
Ou : comment nourrir sa propre pensée sans se faire intoxiquer
par Isaac Bickerstaff
Vous êtes parvenu jusqu'ici. Cela mérite une reconnaissance, et peut-être une mise en garde. Ce qui suit est un buffet gratuit. Piochez ce qui vous interpelle, ignorez le reste. La bibliographie complète s'adresse aux gourmands, aux insatiables, à ceux qui veulent comprendre les structures plutôt que les anecdotes. Mais souvenez-vous : l'ascèse radicale est parfois préférable pour la bonne santé de l'esprit. Lire cent livres peut éclairer ; lire cent livres sans distance critique peut transformer votre cerveau en un musée des idées reçues d'autrui.
Ce qui vous a été donné à entendre dans cette série n'est qu'une représentation analytique partielle. Une coupe dans le réel. À vous de l'enrichir, de la contester, de la dépasser. Si vous êtes un esprit libre - et le simple fait d'avoir lu jusqu'ici le suggère - cette bibliographie est votre atelier. Forgez-y votre propre représentation du monde. Mais forgez avec précaution : chaque source a son propriétaire, son financeur, son angle mort. Nous les nommerons, quand nous les connaissons.
Axe 1 - Les mécanismes de contrôle et de capture
Ouvrages fondamentaux
ACEMOGLU Daron et ROBINSON James, Pourquoi les nations échouent, Markus Haller, 2014.
Origine : deux économistes du MIT et de Harvard. L'ouvrage est devenu la bible du mainstream développementaliste.
Utilité : démontre avec force que les institutions "extractives" (conçues pour drainer les ressources vers une élite) sont le principal facteur d'échec des nations. Une thèse puissante, étayée par des siècles d'histoire comparative.
Limites : les auteurs restent dans un cadre libéral qui ne remet jamais en cause le capitalisme lui-même. Leur solution - de "bonnes institutions" - est une forme d'ingénierie politique qui ignore les rapports de classes et la violence du marché mondial. À lire, mais en complétant par des auteurs plus radicaux.
CROUCH Colin, Post-démocratie, Diaphanes, 2013.
Origine : sociologue britannique, publié initialement en 2004, réédité et traduit après la crise de 2008.
Utilité : un diagnostic clinique et glaçant. Crouch montre que les formes extérieures de la démocratie (élections, parlements) subsistent, mais que la substance (la souveraineté populaire) a été vidée au profit des lobbies et des marchés. Le concept même qui a inspiré une partie de notre série.
Limites : le constat est brillant, les propositions de remède sont faibles. Crouch espère encore dans des réformes institutionnelles. Peut-être un optimisme de tempérament.
DAHL Robert, De la démocratie, De Boeck, 2012.
Origine : l'un des pères fondateurs de la science politique américaine. Ce petit livre est un testament.
Utilité : une introduction claire et accessible aux critères d'une démocratie fonctionnelle. Permet de poser les bases du vocabulaire (polyarchie, participation, contestation publique).
Limites : le regard d'un universitaire américain du XXe siècle, convaincu que le modèle occidental est l'horizon indépassable. Peu critique sur la capture économique de "sa" démocratie.
GILENS Martin, Affluence and Influence : Economic Inequality and Political Power in America, Princeton University Press, 2012.
Origine : professeur à Princeton. L'étude fondatrice sur l'inégalité de représentation.
Utilité : la démonstration empirique, chiffrée, que les préférences politiques des Américains aisés pèsent infiniment plus lourd que celles des classes populaires et moyennes. C'est le livre qui prouve que la démocratie américaine est une ploutocratie de fait.
Limites : focalisé sur les États-Unis. La méthodologie a été critiquée (comme toute méthodologie en sciences sociales), mais les conclusions sont robustes.
HARVEY David, Le Nouvel Impérialisme, Les Prairies Ordinaires, 2010.
Origine : géographe marxiste britannique, l'un des penseurs les plus cités en sciences sociales.
Utilité : développe le concept d'"accumulation par dépossession", central dans notre article 4. Analyse les logiques spatiales et financières de l'expansion capitaliste.
Limites : le style marxiste peut rebuter les non-initiés. L'analyse est parfois systémique au point de laisser peu de place à la contingence et à la résistance.
KINDLEBERGER Charles, Manias, Panics, and Crashes : A History of Financial Crises, Wiley, 2005 (première édition 1978).
Origine : historien économique américain, spécialiste des crises. Un classique indépassable.
Utilité : la référence sur les cycles financiers. Une histoire narrative et érudite des bulles spéculatives, de la tulipe hollandaise à la bulle internet. Indispensable pour comprendre la récurrence des crises.
Limites : purement descriptif. Pas d'analyse structurelle du capitalisme comme machine à produire des crises.
LEVITSKY Steven et ZIBLATT Daniel, Comment les démocraties meurent, Calmann-Lévy, 2019.
Origine : deux professeurs de Harvard. L'un des livres les plus cités de l'ère Trump.
Utilité : analyse la mort des démocraties non par coup d'État militaire, mais par érosion lente et légale, souvent de l'intérieur. Le concept de "normes non écrites" (la retenue institutionnelle) est précieux.
Limites : un regard très "establishment", centré sur les États-Unis. Les auteurs défendent les normes libérales existantes sans jamais questionner pourquoi ces normes ont failli.
PIKETTY Thomas, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013.
Origine : économiste français, professeur à l'École d'économie de Paris. Phénomène mondial d'édition.
Utilité : a remis la question des inégalités de patrimoine au centre du débat. Sa formule r > g (rendement du capital supérieur à la croissance) est devenue un marqueur culturel. Données massives, travail historique colossal.
Limites : critiqué pour certaines hypothèses économiques et la fiabilité de ses données sur le très long terme. Reste une référence incontournable, y compris pour ses détracteurs.
POLANYI Karl, La Grande Transformation, Gallimard, 1983 (première édition 1944).
Origine : historien et économiste hongrois. Écrit pendant l'exil, au moment où le monde s'effondrait.
Utilité : un chef-d'œuvre visionnaire. Analyse le capitalisme de marché comme une rupture anthropologique - transformer la terre, le travail et la monnaie en marchandises fictives. Théorise le "double mouvement" : la société se défend contre le marché. Plus actuel que jamais.
Limites : écriture dense, parfois datée dans ses exemples. Mais la puissance de l'analyse transcende les décennies.
ZUCMAN Gabriel, La Richesse cachée des nations : Enquête sur les paradis fiscaux, Seuil, 2013.
Origine : économiste français, élève de Piketty, professeur à Berkeley. Un travail de détective fiscal.
Utilité : quantifie l'ampleur de l'évasion fiscale mondiale. Démontre que 10 % du PIB mondial est caché dans les paradis fiscaux. Un travail qui a directement inspiré des réformes.
Limites : ses estimations sont débattues (ordre de grandeur accepté, détails contestés). Reste une référence majeure pour comprendre la face cachée de la mondialisation.
Sur les médias et la communication politique
CHOMSKY Noam et HERMAN Edward, La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie, Agone, 2008 (première édition 1988).
Origine : le linguiste le plus célèbre au monde et un économiste des médias. Livre culte de la critique des médias.
Utilité : théorise le "modèle de propagande" - cinq filtres (propriété, publicité, sourcing, critiques organisées, idéologie anticommuniste) qui fabriquent un consentement démocratique. Lecture obligatoire pour comprendre la critique structurelle des médias.
Limites : écrit avant Internet. Le modèle doit être actualisé pour intégrer les réseaux sociaux. Certains le trouvent trop mécaniste. Il n'en reste pas moins prophétique.
ENTMAN Robert, Framing: Toward Clarification of a Fractured Paradigm, Journal of Communication, 1993.
Origine : article académique fondateur.
Utilité : pose les bases théoriques du concept de cadrage (framing) que nous avons utilisé dans l'article 5. Sélection et saillance - comment le choix de certains aspects d'une réalité oriente l'interprétation.
McCOMBS Maxwell, Setting the Agenda: The Mass Media and Public Opinion, Polity Press, 2004.
Origine : le pape de la théorie de l'agenda setting, développée depuis les années 1970.
Utilité : démontre empiriquement que les médias ne disent pas quoi penser, mais à quoi penser. La hiérarchie des sujets dans les médias devient la hiérarchie des préoccupations dans le public. Un classique des sciences de la communication.
MCCHESNEY Robert, Rich Media, Poor Democracy: Communication Politics in Dubious Times, New Press, 2000.
Origine : professeur de communication, fondateur de l'association Free Press.
Utilité : démontre comment la concentration des médias et leur logique commerciale appauvrissent le débat démocratique. Une analyse féroce du journalisme comme industrie.
Sur la capture réglementaire et financière
STIGLER George, The Theory of Economic Regulation, Bell Journal of Economics, 1971.
Origine : prix Nobel d'économie, figure de l'École de Chicago.
Utilité : l'article fondateur de la théorie de la capture réglementaire. Ironie de l'histoire : Stigler, libéral et dérégulateur, a fourni les outils pour comprendre comment les industries capturent les régulateurs censés les contrôler.
Limites : Stigler voyait la solution dans moins de régulation. Nous pouvons utiliser ses outils pour exiger une régulation indépendante et démocratique.
STIGLITZ Joseph, Le Prix de l'inégalité, Les Liens qui Libèrent, 2012.
Origine : autre prix Nobel d'économie, mais keynésien et critique du néolibéralisme. Ancien chef économiste de la Banque Mondiale.
Utilité : démontre comment les inégalités ne sont pas un accident du marché mais un produit des choix politiques - et comment elles sapent l'économie et la démocratie. Une référence accessible et puissante.
Sources primaires et bases de données (à manipuler avec des pincettes)
- World Inequality Database ( wid.world) - la base de données de Piketty et ses collègues. Incontournable, mais les données sont des constructions, pas des reflets bruts du réel.
- V-Dem ( v-dem.net) - Varieties of Democracy, l'institut suédois qui mesure la qualité démocratique. Méthodologie rigoureuse, mais tout indice agrégé est une simplification.
- Freedom House ( freedomhouse.org) - très cité, mais historiquement lié à la politique étrangère américaine. Son classement est parfois instrumentalisé géopolitiquement.
- Transparency International ( transparency.org) - référence sur la corruption perçue. Attention : mesure la perception, pas la corruption réelle. Peut être biaisé par les stéréotypes et les intérêts des élites.
- OCDE ( oecd.org) - mine de données, mais organisation intergouvernementale dont l'agenda est celui des pays riches.
- Who Owns the Media ( whoownsthemedia.com) - projet indépendant de cartographie de la propriété médiatique. Précieux mais incomplet. À recouper avec d'autres sources.
Axe 2 - Les résistances documentées
Ouvrages fondamentaux
DIAMOND Larry, Ill Winds : Saving Democracy from Russian Rage, Chinese Ambition, and American Complacency, Penguin, 2019.
Origine : professeur à Stanford, figure de la promotion de la démocratie.
Utilité : un panorama global des menaces pesant sur la démocratie, avec un accent sur les autoritarismes russe et chinois. Utile pour la perspective géopolitique.
Limites : très centré sur la politique étrangère américaine. Le concept de "promotion de la démocratie" est lui-même controversé, ayant souvent servi de paravent à des interventions impériales.
FUNG Archon, Empowered Participation : Reinventing Urban Democracy, Princeton University Press, 2004.
Origine : professeur à Harvard. Étude empirique de la participation citoyenne à Chicago.
Utilité : montre que la participation peut fonctionner, à condition de donner du pouvoir réel aux citoyens, pas seulement des consultations cosmétiques. Une bouffée d'air empirique dans les débats théoriques.
KECK Margaret et SIKKINK Kathryn, Activists Beyond Borders : Advocacy Networks in International Politics, Cornell University Press, 1998.
Origine : deux politologues américaines. Ouvrage fondateur sur les réseaux transnationaux de plaidoyer.
Utilité : montre comment des ONG et des mouvements sociaux coordonnés au niveau international ont produit des changements réels - droits humains, environnement, femmes. Un classique sur le militantisme global.
MCADAM Doug, TARROW Sidney et TILLY Charles, Dynamics of Contention, Cambridge University Press, 2001.
Origine : la Sainte Trinité de la sociologie des mouvements sociaux. Ouvrage théorique majeur.
Utilité : propose un cadre analytique pour comprendre comment et pourquoi les mouvements sociaux émergent, se développent, gagnent ou perdent. La référence académique ultime sur le sujet.
NORRIS Pippa, Making Democratic Governance Work : How Regimes Shape Prosperity, Welfare, and Peace, Cambridge University Press, 2012.
Origine : politologue de Harvard, spécialiste de la démocratie comparée.
Utilité : une analyse large et rigoureuse des conditions qui font que la gouvernance démocratique produit des résultats. Nuancé et empirique.
PUTNAM Robert, Bowling Alone : The Collapse and Revival of American Community, Simon & Schuster, 2000.
Origine : professeur à Harvard. Un livre qui a marqué le débat public américain.
Utilité : documente le déclin du capital social (associations, clubs, confiance) aux États-Unis. Montre qu'une démocratie sans liens sociaux est une démocratie malade. Le titre est une métaphore puissante : les Américains jouent encore au bowling, mais plus en équipe.
Limites : certains lui reprochent une nostalgie conservatrice. Le capital social peut aussi être exclusif (clubs fermés aux minorités).
TILLY Charles, La France conteste : De 1600 à nos jours, Fayard, 1986.
Origine : l'un des plus grands sociologues historiques du XXe siècle.
Utilité : retrace l'évolution des formes de contestation en France sur quatre siècles. Montre que la révolte a une histoire, des répertoires qui évoluent. Le concept de "répertoire de contention" est né ici.
Sur le journalisme d'investigation
HAMILTON James, Democracy's Detectives : The Economics of Investigative Journalism, Harvard University Press, 2016.
Origine : professeur de communication à Stanford.
Utilité : quantifie le "retour sur investissement" démocratique du journalisme d'enquête. Chaque dollar investi dans l'investigation produit des effets mesurables en termes de sanctions, de réformes, de transparence. Un plaidoyer chiffré pour le quatrième pouvoir.
Sur la littératie médiatique et informationnelle
HOBBS Renee, Digital and Media Literacy : Connecting Culture and Classroom, Corwin Press, 2011.
Origine : figure de proue de l'éducation aux médias aux États-Unis.
Utilité : propose des méthodes pédagogiques concrètes pour développer l'esprit critique face aux médias. Utile pour les enseignants et les éducateurs.
WARDLE Claire et DERAKHSHAN Hossein, Information Disorder : Toward an interdisciplinary framework for research and policy making, Conseil de l'Europe, 2017. - Disponible gratuitement en ligne.
Origine : rapport commandé par le Conseil de l'Europe.
Utilité : définit clairement les concepts de désinformation, mésinformation et malinformation. Une taxonomie utile pour sortir de la confusion. À lire en priorité pour comprendre les enjeux de l'"Information Disorder".
Encadré - réserves de circonstance sur les sources
Toute source, sans exception, mérite d'être lue en connaissant son contexte de production. Qui finance ? Qui publie ? Dans quel cadre institutionnel ? Quel est l'intérêt (matériel, symbolique, idéologique) de l'auteur à produire cette vérité plutôt qu'une autre ? Cette réserve s'applique aux sources académiques comme aux sources journalistiques ou militantes. Elle ne vise pas à tout invalider, mais à tout lire avec le regard critique qu'exige une épistémologie modeste. La vérité n'est pas une propriété, c'est un processus. Et ce processus exige de douter, y compris de ce que vous lisez ici.
Axe 3 - Les voies alternatives à la démocratie représentative
Théories de la démocratie participative et délibérative
BARBER Benjamin, Strong Democracy : Participatory Politics for a New Age, University of California Press, 1984.
Origine : théoricien politique américain. Livre fondateur.
Utilité : oppose à la démocratie "faible" (représentative, délégative) une démocratie "forte" fondée sur la participation directe des citoyens. Un classique qui a inspiré des générations de militants et de théoriciens.
BOOKCHIN Murray, Pour un municipalisme libertaire, Atelier de création libertaire, 2003.
Origine : théoricien anarchiste américain, inventeur du municipalisme libertaire.
Utilité : propose une démocratie écologique et libertaire fondée sur des communes auto-gérées confédérées. A directement inspiré l'expérience du Rojava (Kurdistan syrien).
Limites : l'expérience du Rojava, malgré son héroïsme, montre aussi les limites d'un tel modèle en temps de guerre et d'encerclement géopolitique.
BUGAULT Valérie
Origine : juriste française, spécialiste de la souveraineté populaire et des formes de démocratie directe locale. Ses travaux explorent les possibilités constitutionnelles de dépasser la démocratie représentative. Ses propositions rejoignent d'autres auteurs de cet axe sur le pouvoir local et la participation directe des citoyens.
CHOUARD Étienne
Origine : enseignant et blogueur français, devenu figure controversée de la critique de la démocratie représentative. A contribué à populariser les travaux académiques sur le tirage au sort (Manin, Sintomer) auprès d'un large public francophone.
Utilité : ses analyses sur le tirage au sort et sa critique de la Constitution européenne ont diffusé ces questions dans le débat public.
Limites : ses prises de position ultérieures et ses proximités avec des figures de l'extrême droite ont suscité des polémiques légitimes. La critique du système représentatif peut être instrumentalisée. À lire avec un regard critique - comme tout.
DRYZEK John, Deliberative Democracy and Beyond : Liberals, Critics, Contestations, Oxford University Press, 2000.
Origine : théoricien politique australien. Figure majeure de la démocratie délibérative.
Utilité : un panorama des théories de la délibération. Montre que la discussion publique, si elle est bien structurée, peut produire des décisions plus légitimes et plus rationnelles.
FISHKIN James, When the People Speak : Deliberative Democracy and Public Consultation, Oxford University Press, 2009.
Origine : professeur à Stanford. Inventeur du "sondage délibératif".
Utilité : propose et documente une méthode concrète - le sondage délibératif - où un échantillon représentatif de citoyens délibère sur un sujet et voit ses opinions évoluer. Une expérience fascinante de démocratie informée.
GRAEBER David, La Démocratie aux marges, Flammarion, 2014.
Origine : anthropologue anarchiste, figure d'Occupy Wall Street, décédé prématurément.
Utilité : montre que la démocratie n'est pas une invention occidentale, mais une pratique spontanée dans de nombreuses sociétés et dans les mouvements sociaux. Une bouffée d'air frais anthropologique contre l'idée que la démocratie représentative est l'horizon indépassable.
HABERMAS Jürgen, Droit et démocratie : Entre faits et normes, Gallimard, 1997.
Origine : le dernier grand philosophe vivant de l'École de Francfort. Une somme théorique.
Utilité : articule démocratie, droit et délibération dans un cadre théorique puissant. La référence philosophique pour penser la légitimité démocratique.
Limites : incroyablement dense et difficile d'accès. Réservé aux philosophes et aux très motivés.
MANIN Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 1996.
Origine : philosophe politique français, professeur à la New York University.
Utilité : une histoire intellectuelle magistrale qui montre que le tirage au sort était historiquement considéré comme plus démocratique que l'élection. Les révolutionnaires français et américains voyaient dans l'élection un outil aristocratique. Renverse notre compréhension de la démocratie.
SINTOMER Yves, Petite histoire de l'expérimentation démocratique : Tirage au sort et politique d'Athènes à nos jours, La Découverte, 2011.
Origine : politologue français, spécialiste de la démocratie participative.
Utilité : retrace la longue histoire du tirage au sort, d'Athènes aux conventions citoyennes contemporaines. Un complément concret au livre de Manin.
VAN REYBROUCK David, Contre les élections, Actes Sud, 2014.
Origine : écrivain et historien belge. Un best-seller international.
Utilité : un réquisitoire brillant et accessible contre le système électoral, plaidant pour le tirage au sort comme complément ou alternative. A popularisé le débat sur la démocratie délibérative. Lecture hautement recommandée pour commencer cet axe.
Les communs comme alternative
BOLLIER David, La Renaissance des communs : Pour une société de coopération et de partage, Charles Léopold Mayer, 2014.
Origine : essayiste et activiste américain, figure du mouvement des communs.
Utilité : documente des dizaines d'initiatives concrètes de gestion collective des ressources (logiciels libres, semences, espaces urbains). Montre que les communs ne sont pas une nostalgie médiévale mais une réalité contemporaine en expansion.
DARDOT Pierre et LAVAL Christian, Commun : Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014.
Origine : deux philosophes français. Un ouvrage théorique majeur.
Utilité : repense le concept de commun comme principe politique, pas seulement comme ressource. Propose une alternative au capitalisme et à l'étatisme. Dense mais puissant.
HOLLOWAY John, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Syllepse, 2008.
Origine : philosophe marxiste libertaire irlandais, exilé au Mexique. Livre culte des mouvements altermondialistes.
Utilité : une réflexion radicale sur la manière de transformer la société sans passer par la conquête de l'État, toujours source de reproduction de la domination. Le sous-titre dit tout : "Le sens de la révolution aujourd'hui". Zapatistes en toile de fond.
OSTROM Elinor, Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boeck, 2010.
Origine : prix Nobel d'économie 2009. Elle a brisé un plafond de verre.
Utilité : documente empiriquement, sur des décennies et des continents, que des communautés ordinaires sont capables de gérer collectivement des ressources sans les privatiser ni les étatiser, contrairement à ce que prétendait la "tragédie des communs". Un travail scientifique qui est une arme politique.
Les alternatives économiques
LATOUCHE Serge, Petit traité de la décroissance sereine, Mille et une nuits, 2007.
Origine : économiste français, figure de proue de la décroissance.
Utilité : une introduction accessible et percutante à l'idée qu'une société fondée sur la croissance infinie est une impasse écologique et anthropologique. Propose une sortie de la religion de la croissance.
LÖWY Michael, Écosocialisme : L'alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Mille et une nuits, 2011.
Origine : sociologue marxiste franco-brésilien. Un pont entre écologie et socialisme.
Utilité : soutient que la lutte écologique et la lutte anticapitaliste sont inséparables. Une alternative à l'écologie de marché et aux fausses solutions technocratiques.
Encadré - Expériences alternatives documentées (pour passer de la théorie à la pratique)
- Suisse - démocratie semi-directe avec référendums d'initiative populaire. Expérience longue et documentée. Mais vous en avez mesuré les limites ces dernières décennies : votations sur l'interdiction des minarets, mise en œuvre timide de l'initiative "contre les rémunérations abusives". Tout système se fissure, notamment à partir de compromissions et de perversions internes, ou induites de l'extérieur.
- Islande 2010-2013 - processus constituant participatif après la crise financière. Résultats mitigés mais instructifs : le parlement a finalement enterré le projet de constitution citoyenne.
- Zapatistes, Chiapas - autonomie municipale depuis 1994. Documentée par plusieurs chercheurs. Une expérience de démocratie autochtone en résistance.
- Kerala, Inde - planification participative décentralisée. Analysée notamment par Patrick Heller. Une tentative de démocratie de base à grande échelle.
- Mondragón, Pays Basque - coopératives ouvrières à grande échelle. Modèle économique alternatif étudié mondialement. Ses tensions actuelles (salariat déguisé dans les filiales à l'étranger) sont aussi instructives que ses succès.
- Budget participatif de Porto Alegre - expérience pionnière de participation citoyenne aux décisions budgétaires, née au Brésil, imitée dans le monde entier avec des succès variables.
Index thématique
CAPTURE DÉMOCRATIQUE
→ Articles 2, 3, 4
→ Acemoglu/Robinson, Crouch, Gilens, Stigler, Stiglitz
RHÉTORIQUE POLITIQUE
→ Articles 1, 5
→ Entman, McCombs, Chomsky/Herman
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES
→ Articles 4, 8
→ Piketty, Stiglitz, Zucman, Harvey
CONTRE-POUVOIRS
→ Articles 6, 11
→ Dahl, Diamond, Levitsky/Ziblatt
POPULISME
→ Article 7
→ Mudde/Kaltwasser (dans la bibliographie complémentaire), Barber
MOUVEMENTS SOCIAUX
→ Article 9
→ McAdam/Tarrow/Tilly, Keck/Sikkink, Tilly
DÉSINFORMATION ET MÉDIAS
→ Articles 3, 10
→ Wardle/Derakhshan, Hobbs, Chomsky/Herman, McChesney
ALTERNATIVES DÉMOCRATIQUES
→ Articles 12, 13
→ Van Reybrouck, Sintomer, Ostrom, Fishkin, Manin, Bookchin, Chouard, Bugault, Graeber, Holloway
COMMUNS ET ALTERNATIVES ÉCONOMIQUES
→ Article 12
→ Ostrom, Bollier, Dardot/Laval, Latouche, Löwy
Fin de la bibliographie - et de la série "démocraties sous pression"
Cette bibliographie est un point de départ, pas une fin. Chaque livre cité ouvre sur d'autres livres, d'autres articles, d'autres débats. L'esprit libre que vous êtes saura y naviguer, y butiner, y forger sa propre synthèse. Et se méfier, toujours, de ceux qui prétendent détenir la vérité - y compris de l'auteur de cette série. La démocratie, si elle survit, sera l'œuvre de ceux qui doutent, pas de ceux qui croient.
1 - La rhétorique des droites radicales contemporaines
2 - Les mécanismes de capture démocratique
3 - La concentration de la propriété médiatique
4 - les cycles historiques d'accumulation financière
5 - La production des leurres rhétoriques
6 - Les contre-pouvoirs démocratiques sous pression
7 - Populisme et démocratie
8 - Les inégalités économiques et la démocratie
9 - Les mouvements sociaux et la démocratie
10 - La désinformation et la qualité du débat démocratique
11 - Les résistances démocratiques
12 - Vers une démocratie de qualité ?