Belen Fernandez, 2 mai 2026. - Le 23 avril, le journal israélien Haaretz rapportait que "des dizaines d'enfants disparaissent chaque semaine" dans la bande de Gaza "sur fond de chaos d'après-guerre" - un euphémisme curieux, sans doute, pour désigner le génocide en cours dans le territoire palestinien, soutenu par les États-Unis, qui se poursuit malgré le cessez-le-feu officiellement instauré l'année dernière.
Combien de corps sous ces tonnes de décombres ?
L'article commence par le cas de Mohammed Ghaban, quatre ans, disparu début avril dans le nord de Gaza : "Il jouait avec son frère devant la tente de sa famille déplacée. Il est entré, a demandé un câlin, a mis ses sandales et est ressorti." Et puis, il a disparu.
L'auteur cite une estimation du Centre palestinien pour les personnes disparues et victimes de disparition forcée selon laquelle 2.900 enfants auraient "disparu pendant la guerre", 2.700 corps étant présumés ensevelis sous les décombres et les 200 autres simplement portés disparus.
Ces statistiques correspondent au mode opératoire de l'armée israélienne qui, selon le bilan officiel des victimes, a tué plus de 72.500 Palestiniens à Gaza depuis le début du génocide en 2023, tandis que des milliers d'autres sont toujours portés disparus et présumés morts sous les décombres.
La rapporteuse spéciale des Nations Unies, Francesca Albanese, avait averti en septembre dernier que le bilan réel des morts pourrait déjà avoisiner les 680.000.
À propos de disparitions, une enquête d'Al Jazeera Arabic a révélé en février qu'au moins 2.842 Palestiniens s'étaient "évaporé" dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre. Les équipes de la défense civile de Gaza attribuent ce phénomène à l'utilisation par Israël d'armes thermiques et thermobariques de fabrication américaine, qui pulvérisent les corps.
Ce bilan macabre a rapidement été éclipsé par la guerre US-israélienne contre l'Iran et la catastrophe régionale qui a monopolisé l'actualité ces deux derniers mois. Mais le sujet reste d'une actualité sinistre.
Dans une déclaration à Al Jazeera à l'époque, le porte-parole de la défense civile, Mahmoud Basal, a décrit la procédure permettant de déterminer le nombre de victimes vaporisées dans les maisons ciblées par les frappes israéliennes : "Si une famille nous dit qu'il y avait cinq personnes à l'intérieur et que nous ne retrouvons que trois corps intacts, nous considérons les deux autres comme"pulvérisées"seulement après des recherches approfondies qui ne révèlent que des traces biologiques : des éclaboussures de sang sur les murs ou de petits fragments comme des cuirs chevelus."
Corps pulvérisés
Suite à la publication de ces macabres révélations, l'armée israélienne a pété un plomb génocidaire et a publié un communiqué courroucé, soi-disant pour rétablir la vérité.
Rejetant les "fausses allégations" d'Al Jazeera concernant l'atomisation des corps gazaouis, l'armée a insisté sur le fait qu'elle "n'utilise que des munitions légales" et qu'elle "frappe ses cibles et objectifs militaires conformément au droit international et prend toutes les mesures possibles pour minimiser les dommages causés aux civils et aux biens civils".
Evidemment, on ne comprend pas bien pourquoi une armée accusée d'avoir potentiellement tué près de 700.000 personnes - et qui anéantit des familles et des quartiers entiers sans sourciller - s'est sentie si offensée par cette histoire d' "évaporation".
Il est vrai que faire disparaître des corps est un sacré bon moyen de dissimuler l'ampleur réelle d'un massacre de masse.
Et même si l'atomisation des corps palestiniens ne correspond pas à la définition juridique officielle de disparition forcée, il s'agit très exactement de cela.
Selon le site web du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, "une disparition forcée est définie comme l'arrestation, la détention, l'enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par des agents de l'État ou par des personnes ou groupes de personnes agissant avec l'autorisation, le soutien ou l'acquiescement de l'État, suivie d'un refus de reconnaître la privation de liberté ou de la dissimulation du sort ou du lieu où se trouve la personne disparue, ce qui place cette personne hors de la protection de la loi".
À la lumière des disparitions forcées perpétrées par Israël à Gaza, un élargissement considérable de cette définition semble toutefois nécessaire.
Et pourtant, Israël se rend également coupable de disparitions forcées au sens traditionnel du terme. En août dernier, des experts de l'ONU ont dénoncé des informations selon lesquelles des civils palestiniens affamés - dont un enfant - étaient victimes de disparitions forcées dans des centres de distribution d'aide gérés par la tristement célèbre Fondation humanitaire de Gaza.
Soutenue par Israël et les États-Unis, la fondation s'est également spécialisée dans le massacre de personnes désespérées qui s'étaient rassemblées pour chercher de la nourriture et d'autres produits de première nécessité pour survivre.
Parallèlement, à Gaza comme en Cisjordanie, les disparitions forcées de personnel médical, de journalistes et de toutes sortes d'autres personnes humaines par Israël se sont multipliées depuis le début du génocide - même si cela n'a jamais été nouveau.
Antécédents mondiaux
De leur côté, les États-Unis ont été impliqués dans des disparitions forcées dans de nombreuses régions du monde, notamment en soutenant des régimes d'extrême-droite sanguinaires en Amérique latine pendant la Guerre froide.
Des dizaines de milliers de personnes ont disparu en Argentine, au Guatemala et ailleurs, tandis que les États-Unis et leurs copains s'efforçaient généreusement de garantir la sécurité du continent pour le capitalisme.
Au Mexique, plus de 130.000 personnes ont disparu, la grande majorité après le lancement, en 2006, de la "guerre contre la drogue" soutenue par les États-Unis, qu'il serait plus juste de qualifier de guerre contre les pauvres.
Mais du Mexique au Moyen-Orient, le nombre de disparus ne reflète guère l'ampleur des victimes. Les familles des disparus sont elles aussi victimes, condamnées à un vide psychologique indéfini faute d'informations concrètes sur le sort de leurs proches. Sans ces informations, il est impossible d'entamer le processus de deuil ou d'obtenir la paix intérieure nécessaire pour aller de l'avant.
Dans le cas de l' "évaporation" de Palestiniens à Gaza, il est difficile de dire si la certitude qu'un être cher a disparu est suffisamment concrète pour permettre un deuil. Après tout, il n'y a rien de concret à disparaître de force sans laisser de trace.
Al Jazeera cite d'ailleurs Rafiq Badran, un père palestinien, qui évoque le tourment psychologique presque inconcevable que représente cette nouvelle version israélienne sinistre des disparitions forcées : "Quatre de mes enfants se sont volatilisés", a déclaré Badran, retenant ses larmes. "Je les ai cherchés des millions de fois. Il ne restait plus rien. Où sont-ils passés ?"
Aujourd'hui, alors que la guerre régionale fait rage et que l'industrie de l'armement engrange des profits colossaux, il est devenu encore plus facile pour le public international d'ignorer le sort tragique des Palestiniens, ce qui a pour conséquence de reléguer le génocide au second plan.
En fin de compte, l'objectif d'Israël n'est rien de moins que d'anéantir par la force l'idée même d'un peuple palestinien. Mais, hélas pour Israël, son héritage sanglant ne sera pas si facile à dissimuler.
Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR
