
par Isaac Bickerstaff
Car il y eut, un jour, un rameur qui cessa de ramer. Non par révolte. Non par épuisement. Mais parce qu'il avait compris que le mouvement de la galère ne dépendait nullement de ses rames.
Il posa son aviron en travers de ses genoux, croisa les bras, et regarda.
Autour de lui, ses compagnons continuaient de souquer, certains par habitude, d'autres par peur du contremaître, la plupart parce qu'ils croyaient encore que leur effort avait un objet - un port, une terre promise, une mutinerie à venir. Et ils regardèrent avec effroi ce compagnon immobile, convaincus que le fouet allait s'abattre, que l'officier allait descendre, que l'Armateur lui-même, du haut de son bureau climatisé, allait fulminer la sentence de mort.
Rien ne vint.
Le contremaître passa devant le rameur immobile sans le voir. L'officier longea le banc sans tourner la tête. L'Armateur ne parut point. La galère continuait, portée par une houle que les rames ne déterminaient pas.
Alors le rameur comprit la vérité terrible et libératrice : la galère n'a pas besoin de rames. Elle avance par une propulsion qui n'appartient ni aux bras des esclaves, ni à la science des officiers, ni aux intrigues de l'Armateur. Elle est mue par le vent de l'histoire, par les courants du temps, par des forces que nul ne contrôle.
Les rames sont une occupation, non une propulsion. Elles maintiennent les rameurs dans la croyance qu'ils servent à quelque chose, qu'ils sont utiles, qu'ils pourraient, le jour venu, utiliser leur aviron comme une arme pour prendre la passerelle. La vérité est plus cruelle et plus douce : vous êtes libres de ramer ou de ne pas ramer. La galère avance sans vous. Elle a toujours avancé sans vous.
Le rameur qui cessa de ramer ne fut point puni. Il fut oublié. C'est-à-dire : il fut libre.
1 - Que le véritable Armateur ne possède pas de bateau
2 - Du Grand Livre des Routes et des Royaumes, et de l'erreur de lecture qui sauva un peuple