09/05/2026 investigaction.net  6min #313298

Un nouveau tournant dans les relations entre la Chine et l'Afrique

Pedro Barragan

AFP

Pendant des décennies, les relations entre les puissances occidentales et l'Afrique ont été dominées par un modèle extractif, centré sur l'exploitation des matières premières et l'ouverture de marchés pour les produits occidentaux. Ce modèle a engendré de profondes inégalités et une dépendance économique structurelle, freinant l'industrialisation locale et contribuant à l'enracinement de la pauvreté.

À cela se sont ajoutées des interventions politiques et économiques répétées qui, à différents moments, ont alimenté des conflits internes, débouchant sur des guerres civiles aux conséquences dévastatrices. Le résultat est sans appel : un développement largement conditionné de l'extérieur, où les besoins structurels du continent ont été systématiquement subordonnés aux intérêts occidentaux.

Une nouvelle dynamique sino-africaine

À rebours de cet interventionnisme néocolonial, la relation entre la Chine et l'Afrique connaît depuis plusieurs années une phase de consolidation et d'expansion qui dépasse largement le simple cadre commercial.

La décision récente de Pékin de supprimer totalement les droits de douane sur les importations en provenance des pays africains constitue un tournant majeur. Elle s'inscrit dans une stratégie plus large fondée sur la coopération, le développement et le bénéfice mutuel.

Depuis le 1ᵉʳ mai, la Chine applique des droits de douane nuls sur 100 % des lignes tarifaires concernant les produits issus de 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques (tous sauf l'Eswatini). Cette politique supprime non seulement les taxes, mais aussi les quotas et les conditions politiques, ouvrant ainsi un accès complet au marché chinois.

Une ouverture commerciale sans précédent

Cette mesure étend une politique déjà en vigueur depuis décembre 2024, qui bénéficiait à 33 pays africains parmi les moins avancés. À cette date, la Chine avait déjà instauré le tarif zéro pour l'ensemble des pays les moins développés (PMD) du monde - une information largement passée sous silence dans un contexte de montée du protectionnisme occidental.

Désormais élargie à presque tout le continent, cette politique marque une avancée sans précédent. Son impact est immédiat : les produits agricoles, industriels et transformés africains pourront accéder au gigantesque marché chinois avec une compétitivité accrue.

Cette évolution ouvre la voie à une transformation structurelle : l'Afrique pourrait progressivement cesser d'être uniquement exportatrice de matières premières pour s'orienter vers des produits à plus forte valeur ajoutée.

Des racines historiques solides

Pour comprendre cette dynamique, il faut remonter au milieu du XXe siècle, lorsque la Chine soutenait les mouvements de libération africains durant la décolonisation.

En 2000, la création du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) a donné un cadre institutionnel à cette relation. Depuis lors, des sommets réunissent régulièrement les dirigeants africains et chinois autour d'accords en matière de commerce, d'investissement, d'éducation et de développement.

Un autre jalon décisif fut le lancement, en 2013, de l'Initiative des Nouvelles Routes de la Soie (BRI), qui a intégré l'Afrique dans un vaste réseau mondial d'infrastructures et d'échanges.

L'infrastructure comme levier de développement

L'un des piliers majeurs de l'engagement chinois en Afrique réside dans la construction d'infrastructures. Au cours de la première décennie de la BRI, la Chine a financé et construit plus de 10 000 kilomètres de voies ferrées, environ 100 000 kilomètres de routes, près de 100 ports et plus de 66 000 kilomètres de lignes électriques à haute tension.

Ces projets ont considérablement amélioré la connectivité interne du continent ainsi que son accès aux marchés internationaux. Des exemples emblématiques, comme le chemin de fer Mombasa-Nairobi ou la ligne Addis-Abeba-Djibouti, ont permis de réduire les coûts logistiques et de fluidifier les échanges.

Au-delà du commerce extérieur, ces infrastructures jouent un rôle crucial dans le développement interne, en reliant des régions isolées et en favorisant l'intégration économique régionale.

Agriculture, éducation et transfert de compétences

La coopération sino-africaine s'étend également à des secteurs essentiels comme l'agriculture et la sécurité alimentaire. La Chine a investi dans la modernisation agricole à travers le transfert de technologies, de machines et de savoir-faire.

Plus de 20 centres de démonstration agricole ont été établis dans des pays tels que la Zambie, le Mozambique ou la Tanzanie. Des techniques avancées, des semences améliorées et des systèmes d'irrigation modernes y sont introduits.

L'objectif est clair : permettre à l'Afrique d'atteindre l'autosuffisance alimentaire, réduisant ainsi sa dépendance aux importations tout en renforçant sa stabilité sociale et politique.

Dans le domaine éducatif, la Chine a financé la construction d'écoles, d'universités et de centres de formation technique. Elle soutient également des programmes de formation pour enseignants et étudiants, en Afrique comme en Chine.

Des initiatives comme les ateliers Luban illustrent cette orientation vers une formation professionnelle directement connectée aux besoins du marché du travail.

Une croissance économique spectaculaire

Le commerce entre la Chine et l'Afrique a connu une croissance fulgurante. En 2000, il s'élevait à environ 10,6 milliards de dollars. En 2024, il atteignait près de 296 milliards.

La Chine est restée le premier partenaire commercial du continent pendant 16 années consécutives. Parallèlement, ses investissements directs ont dépassé les 42 milliards de dollars cumulés.

Lors du dernier sommet du FOCAC, Pékin s'est engagé à mobiliser 50,7 milliards de dollars pour la période 2025-2027, sous forme de crédits, d'investissements, d'aides financières et de soutien commercial.

Une bataille narrative avec l'Occident

Malgré cette réalité de coopération croissante, certains milieux occidentaux persistent à qualifier la relation sino-africaine d'"impérialiste" ou de déséquilibrée.

Ces accusations relèvent avant tout d'intérêts géopolitiques et ne correspondent pas aux réalités observées sur le terrain. Elles s'inscrivent dans une continuité des discours alarmistes sur la prétendue "menace chinoise", révélant une vision héritée de l'époque coloniale.

Dans des secteurs comme l'énergie, certains médias occidentaux présentent aujourd'hui les exportations technologiques chinoises comme un risque pour l'Afrique. Or, celles-ci contribuent concrètement à résoudre des problèmes majeurs, notamment l'accès à l'électricité, qui fait encore défaut à des centaines de millions de personnes.

La coopération sino-africaine propose ainsi un modèle ouvert et complémentaire qui remet en cause l'idée selon laquelle le développement devrait nécessairement suivre les standards occidentaux. Cela explique en grande partie les tentatives de discrédit par des campagnes de désinformation.

Vers un nouvel équilibre mondial

Le renforcement des liens entre la Chine et l'Afrique s'inscrit dans la montée en puissance de la coopération Sud-Sud, fondée sur l'égalité, le bénéfice mutuel et le développement partagé.

Pour les pays africains, cette relation offre une alternative aux modèles traditionnels de coopération internationale et ouvre la voie à un développement économique affranchi des schémas occidentaux, longtemps associés à la dépendance, à la corruption et au sous-développement.

Dans ce contexte, la suppression totale des droits de douane par la Chine donne à l'Afrique un accès privilégié à l'un des plus vastes marchés mondiaux. La transformation économique du continent, en partie portée par cette relation, pourrait dépasser le cadre régional et redéfinir les équilibres du commerce international dans les décennies à venir.

Source originale:  Rebellion
Traduit de l'espagnol par  Bernard Tornare

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