
par Mickaël Lelièvre
Quand un État consacre plus de 700 millions de dollars à façonner son image à l'étranger, la question n'est pas seulement communicationnelle. C'est un révélateur de puissance, ou plutôt de sa perte. La décision d'Israël d'augmenter de plus de quatre fois son budget annuel de diplomatie publique, ce que ses concepteurs appellent la Hasbara, dit quelque chose de profond sur la nature du rapport entre politique étrangère et perception internationale et sur les limites de l'influence quand elle se substitue à la stratégie.
Le chiffre seul est éloquent : 730 millions de dollars alloués pour 2026, dont 50 millions orientés vers la publicité sur les réseaux sociaux et 40 millions vers l'invitation de délégations étrangères, élus, religieux, influenceurs, destinées à rentrer chez elles convaincues. Le ministre des Affaires étrangères israélien Gideon Saar a justifié cet effort en des termes militaires assumés, déclarant qu'il faudrait l'aborder "comme on investit dans des avions de combat, des bombes et des intercepteurs de missiles", et qualifiant la chose d'"enjeu existentiel". Ce glissement sémantique, traiter la communication comme un armement, mérite d'être pris au sérieux. Il révèle une doctrine : l'influence comme extension de la puissance dure.
730 millions de dollars pour convaincre le monde. Publicités ciblées, influenceurs, contenus orientés, pression sur les plateformes... la communication est désormais traitée comme une arme stratégique, au même titre que des systèmes militaires. Mais derrière cette montée en... pic.twitter.com/VNgWSP8gOf- GÉOPOLITIQUE PROFONDE (@GPTVoff) May 3, 2026
Quand les faits précèdent les récits
Mais cette doctrine se heurte à un obstacle que les experts consultés formulent avec une clarté inhabituelle dans le monde feutré des études en communication. Nicholas Cull, spécialiste en communication internationale, résume le diagnostic en une formule lapidaire :
"Notre conclusion était : c'est la politique, imbécile. Oui, on peut faire beaucoup avec la diplomatie publique, et certaines stratégies peuvent aider à la marge. Mais elles n'auront d'effet que sur un petit pourcentage, parce que la majorité des impressions sur les questions auxquelles les gens sont sensibles sont façonnées par les politiques réelles, pas par la manière dont on les vend".
Ce constat n'est pas anodin. Il pointe une tension structurelle entre l'instrument communicationnel et la réalité des actions sur le terrain. Dans le domaine des relations internationales, la réputation d'un État est moins une construction narrative qu'un capital qui s'accumule ou se déprécie en fonction de ses décisions observables. Lorsque les enquêtes montrent que 60% des Américains ont désormais une opinion défavorable d'Israël, selon les données du Pew Research Center, avec un déclin traversant toutes les lignes politiques, religieuses et démographiques, aucun budget de communication ne peut mécaniquement inverser cette tendance si les causes perçues de ce décrochage persistent.
L'autre expert cité, Ilan Manor, va plus loin encore en identifiant la fracture de fond : "Le problème, c'est que les gens ne font plus confiance à l'État". L'augmentation des budgets, ajoute-t-il, peut élargir la portée du message, mais elle ne restaure pas la crédibilité. Cette distinction entre portée et crédibilité est analytiquement centrale. Un État peut saturer l'espace informationnel et rater simultanément son objectif d'influence si les destinataires du message ont perdu la disposition à le croire.
L'architecture d'une influence assumée
Ce que décrit le déploiement israélien dépasse pourtant la simple campagne de relations publiques. Ce que les responsables israéliens appellent le "Huitième Front" ou le "Dôme de Fer numérique" désigne un ensemble de dispositifs coordonnés : signalement massif de contenus, ciblage algorithmique, réseaux d'influenceurs et même un contrat de 6 millions de dollars destiné à orienter les sorties des systèmes d'intelligence artificielle. S'y ajoutent des campagnes qui ont utilisé de faux comptes sur les réseaux sociaux et des sites d'informations fictifs pour diffuser des affirmations non vérifiées visant à discréditer l'UNRWA.
Ce type de dispositif relève d'une stratégie d'influence offensive dont d'autres États, à commencer par les grandes puissances, ont développé les équivalents. L'analyse réaliste oblige ici à ne pas traiter ce phénomène comme une singularité morale, mais comme une pratique étatique dont les mécanismes et les limites méritent d'être examinés froidement. Ce qui distingue cette séquence, c'est l'échelle des moyens mobilisés dans un contexte de fort scepticisme des opinions publiques, y compris alliées.
Le consul général d'Israël à Los Angeles, Israel Bachar, illustre lui-même les limites de la méthode avec une franchise désarmante : "Tous ceux qui rentrent du pays comprennent mieux et sont davantage favorables. Mais il faut faire voyager beaucoup de monde". L'aveu est dans le "beaucoup" : si l'effet ne se produit que grâce à une expérience directe, difficilement reproductible à grande échelle, le modèle a des rendements décroissants évidents face à une opinion publique mondiale de plusieurs milliards de personnes.
Ce que révèle en définitive cette séquence, c'est le paradoxe de toute politique de communication intensive : dans un environnement saturé d'information et profondément méfiant à l'égard des narratifs officiels, l'intensification de la diffusion peut produire l'effet inverse de celui recherché, en renforçant la perception que l'État cherche à masquer plutôt qu'à expliquer. La vraie question stratégique pour Israël, comme pour tout acteur étatique dans une situation comparable, est de savoir si la communication peut constituer un substitut durable à une politique jugée acceptable ou si elle ne peut jamais en être qu'un amplificateur provisoire.
source : Géopolitique Profonde