06/05/2026 ismfrance.org  22min #313006

Douleur et résilience dans la lutte palestinienne pour la survie - Entretien avec le Dr Samah Jabr

STARTTS-Australie, mai 2026. Le Dr Jabr est une psychiatre, psychothérapeute et écrivaine palestinienne de Jérusalem, et ancienne directrice de l'Unité de santé mentale du ministère de la Santé palestinien. Elle a récemment effectué une tournée en Australie avec le soutien du projet Shifa (*) pour promouvoir son livre, "Radiance in Pain and Resilience : The global reverberation of Palestinian historical trauma" (Rayonner dans la douleur et la résilience : la résonance mondiale du traumatisme historique palestinien). Le Dr Jabr a exercé à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, enseigné dans plusieurs universités palestiniennes et écrit des articles sur les conséquences psychologiques de l'occupation israélienne en Palestine. Ses domaines d'intérêt sont les droits des prisonniers, le problème de la stigmatisation, la psychanalyse, les traumatismes infantiles et l'intégration de la santé mentale à la santé publique. Elle s'est entretenue avec Nehad Kenanine de son point de vue sur les limites des modèles occidentaux de santé mentale lorsqu'ils sont appliqués au traumatisme collectif persistant du peuple palestinien. Elle a offert un regard profond et empathique sur le paysage psychologique unique de la Palestine, soulignant l'importance de concepts autochtones tels que le Sumud (la constance) et le pouvoir guérisseur de la communauté.

L'INTERCONNEXION DU TRAUMATISME ET LA RÉALITÉ POLITIQUE

NK : En quoi les modèles occidentaux du traumatisme, tels que le trouble de stress post-traumatique (TSPT), sont-ils insuffisants pour appréhender le traumatisme collectif et continu vécu par les Palestiniens ?

SJ : Je pense que le concept exporté de TSPT suppose deux choses qui ne s'appliquent pas à la réalité palestinienne : que l'expérience traumatique soit concise, avec un début et une fin clairs ; et qu'elle soit suivie d'une période de sécurité. Aucun de ces facteurs ne s'applique à la Palestine.

Dans notre réalité, le traumatisme est politique. Il est anticipé, il s'accumule, il est administré intentionnellement, dans le but d'imposer l'impuissance et de faire perdre aux gens leur capacité d'agir, leur volonté et leurs aspirations politiques. C'est pourquoi les thérapies conventionnelles du traumatisme ne nous aident pas. Elles ne reconnaissent pas l'intentionnalité du traumatisme. Elles rechignent à apporter une réponse politique à la situation traumatique. Elles présument la sécurité alors que nous n'en avons pas. Nous évoluons dans un environnement très problématique.

Ceci n'est qu'un exemple parmi d'autres de l'incapacité de la psychologie et de la santé mentale occidentales à comprendre notre expérience, et cela nous pousse à développer nos connaissances et notre sagesse et à formuler des observations à partir de notre réalité unique. En Palestine, bien que la situation soit complexe, nous nous efforçons d'être honnêtes et justes envers les personnes qui la vivent, en décrivant les choses telles qu'elles sont. Nous constatons également que le politique s'entremêle au personnel et engendre des symptômes psychologiques.

Si nous écoutons attentivement les personnes qui viennent nous consulter, nous découvrons que derrière chaque symptôme se cache une pression politique. Cela peut être aussi simple qu'une femme qui me demande d'[augmenter] la dose d'antipsychotiques de son mari. Lorsque je l'interroge et que je lui explique qu'il est stable à deux milligrammes depuis longtemps et que je lui demande : "Pourquoi est-ce [nécessaire] maintenant ?" Elle dit : "Mon mari avait l'habitude d'aller au café du camp de réfugiés, ce qui réduisait les tensions à la maison. Maintenant que le café a été détruit, il reste à la maison et les tensions augmentent. Nous avons donc besoin de plus d'antipsychotiques pour lui."

On attend de moi que je réponde par des médicaments pour faire face à une réalité politique. Je pense que quiconque travaille en Palestine comprend ce dilemme. Je pense que nous ne devons pas pathologiser les gens et ne pas apporter de réponses médicales à la douloureuse réalité qui vise à briser la volonté du peuple.

Distribution d'eau aux familles déplacées (Source  Support Gaza).

NK : Comment communiquez-vous efficacement une réalité complexe à un large public qui n'y est pas familiarisé ? Surtout lorsqu'il s'agit d'aborder à la fois les aspects médicaux et humanitaires de la situation. Par exemple, comment aidez-vous les gens à comprendre les répercussions politiques quotidiennes sur la vie d'un individu ?

SJ : L'oppression politique est souvent négligée en psychologie et en psychiatrie occidentales, qui se concentrent généralement sur le modèle biopsychosocial sans tenir compte de la manière dont les structures de pouvoir oppressives et les réalités politiques nuisent intentionnellement aux individus. Cette négligence peut être due à un système éducatif occidental qui s'est développé dans des environnements de paix et de stabilité relatives.

Ce problème ne se limite pas à l'Occident. Les pays du Sud sont souvent plus conscients de l'oppression, de la pauvreté et de la guerre, mais les groupes marginalisés en Occident sont également confrontés au racisme et à la discrimination. Les expériences des populations occidentales majoritaires ne sont pas nécessairement universelles. Les connaissances en santé mentale qui prennent en compte l'injustice politique sont pertinentes partout.

Vivre sous l'oppression politique se manifeste souvent par des symptômes physiques. En Palestine, par exemple, de nombreuses personnes qui n'ont pas la liberté de s'exprimer ouvertement peuvent somatiser leur détresse, en présentant des symptômes physiques tels que des maux de tête, des vertiges ou des maux d'estomac. Au lieu de simplement traiter ces symptômes, il est crucial d'aider les personnes à comprendre la signification de leur détresse physique. En créant un espace sûr où elles peuvent mettre des mots sur leurs sentiments, nous pouvons les aider à relier leurs symptômes somatiques aux réalités politiques auxquelles elles sont confrontées. Cette approche reconnaît que leurs corps racontent une histoire que les structures de pouvoir oppressives les empêchent de dire à voix haute.

NK : Vous avez noté que "la description clinique du SSPT retranscrit l'expérience d'un soldat qui rentre chez lui, alors qu'en Palestine, ce cycle est une réalité. Pouvez-vous développer le concept de "stress traumatique chronique" et comment il se manifeste ?

SJ : Permettez-moi de préciser d'abord que le stress traumatique chronique ne rend pas pleinement compte de l'expérience des Palestiniens. Parce que si vous êtes en Australie et que vous subissez des violences conjugales, il s'agit de stress traumatique chronique.

En Palestine, le terme qui décrit le mieux notre expérience est celui de traumatisme colonial historique. Or, le stress traumatique chronique est un élément du traumatisme historique colonial, car il concerne, là encore, l'individu. Le traumatisme historique colonial concerne la communauté, le sentiment d'appartenance, les relations entre les personnes, et pas seulement ce qui vous arrive en tant qu'[individu], mais aussi ce qui arrive au tissu social de votre communauté. Il s'agit d'identité, de culture ; il s'agit de l'effacement, l'effacement du passé. Il s'agit des représentations négatives créées pour le moi collectif d'une population, d'un groupe.

Le stress traumatique chronique, c'est l'anticipation, l'accumulation et les éléments du traumatisme, et le fait qu'il n'y a ni répit ni pause.

Ce sont des éléments communs à l'expérience palestinienne. Mais ce qui manque, c'est la dimension intergénérationnelle. Ce que le stress traumatique chronique ne saisit pas, c'est que notre expérience est coloniale, intergénérationnelle. Il cible la communauté, l'identité collective. Il endommage le tissu social, et ce n'est pas la pauvreté, c'est un acte créé par l'homme, délibéré et intentionnel.

Dans le cadre du traumatisme colonial, on trouve des expériences spécifiques qui affectent les individus. Dans la description générale du traumatisme historique colonial, on trouve le traumatisme de la torture, qui peut engendrer divers symptômes, le traumatisme de la famine, le traumatisme de la démolition des habitations et le traumatisme du déplacement.

Les individus sont exposés à différentes expériences qui génèrent différents symptômes et différentes détresses dans le cadre du traumatisme historique colonial. Le traumatisme de la famine modifie notre rapport à la nourriture, aux autres êtres humains qui seraient en compétition avec nous pour cette nourriture. C'est une attaque majeure contre la structure sociale, contre le tissu social.

Face au traumatisme de la torture, la communauté peut réagir avec empathie lorsque vous êtes torturé - c'est différent des autres types de traumatismes. Nous devons être attentifs à tous les détails.

Le traumatisme le plus courant en Palestine, qui affecte tout le monde et fait désormais partie du quotidien, est l'humiliation qui se produit à chaque interaction. Aux postes de contrôle avec des soldats, les Palestiniens sont rabaissés. On leur fait croire qu'ils n'ont ni volonté ni pouvoir d'agir. Ils sont objectifiés.

Je donne cet exemple car lorsque des personnes viennent nous consulter pour certains symptômes, je leur demande ce qui leur arrive, ce qui se passe dans leur vie. J'évite le langage du dysfonctionnement personnel. Au lieu de demander "Qu'est-ce qui ne va pas chez vous ?", nous demandons "Que se passe-t-il dans votre vie ? ".

Puis, lorsqu'on me raconte l'histoire et comment elle génère les symptômes que la personne ressent, je dois m'attaquer à cette histoire particulière. L'humiliation a un impact différent du déplacement, les interventions doivent donc être adaptées aux expériences individuelles que les gens présentent.

NK : Comment déterminez-vous les interventions les plus appropriées pour un patient lorsque son ensemble spécifique de difficultés est quelque chose que vous n'avez jamais rencontré auparavant, ni personnellement ni dans votre expérience professionnelle antérieure ? Cette combinaison unique d'obstacles ajoute forcément une difficulté supplémentaire à votre travail.

SJ : Je vais vous faire part d'une observation qui m'a préoccupée. Une collègue de Gaza me parlait des difficultés liées à la maternité, à l'accouchement et à la grossesse - puis pendant une trêve, elle est tombée enceinte. Au début, elle était heureuse de sa grossesse, mais lorsque la trêve prit fin et que la situation redevint violente, elle a commencé à envisager l'avortement à cause de toutes les données qui apparaissaient sur les anomalies des bébés nés en temps de guerre, les fausses couches et le manque de soins maternels, tous ces problèmes. Elle a dit que son mari et sa famille l'en ont dissuadée. Ils étaient contrariés quand elle en a parlé. Elle m'a dit qu'elle avait gardé sa grossesse, mais elle a ajouté : "J'ai psychologiquement avorté de mon bébé. " Puis elle a fait une fausse couche. Elle me racontait cette expérience.

Lorsque j'écris dans mon dossier, j'essaie d'être authentique. J'essaie de rendre justice aux expressions authentiques des personnes. Cette femme, qui a vécu une maternité traumatisée pendant la guerre, a parlé des circonstances qui l'ont amenée à ne pas désirer son bébé. Elle a psychologiquement fait une fausse couche, et le bébé est mort. Elle n'a pas pu le mener à terme en raison de la malnutrition et d'autres difficultés. Cela constitue donc un traumatisme, un traumatisme très spécifique.

Des Palestiniens blessés par la guerre israélienne à Gaza ont organisé un rassemblement sous le slogan "Mon droit au traitement", réclamant l'autorisation de voyager à l'étranger pour des soins médicaux urgents alors que le système de santé de Gaza continue de se dégrader. (Source  Quds News Network)

Je pense que nous commettons beaucoup d'injustices envers les personnes lorsque nous parlons simplement de syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Si cette personne se présente dans une ONG où je souhaite l'admettre, je dois lui attribuer un code de la Classification internationale des maladies (CIM-11). Généralement, ce code ne rend pas compte de l'expérience de la fausse couche psychologique liée à la violence politique qui l'entoure. Il ne parle pas de la maternité traumatisée. Je considère qu'il est important d'utiliser ce vocabulaire, même s'il n'est pas reconnu par les ouvrages de référence en matière de diagnostic psychiatrique.

RÉSILIENCE, DIGNITÉ ET COMMUNAUTÉ

NK : Vous avez souligné que les services de santé mentale professionnels ne constituent qu'une partie de la solution. Quel rôle jouent les initiatives communautaires de base dans la promotion du bien-être mental et de la résilience dans un contexte d'exposition chronique à des événements traumatiques ?

SJ : Je vais peut-être dire quelque chose de controversé, mais je veux simplement être honnête quant à notre expérience en Palestine. Dans les moments difficiles, les personnes de confiance, les messagers de confiance, sont plus importants que les experts professionnels en Palestine. Si les gens font confiance à l'enseignant, à l'imam, à la sage-femme, au jeune militant, au jeune bénévole, au leader communautaire, ces personnes jouent un rôle bien plus important en temps de crise que des professionnels de la santé mentale très expérimentés comme moi.

En tant que professionnels de la santé mentale, nous n'avons pas besoin de les concurrencer ni de les critiquer. Nous devons collaborer avec eux, les former et les soutenir, afin de leur permettre de proposer des interventions douces, de répondre aux besoins des personnes et de savoir quand les orienter vers nous.

J'ai également appris que nous devons créer les conditions pour que des personnes ordinaires, ayant vécu une expérience similaire, puissent s'entraider. Cela se fait généralement de manière spontanée. Une femme, la mère d'un martyr, m'a confié que pour elle, l'aide d'autres mères dans une situation similaire avait été plus utile que la thérapie cognitivo-comportementale.

Nous devons écouter et répondre de façon adéquate aux personnes afin qu'elles aient la possibilité de se sentir à nouveau appartenir à un groupe, et d'être connectées. Elles sont prises en charge par la communauté et ont le sentiment de pouvoir aider et recevoir de l'aide. En thérapie individuelle classique, elles ont le sentiment d'être en mesure de recevoir, mais pas de donner. Elles perdent leur capacité d'agir. Or, cette capacité d'agir est essentielle dans la prise en charge de ces personnes.

NK : Que signifie le Sumud (la détermination) dans le contexte de la santé mentale palestinienne, et comment agit-il comme une forme de résistance psychologique ?

SJ : Chaque Palestinien comprend le "Sumud", mais il est difficile d'en donner une définition précise. Chacun a sa propre définition. Ce n'est pas du stoïcisme. Le Sumud, c'est quand quelqu'un essaie de vous repousser... vous tenez bon, vous essayez de vous ancrer, de rester enraciné. Voilà ce que c'est le Sumud. Puisque l'attaque est collective, nous agissons collectivement. Nous agissons individuellement, mais nous nous soutenons mutuellement pour garder les pieds sur terre. C'est une réaction réflexe contre le déracinement, l'effacement et le déplacement. Sa composante psychologique est similaire à la résilience, mais plus vaste que les aspects individuels de la résilience psychologique. La composante orientée vers l'action c'est ce que nous faisons face au déplacement. C'est aussi cela, le Sumud.

Le Sumud, c'est l'histoire collective que nous écrivons ensemble, nous racontons ensemble l'histoire de notre expérience. Il s'agit de maintenir une structure qui nous aide à traverser la routine du quotidien, à renforcer les liens et à nous entraider. Voilà la structure. Il s'agit de solidarité et de soutenir les personnes les plus vulnérables, pour les aider à survivre dans les moments difficiles.

C'est notre conception collective de Sumud. C'est une notion politique très valorisée. Dans le livre, j'explique qu'elle a une origine religieuse - c'est l'un des noms de Dieu. Un Sumud était la personne de la communauté sur laquelle chacun s'appuyait dans les moments de fragilité. C'est pourquoi ils invoquaient leur protecteur absolu. L'acte de Sumud est comme chercher protection les uns auprès des autres dans l'adversité.

Source  Eye On Palestine.

Le mot est également fréquent dans le patrimoine et la littérature arabes, ainsi que dans la littérature psychologique. Le mot, en tant que notion politique, est courant dans la littérature palestinienne au cours du siècle dernier, depuis le mandat britannique.

Pour donner une image de Sumud : il y a un musicien du Conservatoire Edward-Said à Gaza, qui dispose d'un ou deux éléments musicaux survivants comme outils. Il prend les enfants et les aide à chanter des chants nationaux, en utilisant le bourdonnement des drones comme fond sonore, un bruit très perturbant comme élément musical. Pourtant, il crée des chansons. ( VIDEO)

Certaines personnes, comme des sœurs, des sœurs aînées, prennent de jeunes enfants et leur apprennent à mémoriser le Coran, en insistant sur les messages positifs qui aident les gens à survivre en ces temps difficiles. Les gens s'organisent spontanément pour s'entraider. L'amie de Gaza dont j'ai parlé précédemment, qui me racontait les horreurs de la maternité, m'a dit que l'on enseignait aux femmes le métier de sage-femme. Ce sont des femmes qui n'ont aucune formation médicale. Elles enseignent gratuitement à des femmes capables d'apprendre - afin d'aider les gens à accoucher sous les tentes, car les hôpitaux ne peuvent pas les accueillir - ainsi que les premiers secours.

Voici des exemples de Sumud. La communauté se maintient grâce à ses propres vertus, à celles du peuple palestinien, animée par la volonté d'aider et de se soutenir mutuellement. Il existe de nombreuses images et exemples de ce genre.

NK : Comment les organisations intervenant dans un contexte d'installation, comme STARTTS, peuvent-elles apporter un soutien qui affirme la dignité et l'autonomie des réfugiés et des personnes ayant subi un traumatisme, plutôt que de renforcer un sentiment d'impuissance ?

SJ : Premièrement, nous devons garantir la sécurité et la satisfaction des besoins fondamentaux. Deuxièmement, nous devons aider les personnes à trouver un nouveau sens à leur vie. L'une des définitions du traumatisme est le désastre de l'impuissance... Aider les personnes à trouver un sens à leur vie, et à se constituer un nouveau foyer et une nouvelle communauté est essentiel pour restaurer leur autonomie et leur dignité.

L'expérience du déplacement... elle déconnecte la personne de ses racines. Elle porte atteinte à son identité, à son rôle. Nous devons savoir : qui était cette personne avant les événements qui l'ont déplacée ? Que lui est-il arrivé ? Qu'advient-il de son identité, de son sentiment d'appartenance ? Comment cela modifie-t-il sa vision d'elle-même, du monde dans lequel elle vit ?Et comment pouvons-nous réparer certaines de ces pertes ?

Par exemple, un patient qui était auparavant un médecin chevronné dans son pays, qui aidait les autres, était responsable des examens médicaux, supervisait les études doctorales de ses collègues et qui se retrouve maintenant sans emploi. Déplacé, il n'a plus de rôle, il ne fait rien. Peut-être n'a-t-il pas besoin de psychothérapie, mais il tirerait davantage de bénéfice si on l'impliquait dans la recherche, par exemple, en lui redonnant une partie de son rôle et en reconnaissant ses capacités et ses compétences. Ce serait une thérapie plus efficace que la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), la désensibilisation et le retraitement par les mouvements oculaires (EMDR) ou toute autre approche.

EXPÉRIENCE PRATIQUE ET PERSONNELLE

NK : Quelles sont les manifestations les plus courantes du stress psychologique que vous observez chez vos patients, et comment les abordez-vous dans votre pratique clinique ?

SJ : Nombre de personnes qui viennent nous consulter souffrent de traumatismes situationnels. Les symptômes sont physiques, des sensations somatiques qui se manifestent dans le corps. Ces symptômes s'intensifient lorsque la confiance est moindre, lorsqu'elles ne parviennent pas à exprimer leurs pensées ou à mettre des mots sur leurs émotions. Plus nous les aidons à parler de leurs émotions et à partager leurs pensées, plus les symptômes somatiques s'atténuent.

En Palestine, je ne reçois pas de patients qui viennent me dire : "J'ai vécu une expérience traumatisante." Ils n'utilisent pas ce terme car sa signification est trop vaste et trop répandue.

Ils ne disent pas : "J'ai vécu une expérience traumatisante", mais ils parlent de Qahr, un mot qui peut se traduire par une vingtaine de mots anglais signifiant le sentiment d'être écrasé par l'oppression, un sentiment de pure impuissance.

Un autre mot fréquemment employé est Khuzlan, qui signifie abandon et trahison. Ils utilisent beaucoup de métaphores en thérapie. Je travaille avec d'autres personnes en Jordanie et en Égypte. Je pense qu'en Palestine, ils utilisent la métaphore pour élargir la zone de sécurité, car si l'on s'exprime de manière métaphorique, on peut dire non : "Non, je ne voulais pas dire exactement cela, vous m'avez mal compris." Ils ont une façon de parler particulière, implicite et riche en métaphores.

L'utilisation des métaphores n'est pas propre aux Palestiniens, mais je la constate au sein de la population palestinienne. Je constate que les personnes qui ont des problèmes de confiance et qui ont perdu leur sentiment de sécurité, l'utilisent plus souvent.

NK : En tant que responsable de l'Unité de santé mentale, quels ont été les principaux défis auxquels vous avez été confrontés dans l'élaboration et la mise en œuvre de stratégies de santé mentale pour la population palestinienne, notamment compte tenu du contexte actuel ?

SJ : Mon plus grand défi a été d'attirer des ressources financières. Le personnel travaillant dans ce domaine est très restreint et ma réponse à cette situation a été de former d'autres personnes au sein de la communauté afin qu'elles puissent apporter un soutien psychologique et psychosocial adapté. Un problème avec les décideurs du système de santé en Palestine est qu'ils continuent de privilégier les blessures physiques aux dépens des traumatismes psychologiques, car les blessures physiques sont plus visibles.

J'ai aidé les gens à visualiser les traumatismes psychologiques en Palestine résultant de cette réalité. Ils ne se limitent pas à la souffrance individuelle. Ils se manifestent d'autres manières, comme la violence routière, les fratricides, les féminicides, les meurtres de femmes dans un climat de méfiance au sein de la communauté. Parfois, les gens s'emportent pour une place de parking. Toutes les personnes qui souffrent ne viennent pas consulter pour dépression, troubles du sommeil ou symptômes somatiques médicalement inexpliqués, mais la souffrance peut s'exprimer différemment. Nous devons encore nous pencher sur cette question et sensibiliser la population, afin de promouvoir la santé mentale et de la rendre accessible.

Un tiers de la communauté palestinienne est scolarisé, nous avons donc mis en place un programme efficace de santé mentale en milieu scolaire, pour former les enseignants et les conseillers. Nous avons encouragé les écoles, par exemple, à surveiller l'absentéisme scolaire, car les élèves les plus vulnérables abandonnent souvent l'école. Nous accordons une attention particulière aux décrocheurs et aidons les mineurs détenus à se réinsérer à l'école une fois libérés de prison.

Camp de réfugiés de Jabalia détruit : "Sur cette terre, il y a des raisons de vivre." (Source  Palestine Online)

En matière de planification politique, j'ai cherché à donner la priorité aux membres les plus défavorisés et marginalisés de notre communauté, par exemple la communauté bédouine, en Cisjordanie, et les habitants de la zone C, (Israël est divisé en quatre régions physiographiques), où l'expansion des colonies israéliennes exerce une pression accrue sur la vie des agriculteurs et des villageois de Cisjordanie. Dans cette zone, nous avons constaté des taux d'abandon scolaire beaucoup plus élevés.

NK : Comment gérez-vous personnellement le traumatisme indirect que vous ressentez en travaillant avec des personnes et des communautés qui ont enduré tant de souffrances ?

SJ : Je ne refoule pas la douleur. Je la porte. Je porte la douleur des autres, mais je l'exprime. Je l'exprime par l'écriture, en tirant des leçons de cette douleur, en y réfléchissant. Je pense que mon travail d'enseignante, de superviseure, d'écrivaine, en plus de mon rôle de clinicienne qui porte la douleur et d'autres activités que je pratique, m'aide à donner un sens à cette douleur. Elle ne reste pas en moi. J'essaie d'en faire quelque chose d'utile. Ma profession me libère du sentiment d'impuissance, et j'essaie d'aider les gens à se libérer de leur impuissance et à agir pour y remédier. J'éprouve une profonde gratitude d'exercer une profession qui peut aider les autres dans les moments difficiles.

J'éprouve un profond sentiment spirituel qui s'accorde avec mes responsabilités éthiques en médecine et en santé mentale. Par exemple, l'une des responsabilités d'un professionnel de la santé mentale travaillant sous l'oppression, selon la psychologie de la libération, est de témoigner. En éthique islamique, témoigner est une obligation. Un verset nous dit clairement : "Ne dissimulez pas votre témoignage. "

Je ressens cette harmonie entre ma conviction spirituelle et mon rôle professionnel, et cela me donne de la force. C'est une ressource précieuse. Je suis entourée de très bons amis et d'une famille aimante. Je délègue beaucoup de choses que je n'ai pas besoin de faire moi-même. Je sollicite l'aide d'autrui.

J'ai un lien profond avec la terre. J'ai un jardin ; je cultive mes propres aliments biologiques. Cela m'aide à faire face au traumatisme de la famine que je n'ai pas vécu personnellement, mais dont j'ai été témoin. Avec les pertes humaines considérables, les massacres, voir les saisons se succéder, le cycle de la vie, les graines qui éclosent, et voir ces graines porter la promesse d'une nouvelle génération, je crois que cela m'a soutenu dans les moments difficiles.

NK : Pouvez-vous exprimer ce que représente pour vous la publication de ce livre ?

SJ : En tant que psychiatre en Palestine, je n'ai pas le luxe du temps, aussi ces essais sont-ils souvent nés de moments de réflexion sur le chemin du retour de ma clinique. Ils sont mes réactions à chaud face à mes observations professionnelles et aux réalités politiques de mon pays.

J'ai écrit ces textes pour exprimer et canaliser ma propre douleur. Il ne s'agit pas de la refouler, mais plutôt de l'accueillir et d'en faire quelque chose d'utile. C'est ce que j'espérais transmettre avec le titre du livre. J'ai utilisé le mot " rayonnement " pour explorer sa double signification. En médecine, la douleur peut irradier d'une partie du corps à une autre. De même, la souffrance à Gaza et en Palestine a un écho mondial ; la douleur est ressentie bien au-delà de nos frontières. Mais " rayonnement " évoque aussi une lueur, comme le soleil. Cela symbolise la possibilité de transformer le négatif en positif.

La "résilience" du titre fait référence à la force et au Sumud de notre communauté. Cette résilience peut être une source d'inspiration pour tous. J'espère que mon livre transmettra des leçons importantes tirées de ce lieu troublé à mes collègues en médecine et en santé mentale, ainsi qu'à toute personne soucieuse des droits humains. Il s'agit de ma contribution à la connaissance humaine, un témoignage de ce que nous pouvons apprendre d'un lieu de lutte.

(*) Le projet Shifa est une initiative collaborative née d'un partenariat entre une ONG et des professionnels de la santé mentale afin d'apporter soutien et ressources aux communautés musulmanes touchées par le conflit en Palestine. Il propose des cercles de soutien psycho-spirituel, des événements et des ressources. Il a reçu le prix humanitaire de Nouvelle-Galles du Sud 2025 (Meilleur projet).

Article original en anglais sur STARTTS (Service for the Treatment and Rehabilitation of Torture and Trauma Survivors) / Traduction MR

 ismfrance.org

Commentaire

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Vivre sous l'oppression politique se manifeste souvent par des symptômes physiques. En Palestine, par exemple, de nombreuses personnes qui n'ont pas la liberté de s'exprimer ouvertement peuvent somatiser leur détresse, en présentant des symptômes physiques tels que des maux de tête, des vertiges ou des maux d'estomac. Au lieu de simplement traiter ces symptômes, il est crucial d'aider les personnes à comprendre la signification de leur détresse physique. En créant un espace sûr où elles peuvent mettre des mots sur leurs sentiments, nous pouvons les aider à relier leurs symptômes somatiques aux réalités politiques auxquelles elles sont confrontées. Cette approche reconnaît que leurs corps racontent une histoire que les structures de pouvoir oppressives les empêchent de dire à voix haute.
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