
Bernard Lindekens
Source : Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n° 209, avril 2026.
Le nom de Patrick J. Deneen apparaît de plus en plus souvent, ces dernières années, dans les débats politiques et universitaires. C'est remarquable, car il n'y a pas si longtemps, il était surtout connu au sein d'un cercle relativement restreint de philosophes politiques. L'ancien président américain Barack Obama a inscrit son livre Why Liberalism Failed (1) sur sa liste de lecture en 2018 et en avait fait une critique nuancée mais positive. Obama avait alors écrit qu'il trouvait le livre stimulant et intellectuellement riche, même s'il n'était pas d'accord avec la plupart des conclusions de Deneen. Le fait qu'un homme politique résolument libéral comme Obama recommande ce livre rendait sa publication d'autant plus remarquable. Cela indiquait que la critique du libéralisme formulée par Deneen était également prise au sérieux au sein même des cercles libéraux, et pas seulement par les penseurs conservateurs ou post-libéraux.
Aujourd'hui, il est considéré par beaucoup comme l'un des principaux critiques de la société libérale moderne. Ses idées ont suscité des débats dans les universités, les boites à penser et les mouvements politiques, non seulement aux États-Unis mais aussi en Europe. Ce qui rend son travail si intrigant, c'est qu'il ne se contente pas de plaider pour une simple correction du système existant. Il pose une question bien plus fondamentale: et si le libéralisme lui-même était à l'origine d'un certain nombre des problèmes que connaissent les sociétés modernes?

Deneen s'est donc fait connaître dans le monde entier grâce à son livre Why Liberalism Failed, dans lequel il défend une thèse à la fois simple et provocante. Selon lui, le libéralisme n'a pas échoué parce qu'il n'a pas atteint ses objectifs, mais précisément parce qu'il les a trop bien réalisés. Cela peut sembler paradoxal, mais pour Deneen, c'est la clé pour comprendre les tensions politiques actuelles.
Le libéralisme est né comme un projet visant à libérer les individus des structures et des autorités traditionnelles. Au début de l'ère moderne, cela signifiait une rupture radicale avec un monde où les hiérarchies sociales, le pouvoir religieux et les traditions locales déterminaient fortement la vie. La promesse libérale était que les individus pourraient façonner leur propre vie, sans contraintes imposées. Selon Deneen, ce projet a indéniablement donné des résultats impressionnants: plus de liberté individuelle, un dynamisme économique accru, des droits démocratiques et un degré d'autonomie personnelle sans précédent.
Mais c'est précisément ce succès qui, selon lui, présente un revers inattendu. Lorsqu'une société s'organise de plus en plus autour de la liberté et du choix individuels, les structures sociales qui reliaient traditionnellement les gens entre eux commencent lentement à s'affaiblir. Les communautés, les familles et les liens locaux perdent leur place naturelle dans la vie sociale. Les individus sont de plus en plus libres de choisir leur propre voie, mais se retrouvent en même temps moins liés au contexte social qui donne un sens à leur vie.
Pour Deneen, c'est là que réside l'un des grands paradoxes du libéralisme moderne: une société qui produit de plus en plus de liberté peut en même temps renforcer les sentiments d'isolement, d'insécurité et de déracinement.
Un élément important de son analyse est la relation entre le marché et l'État. Dans le discours libéral classique, ceux-ci sont souvent présentés comme des opposés. Le marché incarne la liberté et l'esprit d'entreprise, tandis que l'État est considéré comme un pouvoir nécessaire mais potentiellement restrictif. Deneen soutient toutefois que cette opposition est trompeuse. Selon lui, dans la pratique, l'État et le marché collaborent souvent dans une dynamique qui met les communautés locales sous pression. L'expansion des marchés - via la mondialisation, la mobilité et l'innovation technologique - brise les structures économiques traditionnelles.
Parallèlement, le rôle de l'État s'accroît pour gérer les conséquences sociales de ces changements. Il en résulte une société dans laquelle le pouvoir économique se concentre de plus en plus entre les mains des grandes entreprises, tandis que le pouvoir politique s'organise de manière plus centralisée au sein d'institutions nationales ou supranationales.
Selon Deneen, cette évolution entraîne la disparition d'une grande partie des structures sociales intermédiaires qui servaient autrefois de tampon entre l'individu et le pouvoir: les économies locales, les associations civiques et les communautés où les gens se connaissent directement.
Son analyse aborde également le fossé grandissant entre les élites et les citoyens ordinaires. Dans de nombreuses sociétés modernes, les élites hautement qualifiées sont devenues de plus en plus mobiles. Elles se déplacent facilement d'une ville à l'autre et d'un pays à l'autre, travaillent dans des organisations internationales et se sentent chez elles dans un monde de réseaux mondiaux. Pour elles, la flexibilité est un avantage et le changement culturel fait naturellement partie de la vie. Mais ce n'est pas le cas pour beaucoup d'autres personnes.
La vie de ces dernières est souvent plus étroitement liée à un lieu précis, à une économie locale ou à une communauté où les générations se succèdent. Selon Deneen, cette différence de mode de vie et de perspective engendre une tension croissante au sein des sociétés démocratiques. Les élites considèrent l'ouverture et la mobilité comme un progrès, tandis que beaucoup d'autres ont le sentiment que le monde dans lequel ils vivaient disparaît peu à peu.

Bien que Deneen soit surtout connu pour sa critique du libéralisme, son œuvre n'est pas exclusivement négative. Il tente également de réfléchir à ce qui pourrait succéder au libéralisme. Dans son ouvrage plus récent, Regime Change (2), il explore la possibilité d'un ordre politique et économique dans lequel les communautés joueraient à nouveau un rôle plus central. Le livre n'appelle pas à une révolte populaire ni à une rupture avec le système existant.
Selon Patrick J. Deneen, la clé réside plutôt dans la formation d'une nouvelle élite à orientation morale: des dirigeants qui osent remettre l'intérêt général au centre. Il parle à cet égard d'une forme de "conservatisme pré-postmoderne", une façon de penser qui combine les idées de la philosophie politique classique avec les préoccupations sociales contemporaines. Il s'inspire pour cela de penseurs tels qu'Aristote et Edmund Burke, mais il tente de relier cette tradition au mécontentement qui règne aujourd'hui dans de larges couches de la population.
Deneen s'oppose tant à la logique de la mondialisation néolibérale qu'à ce qu'il considère comme un progressisme culturel excessif. Son ambition n'est pas une rupture radicale avec le monde moderne, mais une synthèse dans laquelle l'ordre, la tradition et la justice sont à nouveau mis en équilibre.
Pour lui, cela ne signifie pas non plus un retour nostalgique au passé. Au contraire: il souhaite réfléchir à des moyens d'organiser différemment la société moderne. Il pense notamment à des communautés locales plus fortes, à une répartition plus large du pouvoir économique et à une revalorisation des responsabilités sociales. Son point de départ est que la politique ne concerne pas seulement les règles, les droits ou les institutions, mais aussi la question de savoir comment les gens apprennent à construire ensemble une vie bonne.
En ce sens, sa pensée s'inscrit dans une tradition philosophique plus ancienne où le caractère et la communauté occupent une place centrale. Outre Aristote, le philosophe moraliste contemporain Alasdair MacIntyre constitue également une de ses sources d'inspiration, et des plus importantes. Tout comme eux, Deneen ne considère pas l'être humain comme un simple individu autonome qui fait constamment des choix, mais comme un être façonné par les pratiques sociales, les traditions et les valeurs partagées. Selon lui, une société saine ne peut donc pas reposer exclusivement sur les marchés et les droits individuels; elle a également besoin d'institutions qui relient les gens entre eux et créent un sentiment de responsabilité mutuelle.

Les idées de Deneen ont suscité de vives réactions. Certains critiques estiment qu'il interprète le libéralisme de manière trop négative et qu'il ne tient pas suffisamment compte des progrès considérables apportés par les sociétés libérales. D'autres trouvent ses alternatives trop vagues ou craignent que sa critique puisse être utilisée par des mouvements politiques qui accordent moins d'importance aux libertés individuelles. Pourtant, même de nombreux opposants reconnaissent qu'il touche un point important: la question de savoir si les sociétés libérales modernes possèdent encore suffisamment de cohésion sociale et d'esprit communautaire pour rester stables à long terme.
C'est peut-être précisément ce qui explique pourquoi son œuvre suscite tant d'intérêt. Dans de nombreux pays, les gens ont le sentiment que quelque chose ne va pas dans la manière dont l'économie, la politique et la société fonctionnent aujourd'hui. À bien des égards, le monde est plus libre, plus riche et plus avancé sur le plan technologique que jamais auparavant, mais dans le même temps, beaucoup de gens éprouvent un sentiment d'insécurité et de distance vis-à-vis des institutions politiques. Deneen propose une interprétation de cette tension qui va au-delà des conflits politiques quotidiens. Il tente de comprendre comment les fondements mêmes du système politique moderne contribuent aux problèmes de notre époque.
Bernard Lindekens
Notes:
(1) Deneen, Patrick J.Why Liberalism Failed. New Haven (CT): Yale University Press, 2018, 264 pages, ISBN: 9780300240023.
(2) Deneen, Patrick J. Regime Change: Toward a Postliberal Future. New York: Sentinel, 2023, 288 pages, ISBN: 9780593086902.