
Par Vijay Prashad de Tricontinental : Institut de recherche sociale, le 1er mai 2026
Si Thomas Sankara n'avait pas été assassiné en 1987 et avait pu poursuivre le développement du Burkina Faso, peut-être que le Sahel aurait suivi son exemple il y a une génération - et la situation serait sans doute très différente aujourd'hui.
Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara, le dirigeant du Burkina Faso, a été assassiné aux côtés de 12 de ses hauts responsables.
À l'époque, et je m'en souviens bien, grande était la confusion quant à l'identité des auteurs de cet acte inqualifiable.
Les assassins, effrayés à l'idée d'affronter Sankara, l'ont abattu par derrière, le touchant à plusieurs reprises avant de s'en prendre à ceux qui se trouvaient avec lui lors de la réunion.
Peu après, l'un des proches de Sankara, Blaise Compaoré, a justifié le coup d'État en affirmant que Sankara avait mis en péril les relations avec la France et la Côte d'Ivoire, un allié proche de la France.
Trente-cinq ans plus tard, après le renversement de Compaoré par une rébellion populaire, celui-ci a été reconnu coupable de complicité dans le meurtre, bien qu'aucune enquête sérieuse n'ait été menée sur le rôle des services de renseignement étrangers (tels que ceux de la France).
Pourtant, une question continue de hanter cet événement : pourquoi Sankara a-t-il vraiment été tué ?
Le Groupe des officiers communistes
Thomas Sankara (1949-1987) a été nommé Premier ministre de ce qui s'appelait alors la République de Haute-Volta en janvier 1983 sous la présidence de Jean-Baptiste Ouédraogo, dont le gouvernement était arrivé au pouvoir après le renversement de Saye Zerbo en novembre 1982.
Après la tentative de Zerbo de briser les syndicats, de jeunes officiers associés au Regroupement des officiers communistes (ROC), dont Sankara faisait partie, ont contribué à porter Ouédraogo au pouvoir.
Ouédraogo a ensuite choisi Sankara comme Premier ministre. Les deux hommes cultivaient une image publique austère, le jeune Premier ministre se rendant même au travail à vélo.
Mécontent de la présence autoritaire du ROC que les Français voulaient voir disparaître, Ouédraogo a assigné Sankara à résidence et a tenté de limoger les autres membres du ROC.
En réponse, le jeune Compaoré a mené le coup d'État du 4 août 1983 qui a libéré Sankara et l'a porté au pouvoir. Sankara et Compaoré ont pris les rênes de la République de Haute-Volta, que Sankara a rapidement rebaptisée Burkina Faso (le Pays des Hommes Intègres).
L'espoir perdu
Olga Yaméogo, Burkina Faso, Le soleil est dans vos pieds, 2023.
Un bref aperçu du programme de gouvernance de Sankara montre tout ce que le peuple burkinabé aurait pu y gagner s'il n'avait pas été renversé et assassiné en 1987.
L'aspect le plus important de la Révolution burkinabé fut la nécessité de mobiliser le peuple autour des Comités de défense de la révolution (CDR), un concept inspiré de l'expérience cubaine, pour œuvrer à la construction de leur pays.
C'est grâce aux CDR que le gouvernement de Sankara a pu identifier les besoins de la population, élaborer des programmes pour y répondre, puis les mettre en œuvre.
Les principaux enjeux étaient, bien sûr, les mêmes que pour tous les peuples du Sud : éducation, santé, souveraineté alimentaire, électricité, logement, eau potable et infrastructures d'assainissement, moyens de subsistance décents, opportunités culturelles et transports (ce qui figure dans les Objectifs de développement durable des Nations unies).
Comment émanciper le peuple de la misère, telle était la question que Sankara se posait dans sa jeunesse, lorsqu'il avait été attiré pour la première fois par le marxisme.
La réponse lui est venue grâce à ses activités pratiques au sein de l'armée et du gouvernement :
Le Burkina Faso devait exercer sa souveraineté nationale sur ses matières premières (avant tout l'or), tiliser cette richesse nationale pour construire les infrastructures nécessaires à une vie moderne pour tous les Burkinabés (telles que les transports, l'électricité, l'éducation, la santé et les infrastructures d'eau et d'assainissement), et créer des liens régionaux, continentaux et internationaux renforçant le sentiment d'identité du peuple plutôt que de l'affaiblir.
Telle était la base de la révolution démocratique et populaire initiée par Sankara, l'approche sankariste comme on a commencé à l'appeler après son assassinat.
Fidèle Kabre, Burkina Faso, Bouba, 2018.
Le dernier dossier de Tricontinental, " Lutte des classes et catastrophe climatique au Sahel" (avril 2026), montre comment le désert du Sahara et le Sahel, qui s'étend au sud et inclut le Burkina Faso, sont en proie aux catastrophes climatiques, avec des conditions météorologiques instables qui perturbent le pastoralisme, l'agriculture et les routes commerciales dans une région déjà ravagée par de violents conflits sécessionnistes et des insurrections religieuses extrémistes.
Les retombées de la destruction de la Libye par les États-Unis, la France et l'OTAN en 2011 ont ravivé toutes les contradictions politiques à travers la ceinture Sahara-Sahel, de l'Algérie jusqu'au Nigeria.
Les conflits plus anciens liés aux ressources, exacerbés par les catastrophes climatiques, se sont désormais intensifiés avec la présence du Jama'at Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans) et de l'État islamique au Grand Sahara.
De vastes portions de la région du Sahel, du Mali au Tchad, sont sous l'emprise de ces groupes, connus pour leur brutalité envers ceux qui ne partagent pas leurs opinions.
L'une des principales causes des récents coups d'État au Burkina Faso (2022), au Mali (2020 et 2021) et au Niger (2023) tient à l'alignement excessif des gouvernements en place sur la France et à leur incapacité à assurer l'ordre et le développement de base pour la population.
Ces coups d'État ont été menés par des formations militaires aux noms étonnamment similaires : le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration au Burkina Faso, le Comité national pour le salut du peuple au Mali et le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie au Niger.
En septembre 2023, les gouvernements de ces trois pays se sont réunis pour former l' Alliance des États du Sahel. Ils doivent composer avec une série de contradictions interdépendantes : l'impérialisme et ses alliés régionaux, la catastrophe climatique et les luttes de classe au sein de leurs propres sociétés.
Nyaba Léon Ouédraogo, Burkina Faso, L'enfer du Cuivre, 2008.
Un dossier publié par Tricontinental étudie l'impact de la catastrophe climatique sur les États du Sahel, en examinant en particulier le Mali et le Soudan à travers une analyse des contradictions de classe dans la région.
Alors que ce dossier était en cours de préparation, j'ai commencé à réfléchir à la vision environnementale de Sankara et à ce qu'elle aurait pu apporter à son pays, à la région et à l'Afrique s'il avait eu, avec les Burkinabés, la chance de mettre en œuvre son programme.
Voici, en résumé, le programme de Sankara.
Pour Sankara, la destruction de l'environnement était le résultat de la dévastation coloniale des terres. L'antidote devait donc être une gestion environnementale à l'échelle nationale et régionale. La nature ne doit pas être considérée comme une matière première que l'on peut ravager sans se soucier de son existence même.
À cette fin, Sankara a lancé en 1985 les "Trois luttes" contre les feux de brousse, l'exploitation forestière incontrôlée et les animaux domestiques errants. Chacune de ces luttes visait une forme spécifique de dégradation écologique.
Les feux de brousse et l'exploitation forestière accéléraient la déforestation, tandis que le pâturage incontrôlé - conséquence de l'effondrement des systèmes de gestion communautaire des terres sous le régime colonial et postcolonial - contribuait à l'érosion des sols et à la désertification.
Ces mesures visaient à enrayer les formes de dégradation écologique engendrées et aggravées par le régime colonial, qui avait traité la terre comme une ressource à exploiter plutôt que comme le fondement de la vie collective.
Parallèlement, les campagnes de plantation d'arbres "Un village, un bosquet" et "Une école, un bosquet" étaient conçues pour restaurer le couvert forestier, enrayer la désertification et cultiver la responsabilité environnementale au niveau des villages et des écoles.
Le projet "Un village, un bosquet" a inspiré le Mouvement des travailleurs sans terre du Brésil à élaborer son propre Plan national de plantation d'arbres en 2019, avec pour objectif de planter 100 millions d'arbres en une décennie.
La faim résulte de la dépendance au marché alimentaire et du manque de ressources pour produire ces denrées (notamment la terre). Sankara prônait la réforme agraire et le développement rural plutôt que l'aide alimentaire.
La réforme agraire sankariste visait à accroître la productivité grâce à une meilleure organisation et à des techniques modernes, à développer une agriculture diversifiée avec une spécialisation régionale, à abolir les barrières socio-économiques qui opprimaient la paysannerie et à faire de l'agriculture le pilier du développement industriel.
Le gouvernement révolutionnaire a également pris des mesures pour nationaliser les terres et les richesses minérales, affaiblir le contrôle des chefs sur l'attribution des terres, abolir le travail obligatoire et développer l'irrigation.
Saidou Dicko, Burkina Faso, Recycling Princess, 2022.
Le manque d'infrastructures dans les zones rurales a contraint la paysannerie à adopter des modes de survie qui ont épuisé la résilience des campagnes. Sankara voulait développer l'électrification des campagnes non seulement pour améliorer les conditions de vie, mais aussi pour réduire la dépendance au bois de chauffage, par exemple en fournissant de meilleurs fourneaux de cuisine et éviter ainsi l'exploitation abusive des arbres pour le combustible.
La question reste en suspens dans un pays où l'accès à l'électricité en milieu rural ne dépassait pas 5,49 % en 2023-2024. Sankara s'intéressait également au développement de systèmes d'irrigation régionaux pour permettre une meilleure canalisation des eaux de pluie vers des réservoirs, puis via des canaux d'adduction.
Enfin, l'ensemble du processus des CDR et de la méthode sankariste visait à décentraliser la prise de décision vers les communautés locales et à permettre la gestion des ressources par la population plutôt que par des organisations non gouvernementales internationales, voire par le gouvernement central.
Si ces aspects fondamentaux du programme sankariste avaient été mis en œuvre, il est probable que les agriculteurs et les éleveurs de la région du Sahel ne seraient pas confrontés à des problèmes aussi graves aujourd'hui.
Certaines des contradictions qui ont dégénéré en conflits - en particulier dans le nord du Burkina Faso - auraient pu être maîtrisées. Le Mali et le Niger auraient pu s'inspirer des expériences du Burkina Faso, puis plus tard le nord du Nigeria et le Ghana.
Seydou Keïta, Mali, Sans titre, 1948-1954.
En 1999, la star ivoirienne du reggae Alpha Blondy a sorti une chanson intitulée "Journalistes en danger". Elle évoquait le journaliste burkinabé Norbert Zongo (1949-1998) qui venait d'être assassiné avec trois autres personnes dans la province de Ziro, au Burkina Faso.
Il enquêtait sur la mort de David Ouédraogo, le chauffeur de François, le frère de Blaise Compaoré. Vingt mille personnes se sont rendues aux funérailles de Zongo.
C'était un fervent défenseur du journalisme et de la démocratie, et l'un des fondateurs du Mouvement burkinabé des droits de l'homme et des peuples en 1989, inspiré par les idées de Sankara.
Lors de mon dernier voyage à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, j'ai rendu visite à l'organisation et ressenti la portée de l'héritage de Zongo. Cet héritage continue de faire écho, tout comme celui de Sankara, dans un Burkina Faso en pleine reconstruction.
C'est ainsi qu'Alpha Blondy nous raconte l'histoire de ceux qui veulent tuer la décence et de la nécessité de bâtir une société meilleure :
"La démocratie du plus fort est toujours la meilleure
C'est comme ça
Au clair de la lune mon ami Zongo".
Traduit par Spirit of Free Speech
* Vijay Prashad est un historien, éditeur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef chez Globetrotter. Il est éditeur chez LeftWord Books et directeur de Tricontinental : Institut de recherche sociale. Il est chercheur senior non résident au Chongyang Institute for Financial Studies, à l'Université Renmin de Chine. Il a écrit plus de 20 livres, dont The Darker Nations et The Poorer Nations. Ses derniers ouvrages sont Struggle Makes Us Human: Learning from Movements for Socialism et, en collaboration avec Noam Chomsky, The Withdrawal: Iraq, Libya, Afghanistan and the Fragility of U.S. Power.
