03/05/2026 reseauinternational.net  5min #312716

Le récit des « tribus perdues » d'Israël révèle une vérité dérangeante sur le droit au retour

par Nagham Zbeedat

Pour les juifs arrivant en Israël, le voyage est présenté comme la réalisation d'une promesse historique. Pour les Palestiniens, la notion même de retour reste limitée ou déniée.

Un groupe de familles venues d'Inde a atterri cette semaine en Israël, présentées comme une "tribu juive perdue" rentrant enfin chez elle.

Le langage est familier : retour, appartenance, accomplissement d'une promesse historique.

Mais comme dans beaucoup de récits qu'on produit ici, la question est de savoir qui peut "revenir" et qui ne le peut pas.

Depuis des années, Israël travaille à identifier et à faire venir des communautés du monde entier sous l'égide de l'appartenance juive, d' Éthiopie, d' Inde, de lieux où l'identité se transmet par la mémoire, la religion ou parfois la seule auto‑identification. Le processus implique souvent reconnaissance, conversion et intégration dans la société israélienne soutenue par l'État.

Au cœur de cela, il y a un projet actif : définir qui est juif, puis faciliter son retour.

Dans le discours israélien, l'arrivée de juifs de l'étranger est rarement décrite comme une immigration. On l'appelle aliyah, "ascension", un terme qui porte un poids religieux, historique et moral. Il présente le mouvement non pas comme un déplacement, mais comme un retour.

Une fois accepté comme retour, le processus n'a plus besoin de se justifier. Il devient une continuation de l'histoire plutôt qu'un acte politique dans le présent.

L'historien israélien  Shlomo Sand, dans L'Invention du peuple juif, a contesté l'idée d'une nation juive unique et continue liée à une origine unique. Il décrit plutôt l'identité juive comme façonnée au fil du temps, par la dispersion, les conversions et la reconstruction historique, plutôt que comme un retour linéaire.

Mis en regard du langage de l'aliyah, cet argument prend un sens contemporain. Si l'identité elle‑même est historiquement construite, alors l'idée de retour qui repose sur elle l'est aussi. Ce qui est présenté comme un retour naturel au pays est, et a toujours été, un cadre politique délibérément construit.

Sur le terrain, cela se déroule comme tout autre projet d'État de déplacement de population : des gens sont amenés, installés et absorbés. Pendant ce temps, une autre population est déplacée, restreinte ou privée d'accès à ce même espace.

Des membres de la communauté indienne des Bnei Menashe agitent des drapeaux israéliens en arrivant à l'aéroport Ben Gourion, près de Tel Aviv, en avril. Photo Jack Guez/AFP

Le langage de l'aliyah masque le déséquilibre entre ceux qui sont autorisés à entrer et ceux à qui le retour est interdit. Pour les arrivants juifs, le voyage est présenté comme un accomplissement. Pour les Palestiniens, l'idée même de retour reste limitée ou déniée.

En Cisjordanie, des communautés sont harcelées, attaquées et déplacées sous l'effet d'un terrorisme de colons permanent soutenu par l'armée israélienne. À Jérusalem, les décisions de justice et les mesures étatiques remodèlent et détruisent des quartiers. À Gaza, des quartiers entiers ont été rasés. La "ligne jaune" qui s'étend efface effectivement l'espace, transformant des villes autrefois vivantes en zones inaccessibles. À l'intérieur d'Israël, des ordres de démolition pèsent sur des communautés, en particulier dans les villages dits "non reconnus" ou construits sans permis quasi impossibles à obtenir.

Partout dans ces espaces, le résultat est un horizon qui se rétrécit pour les Palestiniens quant aux endroits où ils peuvent vivre.

Dans le même temps, Israël continue d'élargir les voies d'entrée pour d'autres. Des accords récents  avec l'Inde prévoient d'amener des dizaines de milliers de travailleurs. Pendant ce temps, l'accès de la main‑d'œuvre palestinienne, autrefois centrale pour l'économie israélienne, a été  largement interrompu depuis octobre 2023. Des dizaines de milliers de travailleurs de Cisjordanie ne sont plus autorisés à entrer.

Pour les Palestiniens, le retour existe dans le domaine de la mémoire, lié à des familles dispersées par‑delà les frontières, à des maisons laissées derrière et à des clés transmises de génération en génération. Il n'est soutenu ni par des vols, ni par des visas, ni par des programmes d'absorption. Il demeure non résolu et dénié.

Des histoires comme celle‑ci - de tribus récemment reconnues et de familles récemment arrivées - ne peuvent être lues isolément.

Elles font partie d'une réalité plus large dans laquelle l'appartenance est activement construite, et l'exclusion activement imposée.

Israël ne fait pas que "ramener les gens à la maison".

Il décide, encore et toujours, qui a le droit d'en avoir une.

source :  Haaretz via  Fausto Giudice

 reseauinternational.net