
par Oliro
Le grand jeu des noms
Il y a des coïncidences que l'Histoire fabrique avec une telle application qu'on se demande si elle ne cherche pas, elle aussi, à faire carrière dans le spectacle.
Prenons deux hommes. Deux hommes qui, par un curieux tropisme symétrique, ont tous les deux bricolé leur identité civile - mais en sens parfaitement inverse.
Le premier s'appelait Mileikowsky dont le sens est probablement "celui qui vient de Mileikowo". Patronyme polonais, nom de village sans prétention particulière, un peu encombrant pour la politique israélienne. Il l'a échangé contre Netanyahou - nom d'emprunt, nom de scène pourrait-on dire, emprunté à la mémoire familiale.
Netanyahou. En hébreu : natan Yah. "Dieu a donné". Joli. Spirituel. Ambitieux, même.
L'homme, lui, est aussi drôle qu'un discours à l'ONU - ce qui tombe bien, il en a prononcé quelques-uns.
Le second s'appelle Dieudonné M'bala M'bala. Lui, il a fait le chemin inverse : il a abandonné son nom de famille sur le bord de la route et ne garde que son prénom. Un prénom qui, en français, signifie donné par Dieu.
Dieu a donné. Donné par Dieu.
L'un en hébreu, l'autre en français. L'un emprunté, l'autre de naissance. L'un Premier ministre, symbole de l'État juif dans toute sa rigueur ; l'autre humoriste français, devenu malgré lui - ou avec lui - le symbole de la controverse la plus explosive du paysage franco-français. (Quand même !)
Ces deux hommes sont devenus, chacun depuis son bout du ring, les représentants les plus antagonistes possibles d'une querelle vieille de plusieurs millénaires.
Ils s'y affrontent par symboles interposés, par procurations successives, depuis des années. Et ils portent, tous les deux, la même phrase, dans deux langues différentes.
Avec une légitimité inversée - l'un l'a reçue à la naissance, l'autre se l'est attribuée en cours de route.
Ce qui est amusant - enfin, "amusant" dans le sens où l'on rit un peu jaune -, c'est que Dieudonné est comédien !
Repérer ce genre de paradoxes grotesques que la réalité produit parfois, les pointer du doigt, les amplifier jusqu'à l'absurde : c'est son métier.
Il faut dire qu'il y est entraîné - on sait que l'homme raffole de la cuisine lyonnaise, et tout particulièrement des plats à base de quenelles.
Et l'Histoire lui a livré, clé sous la porte, la coïncidence la plus vertigineuse de sa carrière.
Portant son propre nom. À son propre sujet.
On imagine qu'il a dû y avoir un petit sourire, quelque part
*
La grande assemblée des dieux s'ouvrait. À l'ordre du jour : la trajectoire sioniste. Dossier lourd, dossier ancien, dossier qui faisait se gratter la tête depuis plusieurs millénaires déjà. Les dieux les plus sérieux avaient sorti leurs tablettes. On n'entendait que le frottement des stylets sur l'argile et quelques soupirs cosmiques.
C'est alors qu'un dieu du fond - le genre près du radiateur, qu'on ne consulte pas en premier - leva timidement la main.
"Et si le gars qui s'appelle Dieu a donné en hébreu devenait l'ennemi juré du gars qui s'appelle donné par Dieu en français ?"
Silence.
Tous les regards se tournent vers le plus vieux des dieux, aux yeux perpétuellement plissés. Il restait immobile et l'assemblée retenait son souffle
Puis ses yeux s'ouvrirent et il bondit soudain, bras levés, en criant "Eurêka !"
Ce fut le signal : l'Olympe explosa de rire, le ciel se couvrit d'éclairs en tous sens au-dessus de l'assemblée.
Un peu en contrebas, un augure chargé de transmettre les décrets du ciel aux hommes leva les yeux vers le Temple et voyant tous ces éclairs : se dit en lui même
"Mais qu'est-ce-qui-zont encore bien pu aller chercher..." Puis soupira, reportant résigné son regard sur l'horizon.
La motion fut adoptée à l'unanimité.