu'il commet un génocide (22 % en 2022 et 30 % en 2024, soit 38 % chez les moins de 44 ans), ou le soutien à un État unique pour tous ses citoyens entre le fleuve et la mer (environ un cinquième des personnes interrogées).
"Les chiffres sont élevés, et ces personnes n'ont nulle part où aller", explique Angel. "Il n'existe aucune structure institutionnelle pour accueillir cette population croissante. À mesure que les gens sont déçus face à un judaïsme centré sur Israël et le sionisme... ils le mettent de côté. Mais pour d'autres, il y a un réel sentiment de... eh bien, maintenant, je dois vraiment me demander ce qu'est réellement le judaïsme. On constate, du moins chez une partie de cette population, une sorte de regain d'intérêt, au moins pour la question de savoir ce que le judaïsme signifiera à l'avenir. Et je pense que nos lecteurs font partie de ce groupe."
Considérez-vous Jewish Currents comme l'endroit idéal où cette réflexion peut se conduire ?
"C'est une question difficile, car les besoins sont actuellement immenses et notre activité est très spécifique. Notre magazine propose des articles de fond et une réflexion approfondie. Si nous ouvrions une école, elle serait pleine. La gauche juive dispose d'organisations militantes, mais il n'y a pas assez de structures pour accompagner les différentes étapes de la vie. Les gens attendent beaucoup de nous. Les besoins sont immenses."
Angel a abordé précisément ce point dans un article publié l'été dernier et intitulé : "Il nous faut de nouvelles institutions juives." "Le génocide de Gaza est venu confirmer ce que de nombreux Juifs de gauche redoutent depuis longtemps : la quasi-totalité de l'entreprise sioniste, et presque toutes les organisations chargées de la gérer, sont gangrenées par une pourriture vorace", a-t-elle écrit. "Au cours des vingt derniers mois, il n'y a pas un seul rituel sacré juif qui n'ait été accompli par des soldats israéliens à Gaza, dans les ruines d'une maison ou d'une école, juste avant ou après un massacre. Aux États-Unis, les écoles juives transportent les enfants en bus vers des rassemblements en faveur de la guerre, et des parents inquiets identifient les militants sur les campus en vue de leur expulsion...
"Face à ce déluge d'images d'enfants ensevelis sous les décombres et de familles désespérées tuées par balles alors qu'elles faisaient la queue pour de la farine, les dirigeants juifs persistent à affirmer que nous sommes les premières victimes... Cet échec catastrophique du judaïsme sioniste pourrait-il ouvrir une brèche pour les juifs antisionistes, nous offrir l'occasion d'exercer une plus grande influence et plaider en faveur d'une nouvelle voie ?"
L'article appelle les militants de gauche à abandonner leur position d'outsiders, moralement purs mais dépourvus d'influence, pour créer de nouvelles institutions, en reprendre d'anciennes, et offrir un refuge culturel et politique au"Juif errant de gauche". À l'instar de nombreux articles du magazine, il s'appuie sur les témoignages recueillis auprès des lecteurs dans le cadre d'une enquête ouverte, fonctionnant ainsi comme une sorte de symposium communautaire permanent. Dans ce cas précis, il s'agissait de récits de gens exclus des institutions juives en raison de leur opposition au sionisme."Je me sens ostracisé et rejeté par une communauté sur laquelle j'ai compté pendant la majeure partie de ma vie", a écrit un lecteur au magazine."Cela comptait tellement pour moi de m'asseoir dans la synagogue où ma grand-mère s'asseyait", a écrit un autre."Il y a un vide spirituel dans ma vie."
C'est précisément ce public qu'Angel cible."Si nous voulons affaiblir le sionisme au sein des communautés juives, il nous faudra élaborer une vision solide du judaïsme contemporain ; nous devrons proposer quelque chose de beau et de réel à ceux qui souhaitent sortir de ce climat de décomposition ", a-t-elle écrit."Nous ne pouvons pas leur demander de sauter dehors sans être prêts à les rattraper."
Quel est le contenu positif de cette identité naissante ? Certains ont fait valoir que la gauche juive opposée au sionisme est tellement occupée à critiquer Israël qu'en fait le pilier de son identité reste Israël. Qu'y a-t-il d'autre ?
"C'est un raisonnement tellement étrange, lequel voudrait qu'Israël continue d'être au cœur de notre identité juive, mais en négatif. Les juifs sionistes d'Amérique n'ont rien d'autre dans leur judaïsme que le sionisme. Or c'est le sionisme lui-même qui a vidé le judaïsme de son sens. Pas à lui seul, bien sûr c'est là tout un pan de l'histoire... Franchement, c'est la même chose pour la plupart des Israéliens non pratiquants, donc je ne veux pas faire de cette question un cas particulier, un problème propre à la gauche juive américaine."
D'accord, mais vous souhaitez faire les choses différemment.
"Bien sûr. Il y a peu de choses dont nous sommes certains. Par exemple, que les gens veulent un judaïsme centré sur la justice, et qu'ils se tournent effectivement vers les textes juifs à la recherche de cette tradition morale. Mais je pense que l'une des questions les plus fondamentales concerne l'approche de la sécurité. Je viens de parler à trois militants à Minneapolis pendant l'occupation de l'ICE. Deux d'entre eux étaient des militants juifs. Ils mettent en place des points de contrôle communautaires à l'extérieur des quartiers pour s'assurer que les véhicules de l'ICE ne puissent pas y entrer, ils emmènent les gens dans des endroits sûrs, toutes sortes de choses complètement folles auxquelles on ne s'attendait pas aux États-Unis.
"Il existe au sein de la gauche juive une véritable tendance à réfléchir à la sécurité au sein de la communauté, et pas seulement de la communauté juive, à ce que signifie entretenir de véritables relations de solidarité avec nos voisins, des relations animées par un objectif commun et la conviction que nous sommes ici et que nous prenons racine là où nous vivons. On peut appeler cela Doikayt [l'idée diasporique appelant à construire une vie juive"ici", do, en yiddish, là où les Juifs vivaient déjà, plutôt que de migrer"là-bas", comme le préconisait le sionisme]. L'historien Devin Naar, issu de la communauté séfarade, parle de"multi-enracinement", terme emprunté au philosophe français Edgar Morin."
Que reste-t-il de votre vie spirituelle et culturelle en tant que Juive si vous vous tournez vers votre communauté locale, vos voisins et des causes non juives ?
"Tout. Imaginez ce que cela signifie de célébrer un office de Yom Kippour alors que vos voisins musulmans sont dehors, assurant votre sécurité. Imaginez faire la même chose pour eux en tant que communauté. C'est une vision totalement différente du monde. Il est possible de laisser les portes de la tente ouvertes, tout en conservant le lien avec l'histoire, la culture, les rituels et la vie spirituelle. Reconnaître que nous vivons dans une communauté et que cette communauté ne se limite pas à nous seuls, sans pour autant perdre notre identité."
Dans son article, Angel cite un discours inspirant du rabbin Benay Lappe, professeur de Talmud et directeur de Svara, une yeshiva queer située à Chicago. Selon Lappe, au cœur de chaque culture ou religion se trouve un récit fondateur, au travers duquel elles répondent aux grandes questions existentielles. Cependant, tout récit est voué à s'effondrer, et cet effondrement laisse trois options aux croyants. Lappe les illustre à travers les conséquences historiques de la destruction du Temple. La première option consiste à se retrancher dans l'ancienne histoire, comme l'ont fait les prêtres, ceux qui avaient des intérêts en jeu ; la deuxième option consiste à choisir une histoire différente, comme l'ont fait 90 % du peuple juif, en se fondant dans l'Empire romain. Selon Lappe, ces deux options partent du principe que les histoires sont des cadres rigides : on peut s'y accrocher - ou les remplacer par d'autres.
"La troisième option a été choisie par"un petit groupe de hippies marginaux, excentriques et rebelles"", explique Lappe dans sa conférence. Ils ont accepté l'effondrement, ont récupéré ce qui fonctionnait encore dans la tradition et ont inventé une nouvelle tradition qu'un Juif de l'époque du Temple n'aurait pas reconnue. Leurs lieux de rencontre (les synagogues), leur structure d'autorité (les rabbins) et les livres qu'ils ont écrits (le Talmud) sont devenus le cœur d'une histoire fondatrice entièrement nouvelle. "Nous sommes à la fin d'un effondrement et l'avenir de l'option trois sera méconnaissable pour la plupart d'entre nous", conclut Lappe. "Mais le nouveau récit sera créé, tout comme auparavant, par les personnes queer, marginales et privées de droits d'aujourd'hui."
Angel considère la période actuelle comme une ère de transition, à l'instar des siècles qui se sont écoulés entre la destruction du Temple et l'émergence du judaïsme rabbinique. C'est une période expérimentale, créative et chaotique. Mais pourquoi ne pas choisir la deuxième option, plus facile : se fondre dans la culture américaine laïque ?
Angel raconte qu'elle voit chaque jour des Juifs renier leur judaïsme, par honte du comportement de leurs communautés pendant la guerre de Gaza : "Pour certains d'entre eux, cela peut fonctionner. Tant mieux. Mais pour beaucoup d'autres qui recherchent une forme de vie spirituelle et communautaire, qui recherchent des rituels, un ancrage, ce ne sera pas une option. Et essayer de réprimer cela n'a absolument aucun sens, car tout ce qui est réprimé reviendra sous une forme plus violente née de la vengeance."
Dans les cauchemars, par exemple.
"Oui. Je considère mon identité juive comme un fait. Pour moi, ce n'est pas une option. Dans ce contexte, qu'est-ce que cela signifie ? Et comment puis-je réellement donner vie à cette identité ?"
À quoi ressemblera cette nouvelle histoire fondatrice ?
"Ce n'est pas à moi de dire ce qu'elle sera, parce que le point essentiel est que cela doit être construit collectivement. Mais partir d'une vision différente de nous-mêmes, non pas comme une communauté opposée au reste du monde, mais comme une communauté au sein du reste du monde, ce point de départ changerait beaucoup de choses. À certains égards, cela modifierait notre liturgie. Cela changerait la manière dont nous nous éduquons ; l'accent y serait mis sur, ou inclurait, différents événements de l'histoire juive. Il ne s'agirait pas seulement de l'Holocauste et des exils arabes. Il s'agirait des centaines d'années sous la domination ottomane, durant lesquelles nombre de nos ancêtres vivaient en harmonie avec leurs voisins. On ne chercherait pas à nous imprégner de reconstitutions de traumatismes.
"Hier soir, je racontais à une tablée de convives toutes les reconstitutions historiques auxquelles j'avais participé lorsque j'étais une enfant juive, comme monter à bord de l'Exodus [un navire transportant des réfugiés de l'Holocauste], jouer le rôle du Judenrat [Les Judenrats étaient des corps administratifs formés dans les territoires occupés par l'Allemagne nazie. Ils servaient d'intermédiaire entre les autorités nazies et la population, Ndt] ou être enlevée par des soldats arabes. Notre relation au passé serait différente... la peur ne serait plus au cœur de l'expérience juive."
"Cette quête, souligne Angel, a déjà commencé. Ceux qui ont quitté leurs anciennes communautés se réunissent dans des groupes d'étude, des minyanim indépendants (communautés de prière non confessionnelles) et lors de réunions d'appartement. "Il s'agit bien pour nous de comprendre nos principes", dit-elle. "C'est le travail que nous devons accomplir."
Rien dans le parcours d'Angel, pas plus que dans celui du magazine qu'elle dirige, n'aurait pu laisser présager la situation dans laquelle ils se trouvent aujourd'hui. Les membres de la famille de son père étaient des survivants de l'Holocauste originaires de Thessalonique et parlant le ladino [judéo-espagnol, NdT]. Sa grand-mère a survécu à Auschwitz pendant vingt mois. Elle racontait souvent comment, à l'approche des Russes, Josef Mengele lui avait demandé des vêtements de prisonniers. Elle "a fait l'idiote" et a répondu qu'il n'y avait que des vêtements de femmes, et elle tirait une grande fierté de cette attitude. Angel a grandi dans un foyer très sioniste, dans l'ombre de l'histoire de l'Holocauste que sa famille avait refoulée ; dans son enfance, elle rêvait de tuer des nazis et souffrait de terreurs nocturnes.
Au début des années 2000, elle s'est installée à New York pour étudier l'art. Elle fait remonter le début de son engagement politique au mouvement Occupy Wall Street de 2011. La prière du Yom Kippour célébrée à Zuccotti Park, épicentre des manifestations, a été l'une des expériences juives les plus marquantes de sa vie. Elle attribue sa radicalisation à la guerre de Gaza de 2014.
"Je suivais de près le déroulement des événements, et le discours qu'on m'avait tenu, qui voulait que l'armée israélienne soit l'armée la plus morale au monde, et la manière dont la société israélienne se positionne face à ce type de militarisation, cela ne tenait tout simplement plus la route, compte tenu de l'ampleur des pertes civiles", a-t-elle déclaré lors d'une interview accordée à New Left Review. "Je me souviens avoir lu un article dans le Times, on y parlait de citoyens israéliens transportant un canapé au sommet d'une colline surplombant Gaza, pour applaudir tandis que les bombes tombaient. Et cette image devenue célèbre de petits garçons sur la plage, pratiquement décapités, explosés. Et j'ai craqué. Je veux dire, tout s'est effondré d'un coup. J'ai passé des semaines à pleurer toute seule. Il s'agissait d'un événement extrêmement déstabilisant."
Entre-temps, elle a écrit son premier roman, inspiré par des amis d'enfance passionnés de psychédélisme qui sont devenus des hassidim de Chabad. Les éditeurs ont rejeté le manuscrit, et Angel, qui y avait consacré six ans, s'en est séparée dans un brillant article publié dans le magazine Guernica en 2017. À peu près à la même époque, Jacob Plitman, alors nouveau directeur de la publication de Jewish Currents, cherchait des partenaires pour relancer le magazine. "Jewish Currents s'intéresse à quiconque écrit 12 000 mots sur le psychédélisme, le messianisme, la perte de la foi, écrit un roman et aspire à un judaïsme reflétant nos valeurs", a-t-il déclaré au New York Times en 2022.
Le magazine lui-même a été fondé en 1946 par des membres du Parti communiste américain et a commencé à décliner avec la fin de l'illusion stalinienne dans les années 1950. Lorsque la publication a finalement rompu avec le parti, sa direction a dû faire face au fait que "ce qui fondait la politique juive américaine était un régime immoral", a déclaré l'éditeur actuel, Daniel May, au New Yorker. Les informations concernant les purges et les martyrs de 1952, 13 intellectuels juifs exécutés sur ordre de Staline, ont fait voler en éclats l'univers du rédacteur en chef de l'époque. Lorsqu'il a publié un article à ce sujet dans le magazine, celui-ci a perdu les trois quarts de ses abonnés.
Une vague de nominations en 2018, parmi lesquelles la nomination d'Angel au poste de rédactrice en chef, a marqué un tournant générationnel. Angel avait alors 33 ans ; Plitman, qui l'a engagée, en avait 27. Dans sa nouvelle version, Jewish Currents mêle critique culturelle, politique, reportages d'investigation et essais, et fait peut-être davantage référence à la tradition religieuse que ne l'aurait accepté la génération fondatrice composée de communistes. La rubrique "Chevruta" met en dialogue un militant et un rabbin autour d'un dilemme de gauche ancré dans les textes juifs ; les articles de fond rédigés à partir de discussions de groupe sont intitulés "responsa", du nom du genre littéraire rabbinique consacré aux questions-réponses ; et on y trouve également un article hebdomadaire consacré à la lecture hebdomadaire de la Torah. La rubrique de rencontres socialistes "Red Yenta", en revanche, est strictement laïque.
Depuis huit ans, Angel occupe le poste de rédactrice en chef et incarne, selon les termes du New Yorker, "l'âme de la maison". Dans les semaines à venir, elle quittera ses fonctions.
Il existe une certaine contradiction entre le rejet d'Israël qui transparaît dans de nombreux textes du Jewish Currents et l'espace considérable qui lui est consacré.
"C'est vrai. L'intention n'était pas que la majeure partie du magazine soit consacrée au conflit israélo-palestinien. Mais il est très difficile de détourner le regard alors qu'un génocide est en cours. Ce numéro touche à tous les aspects de la vie juive aux États-Unis. Avec la façon dont Trump a instrumentalisé l'antisémitisme pour démanteler l'enseignement supérieur, pour supprimer le financement des écoles... Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. À mes yeux, le fait que nous ayons réduit notre couverture de certains types d'évènements culturels est un énorme problème, mais, pour être franc, cela tient surtout à la tournure qu'a prise le débat national."
Angel compare le discours sur le fait de "sauver" le peuple iranien face à son régime, qui prévaut actuellement dans le contexte de la guerre, aux promesses faites par les États-Unis au tournant du millénaire de "libérer" l'Irak.
"Ce n'est pas comme si le gouvernement israélien collaborait avec les mouvements de résistance sur le terrain", dit-elle. "Ils ont tout simplement fait pleuvoir du pétrole du ciel, d'une manière qui va rendre malades pour le reste de leur vie tous ceux qui vivent à Téhéran et au-delà. Et ils ont également pris pour cible les infrastructures dont [tous les Iraniens dépendent]. Ça n'aide personne. Ce n'est pas ça qu'on appelle libération."
Angel rejette également la version israélo-américaine concernant les circonstances qui ont conduit à la guerre. "L'Iran respectait l'accord sur le nucléaire conclu sous Obama et a même continué à le respecter après le retrait des États-Unis", affirme-t-elle. "C'est un régime meurtrier envers son propre peuple. Mais il agissait de manière rationnelle vis-à-vis de l'Occident. Et vis-à-vis d'Israël. Il n'a pas cherché à aggraver la situation. C'est Israël qui a décidé de faire monter les tensions."
"Plus fondamentalement, ajoute-t-elle, tout ce mode de vie militarisé en Israël est justifié par la peur de l'Iran. Mais avant, ce n'était pas l'Iran. C'était l'Irak. Et aujourd'hui, c'est la Turquie qui prend le relais."
Dans votre newsletter "Shabbat Reading List", vous recommandez un article du philosophe et écrivain palestinien Abdaljawad Omar, dans lequel il affirme que le discours pro-israélien aux États-Unis a fait son temps. Êtes-vous d'accord avec cela ?
"Je ne sais pas. Voyez-vous, même des gens qui ne sont pas particulièrement engagés politiquement ont subi les foudres des donateurs juifs. Des gens qui avaient un boulot tout à fait normal, qui portaient des [badges] en forme de pastèque en pensant exprimer leur solidarité avec les enfants palestiniens, et dont le patron du patron du patron les a licenciés. Ils voient bien que Larry Ellison rachète CBS et TikTok pour en faire des médias pro-israéliens. La droite en a fait une théorie du complot, mais tout le monde est furieux."
"Des sondages menés auprès des jeunes, tant à droite qu'à gauche, montrent une chute spectaculaire du soutien à Israël. Et les gens ne veulent pas vivre dans un monde où ce qu'ils pensent et peuvent dire sur cette question est limité par le pouvoir. [Le maire de New York, Zohran] Mamdani fait campagne sur le coût de la vie, sur la capacité des gens à vivre leur vie, et soudain, toute la ville doit voter en fonction de ce qu'on pense d'Israël ? C'est fou, et les gens en ont marre. Le rejet est bien réel."
Ce retour de bâton s'accompagne également d'une montée de l'antisémitisme, ce qui effraie beaucoup Angel. "Je constate partout une montée de l'antisémitisme, mais je pense aussi qu'il est très difficile de le combattre. Car au-delà des théories du complot, qui émanent principalement de la droite mais pas uniquement, beaucoup de gens sont furieux et en veulent aux Juifs à cause de ce qu'ils font. Aux États-Unis, les Juifs déploient d'énormes moyens pour dénoncer des étudiants et faire licencier des gens dans tous les secteurs, afin de véritablement détruire la vie de ceux qui prennent la parole en faveur de la Palestine. Il y a l'AIPAC, qui finance depuis longtemps des campagnes contre les progressistes qui défendent des politiques économiques populaires, afin de maintenir les flux financiers vers Israël... Il y a l'Anti-Defamation League qui demande à la Garde nationale d'intervenir sur les campus pour réprimer des étudiants non armés qui exercent leurs droits constitutionnels, tout en laissant passer le fait qu'Elon Musk ait clairement fait le salut nazi lors d'une investiture présidentielle.
"Les gens sont donc en colère. Et ils risquent de s'en prendre à quiconque porte une kippa, ce qui est terrible. Les agissements d'Israël, et le soutien que lui apportent les institutions juives partout dans le monde, mettent en danger la communauté juive mondiale."
Angel estime que la guerre en Iran n'a fait qu'exacerber ce phénomène."Depuis que la guerre a éclaté, je n'ai jamais été aussi désespérée, confie-t-elle. La guerre est très impopulaire auprès de l'opinion publique américaine, et l'idée se répand que tout cela est la faute des Juifs", souligne-t-elle..
"On est passé du sous-entendu à l'énoncé explicite depuis le début de la guerre", note-t-elle."Mais comment reprocher aux gens [de penser ainsi] ? C'est Netanyahou qui a voulu cette guerre. Le gouvernement américain nous dit qu'ils [Israël] ont poussé les États-Unis à entrer en guerre, qu'ils ont déclaré qu'ils y iraient avec ou sans nous. Ils ont dû s'y plier. On entend Bibi dire des choses comme : "Je sais comment m'y prendre avec les Américains. Ce sont les plus faciles à gérer." Et cela s'infiltre dans la gauche. C'est partout : des idées sur le contrôle juif, l'influence juive. Des idées qui remontent à Charles Lindbergh, qui affirment que les Juifs seraient à l'origine de toutes les guerres américaines depuis la Première Guerre mondiale.
"Et aujourd'hui, poursuit Angel, on voit des gens foncer en voiture dans des synagogues. Et bien sûr, ces synagogues arborent des drapeaux israéliens à l'extérieur, en ont dans leur logo et disposent d'un site web entier consacré à la hasbara [propagande pro-israélienne]. Je ne pense pas que la synagogue du Michigan soit responsable du génocide. Dans *Les Origines du totalitarisme*, Hannah Arendt dit qu'il ne suffit pas de dire que *Les Protocoles des Sages de Sion* sont un faux. Il faut examiner pourquoi ce faux prend de l'ampleur en ce moment."
Considérez-vous que la lutte contre l'antisémitisme fait partie de votre travail auprès de Jewish Currents ?
"Nous devons changer les choses à cet égard, car jusqu'à présent, nous nous sommes contentés de réfuter de fausses accusations d'antisémitisme. Cela reste un aspect du problème, car nous vivons toujours dans un environnement où le simple fait d'exprimer des vérités élémentaires sur la Palestine est considéré comme de l'antisémitisme. Mais aujourd'hui, nous devons également faire face à un antisémitisme réel qui refait surface avec le génocide. Soit dit en passant, quand je dis qu'il refait surface, Je ne veux pas dire que ce sentiment a toujours été latent et que les gens cherchent simplement un prétexte pour l'exprimer. Il gagne du terrain parce que les gens ont le sentiment que leur vie et leur engagement politique sont actuellement bridés par le pouvoir juif, mais aussi parce que les institutions juives aux États-Unis s'obstinent à faire d'Israël le symbole du judaïsme. À l'heure actuelle, le rabbin Elliot Cosgrove ou [le président de l'ADL] Jonathan Greenblatt analysent le monde réel exactement comme [l'influenceur néonazi] Nick Fuentes, qui affirme qu'il n'y a aucune différence entre Israël et les Juifs. Ils tiennent pratiquement le même discours. C'est un problème. C'est une crise."
Que pensez-vous des militants pro-palestiniens sur les campus universitaires ? Quelle est votre perception de ce mouvement en termes de portée et de capacité à saisir les enjeux contre lesquels il s'élève ?
"Il convient de dire quelques mots sur la manière dont les médias israéliens couvrent ces manifestations ainsi que la vie sur les campus américains. Le fait qu'il n'y ait pratiquement aucune couverture de ce qui se passe sur le terrain à Gaza, alors que les audiences du Congrès consacrées à ces ridicules procès-spectacles contre des présidents d'université américains sont couverts, est une honte. Le fait que tout Israélien connaisse le nom de [l'ancienne présidente de Harvard] Claudine Gay, et non celui de Hind Rajab [une fillette de 6 ans tuée par l'armée israélienne à Gaza], est aberrant.
"[De même], ce que les Israéliens voient n'est qu'une infime partie de ce qui se passe réellement, et en outre c'est une vision déformée et très partielle de toutes ces manifestations. Quant à ce que ces jeunes savent ou ignorent : ce sont des étudiants. Certains sont encore adolescents. Et si l'on repense au Vietnam, il y avait des étudiants qui s'opposaient à la guerre, ce qui était tout à fait légitime, mais qui défilaient aussi avec des drapeaux du Viêt-Cong. On observe aujourd'hui la même chose sur les campus universitaires. Ce sont pour la plupart des jeunes qui s'opposent au génocide, à l'apartheid, et qui savent ce qui se passe. J'ai rencontré des étudiants qui n'en savaient pas grand-chose, mais qui, après avoir vu les images sur leur téléphone, ont commencé à s'informer... Le fait qu'ils en sachent plus sur ce qui se passe à Gaza que la plupart des Israéliens devrait effrayer ces derniers. Et pourtant, au lieu de cela, ils regardent ces jeunes et les diabolisent."
Certains diront qu'il s'agit là du cas le plus problématique qui soit pour la solidarité internationale. Lorsque des militants appellent à l'abolition de l'État juif en tant que tel, ou revendiquent le droit au retour des Palestiniens, même s'ils estiment que c'est une cause juste, ils prennent un risque sur le dos d'Israël sans avoir eux-mêmes quoi que ce soit à y perdre. Cette intervention n'a aucune conséquence pour les militants, mais des conséquences graves pour Israël.
"Tout d'abord, nous sommes tous directement concernés. Israël a bouleversé la situation des Juifs dans le monde entier. Nous sommes confrontés à davantage de violence parce qu'Israël nous présente comme des agents à son service. Je ne dis pas que c'est exactement la même chose, mais je remets simplement en question l'idée qui voudrait que nous ne sommes pas directement concernés. Lorsque des gouvernements étrangers présentent leurs condoléances à Netanyahou pour les Juifs tués à Sydney, cela nous met en danger. Deuxièmement, c'est comme si pendant l'Holocauste, on avait demandé : "En quoi ces gens vous concernent-ils ?"
Je ne dis pas qu'il ne faut pas exprimer sa solidarité avec les Palestiniens, ni qu'il ne faut pas manifester contre le génocide. Je parle du soutien apporté à un projet politique qui met en danger les personnes qui vivent ici.
"Mais comment savez-vous que cela met la population en danger ? Pourquoi n'a-t-on pas le sentiment que c'est l'occupation elle-même qui met les gens en danger ? On ne peut pas maintenir un peuple en esclavage et s'attendre à ce qu'il ne se révolte pas. Le 7 octobre en est une conséquence directe. Les Israéliens pensent qu'il est plus dangereux d'être un Juif américain sur un campus universitaire que d'être Israélien, alors que des Israéliens se font poignarder aux arrêts de bus. Il est dangereux d'être Israélien en ce moment, parce qu'une population est contrainte à une vie faite d'oppression et de détresse
Beaucoup d'Israéliens diraient que si vous étiez ici et que vous souteniez une alternative à cette situation politique, très bien. Mais vous êtes là-bas.
"Mais voilà le problème. Ils ne soutiennent aucune alternative à la situation actuelle. Il n'y a rien dans le paysage politique [qui suggère ne serait-ce qu'une telle orientation]. Rien n'indique que les Israéliens soient capables, à ce stade, de transformer leur société de l'intérieur. Et la réponse ne peut pas être de leur permettre d'imposer l'apartheid et le génocide. Ce n'est pas une réponse acceptable. Il ne s'agit même pas d'une question de solidarité. C'est tout simplement une question de bon sens élémentaire."
"Le 7 octobre, mes propres émotions ont connu des fluctuations extrêmes", a écrit Angel dans un article publié dans Jewish Currents le 12 octobre 2023. Elle a été terrifiée par les déclarations faites en Israël qui laissaient présager le sort de Gaza. Elle a regardé à plusieurs reprises,"des larmes d'espoir plein les yeux"le bulldozer qui détruisait la barrière frontalière israélienne, ainsi que les jeunes Palestiniens qui couraient joyeusement dans des endroits qu'ils n'avaient jamais connus.
"Mais d'autres images sont rapidement venues s'ajouter à celles-ci", a-t-elle écrit."L'image du corps d'une femme, presque entièrement nue et tordue de manière anormale à l'arrière d'un camion ; des pièces remplies de familles empilées les unes sur les autres, les murs éclaboussés de sang. Je voulais désespérément séparer ces images, me raccrocher à la métaphore libératrice et bannir la réalité violente. Alors que je commençais à me faire à l'idée que ces images relevaient du même événement, j'étais dévastée et je luttais contre un rejet croissant de la part de ceux qui ne semblaient pas partager mon chagrin, surtout à mesure que l'ampleur du massacre était révélée.
Outre les informations de base, l'article d'Angel a été le premier publié par le magazine après le massacre. Bien qu'il ait été rédigé peu après le 7 octobre, son regard était tourné vers Gaza.
"La plupart de nos désaccords internes portent sur la manière appropriée d'exprimer notre chagrin", a-t-elle écrit. "Notre équipe n'est pas différente du reste de la communauté juive en ce sens que beaucoup d'entre nous ne sont séparés que par quelques degrés de parenté d'une personne décédée ou prise en otage. Comment pouvons-nous exprimer publiquement notre chagrin face à la mort et aux souffrances des Israéliens sans que ces sentiments ne soient détournés à des fins politiques contre les Palestiniens ?"
Selon elle, le deuil juif alimente la violence du système d'oppression impitoyable qui règne entre le fleuve et la mer, et elle ne veut pas y prendre part.
Contrairement aux divergences d'opinion concernant les manifestations de deuil pour les Israéliens, l'équipe s'est largement accordé sur le fait que le magazine ne condamnerait pas l'attaque du Hamas. Le 13 octobre, il a publié un article du professeur Raz Segal, historien à l'université de Stockton spécialisé dans l'étude de l'Holocauste et du génocide, intitulé "Cas d'école d'un génocide".
"Nous avons indéniablement perdu des lecteurs et des collègues", admet aujourd'hui Angel. "Même si je pense que nous n'aurions pas pu faire grand-chose pour les retenir ; ils avaient été transformés par les événements. Il y a eu un jour ou deux où nous aurions pu publier quelque chose qui aborde la souffrance israélienne, mais cela ne s'est pas produit pour nombre de raisons. L'une d'elles est que nous avançons extrêmement lentement. C'est ainsi que nous travaillons en général, et particulièrement dans ce contexte ; nous ne nous sommes pas précipités dans l'action comme des journalistes d'information. Nous nous sommes disputés entre nous, nous avons pleuré, c'était toute une situation qu'il fallait gérer et nous étions lents. Quand enfin, nous nous sommes décidés à publier quelque chose, ils [Israël] avaient déjà donné l'ordre à tout le monde de quitter le nord de Gaza, ils avaient déjà coupé l'approvisionnement en nourriture, en eau et en électricité. On savait déjà clairement ce qui allait se passer, et il était franchement trop tard pour se contenter d'exprimer notre douleur face à la situation des Israéliens."
Était-il, à cause de cela, trop tard pour éprouver de la compassion pour les victimes civiles israéliennes ?
"Il était trop tard pour mettre sur la table un sujet qui ne portait que sur cela. Je regrette de ne pas avoir pris un moment, juste après les événements, pour évoquer la souffrance des Israéliens, de ne pas avoir proposé un meilleur modèle de deuil responsable et éthique, sans appel à la vengeance, sans idée de suprématie, sans diluer le contexte. À ce moment-là, nous avions le sentiment que notre travail consistait à trouver un équilibre entre l'attention portée aux Israéliens dans le reste des médias et celle portée aux Palestiniens, surtout à la lumière de ce qui était sur le point de se passer.
"C'était une erreur. Nous nous sommes considérés comme un contrepoids sans avoir suffisamment réfléchi à notre responsabilité particulière : celle de montrer l'exemple d'une attitude éthique face à la souffrance de chaque Israélien. Et puis, une fois que nous avons publié cet article, les événements ont si vite évolué au-delà du 7 octobre, et dans une telle direction, que nous n'avons jamais pu rattraper ce moment."
Beaucoup de gens en Israël ont perçu ce moment comme un manque d'empathie, la simple empathie envers les civils touchés.
"Oui, mais cette empathie là était partout et faisait déjà l'objet de manipulations. La question est de savoir dans quelle mesure les gens peuvent éprouver de la compassion pour ceux qui ne sont pas eux. L'empathie n'est pas chose facile. Elle est toujours sélective. Et je pense qu'Israël a, d'une certaine manière, mis à l'épreuve et érodé l'empathie du monde. Et c'est à la fois terrifiant et triste."
Je pose des questions sur ton empathie, pas sur le monde ou la politique. À la lecture de vos propos, il est clair que vous n'hésitez pas à exprimer vos sentiments. Vous avez tout de suite fait preuve d'une grande empathie envers les Palestiniens, mais dès que je vous interroge sur l'empathie envers les civils israéliens, vous vous metez immédiatement à rationaliser et à replacer cela dans un contexte politique.
"Ce que je suis en train de dire, c'est que c'est difficile. La déshumanisation des Palestiniens, mise en œuvre et infligée par les Israéliens, a altéré la façon dont le monde perçoit la pleine expression de leur humanité. Cela ne veut pas dire que ce sont maintenant les Israéliens que je déshumanise. J'entretiens des relations étroites avec des Israéliens. Mais quand on est confronté jour après jour à la réalité crue de ce qui se passe, on comprend pourquoi un événement comme celui du 7 octobre a pu se produire. On le comprend parfaitement, pourquoi cela s'est produit et comment cela s'est produit, et cette compréhension change la façon dont on perçoit l'événement. Cela ne veut pas dire que cela change la façon dont on perçoit la souffrance humaine. Quand nous avons appris que Hersh [Goldberg-Polin] et les cinq autres otages avaient été tués, je me suis effondrée en sanglots. Mais la question de savoir ce que signifie éprouver quelque chose pour ce collectif israélien est très complexe à l'heure actuelle.
"Lorsque les Soviétiques sont entrés dans Berlin, ils ont violé des femmes ; les Alliés ont bombardé Dresde, tuant sans distinction. Tant de civils allemands ont péri lors de ces événements, et l'Histoire semble indifférente à leur sort. La majorité des Israéliens ne verseront pas une larme pour eux. Je ne dis pas que c'est juste. Et pourtant, au sens large, il est difficile de verser des larmes pour les Allemands, d'être de leur côté. Les Israéliens doivent accepter [le fait] que c'est ainsi qu'une grande partie du monde les perçoit."
Dans un article publié en 2021, intitulé "On Loving Jews", Angel a écrit que le manque d'intérêt manifesté par Jewish Currents envers les Israéliens pendant la guerre de mai de cette année-là trouvait un écho dans sa vie personnelle : ce n'est qu'une fois le cessez-le-feu conclu qu'elle s'est rendu compte qu'elle n'avait pas cherché à savoir si ses proches âgés en Israël étaient sains et saufs.
Je n'ai pas cessé de repenser à ce que vous avez dit à propos de votre grand-tante et de votre grand-oncle Ça a l'air vraiment triste.
"C'est vraiment triste. Ils sont tous les deux morts maintenant. Je ne suis pas allé aux funérailles. Cela reste douloureux pour moi."
C'est quelque chose qui a beaucoup affecté les gens d'ici après le 7 octobre, lorsque les amis à l'étranger ne se sont pas manifesté.
"Bien sûr. J'ai écrit à mes proches ce jour-là. Mais il est devenu très difficile de s'opposer aux Israéliens en tant que groupe. Et je ne pense pas que ce soit parce que la gauche est monstrueuse. Les Israéliens doivent faire leur introspection pour comprendre pourquoi il en est ainsi."
Éprouvez-vous une certaine ambivalence envers Israël ?
"C'est difficile. J'ai une amie très proche qui vit en Galilée et qui vient d'avoir un bébé. Elle m'a dit :"J'aimerais vraiment que tu viennes me rendre visite et que tu rencontres le bébé."Je lui ai répondu que je ne pensais pas y retourner un jour. Avant, j'y passais beaucoup de temps. J'ai de la famille des deux côtés. Je ne pense pas pouvoir faire un voyage normal et voir ces gens. Est-ce que c'est douloureux ? Oui, c'est vraiment douloureux. Évidemment, il y a de l'ambivalence. Mais j'ai le sentiment qu'il doit y avoir un changement profond dans la société israélienne, et pour l'instant, les Israéliens ne veulent pas le reconnaître. Personne ne prend vraiment la mesure de ce qui s'est passé, ni de la façon dont cela les a transformés. Quand je dis"ils", je ne parle pas seulement d'eux. Je parle aussi de nous, de la communauté juive mondiale.
"Il s'est passé quelque chose qu'on ne peut pas simplement rationaliser ou effacer d'un revers de main. Les Israéliens ont commis un génocide. Il va falloir accepter cette vérité. Il faut que la vérité et la réconciliation trouvent leur place. Et tant que ce ne sera pas le cas, je considère qu'il est de mon devoir de contribuer à précipiter la rupture. Je pense que cette rupture est également bénéfique pour Israël. "Si l'on estime qu'à l'heure actuelle, aucune des conditions nécessaires à un changement en interne n'est réunie, alors il faut croire en l'efficacité d'une certaine forme de pression publique. Et je pense que la pression publique exercée par la communauté juive mondiale pourrait avoir son importance."
Source : Haaretz, Itay Mashiach, 26-03-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
