
Dans l'immense asile psychiatrique appelé Israël, un secteur est en plein développement : celui des études cliniques sur la santé mentale. Seule une maladie nationale échappe à ces études : le trouble de stress pré-traumatique (TSPrT), une forme particulière d'anxiété anticipatoire qui, pour le moment, n'est pas répertoriée comme catégorie clinique.
Fausto Giudice
*
par Gideon Levy
Un·e Israélien·ne sur cinq présente des symptômes post-traumatiques, ainsi qu'une forte augmentation des troubles obsessionnels compulsifs (TOC), de la dépression et des addictions. "Nous faisons face à une situation chronique où le pays génère tellement de facteurs de stress qu'une grande partie de la population ne peut pas se rétablir", explique un expert.
À l'approche de chaque Jour de l'Indépendance, le Bureau central des statistiques publie les chiffres de la population israélienne. Un nombre bien moins célébratoire, ni systématiquement étudié ni officiellement rapporté, est celui des habitants souffrant de détresse mentale sévère. Ce chiffre semble aujourd'hui atteindre des millions de personnes - des gens qui ne sont ni correctement comptés, ni correctement soignés.
Depuis le 7 octobre 2023, Israël est devenu une nation en détresse. De nombreuses études montrent des effets graves parmi les groupes vulnérables, notamment une augmentation de la dépression post-partum, une dépression et une anxiété accrues chez les survivants de la Shoah [nombre estimé : 110 000, NdT], une anxiété plus élevée chez les enfants autistes et une aggravation des symptômes chez les personnes atteintes de fibromyalgie.
Mais alors que la guerre s'est prolongée, il est devenu clair que l'ensemble de la population est, en réalité, un groupe à risque. Lorsqu'on examine l'ensemble des résultats, un tableau effrayant se dessine : une grande partie des Israéliens souffrent de niveaux cliniques de détresse mentale.
"Nous arrivons à un point où la plupart des gens ne sont plus résilients - ils sont touchés", déclare Eyal Kalanthroff du département de psychologie de l'Université hébraïque de Jérusalem. "Cela fait partie du coût de la guerre, et il faut le dire clairement. Le public mérite de comprendre les conséquences à long terme".
Le professeur Kalanthroff est spécialiste des troubles obsessionnels compulsifs. Six mois après l'attaque du 7 octobre, il a entrepris d'évaluer son impact sur les habitants des communautés proches de la bande de Gaza. Les résultats étaient frappants : environ un tiers présentaient une très forte probabilité de développer un TOC.
"Le symptôme le plus courant était la vérification compulsive", dit-il. "Même après que les gens ont été évacués vers des hôtels près de la mer Morte, ils n'arrêtaient pas de vérifier les portes et les fenêtres à plusieurs reprises. Pas une vérification rapide, mais un comportement qui durait une heure par jour ou plus - souvent trois à quatre heures". D'autres symptômes incluaient un lavage des mains excessif, un nettoyage et un rangement excessifs, parfois aussi pendant des heures chaque jour.
Son étude incluait également un groupe témoin n'ayant pas été directement exposé au traumatisme. Parmi eux, le taux de TOC était de 7%. À l'échelle mondiale, la prévalence est généralement inférieure à 2%. "Sept pour cent, c'est un chiffre insensé", dit Kalanthroff. Des enquêtes de suivi sur un échantillon représentatif de la population, menées tous les six mois, ont montré que ce taux est resté inchangé.
Sept pour cent de la population israélienne représentent des centaines de milliers de personnes - l'équivalent d'environ huit sièges et demi à la Knesset. Que leur arrivera-t-il lorsque la guerre prendra enfin fin ?
"C'est une maladie grave et chronique", explique le professeur. "Elle peut être traitée, mais de nombreuses personnes continueront à lutter pendant des années. Même si tout devenait calme du jour au lendemain et que nous nous transformions en Suisse, cela ne disparaîtrait pas pour autant".
Une autre fenêtre sur l'état mental du pays provient d'une source inattendue : les eaux usées. Ariel Kushmaro de l'Université Ben Gourion suit les niveaux d'hormones de stress, de caféine, de nicotine et de médicaments contre l'anxiété dans les eaux usées. Ses recherches ont commencé peu avant le 7 octobre, fournissant une base de référence rare pour la comparaison.
Après le déclenchement de la guerre, les données ont montré une forte augmentation de la consommation de ces substances : par rapport à septembre 2023, les niveaux de caféine ont augmenté d'environ 425%, tandis que la consommation de cigarettes a doublé. La preuve la plus forte du niveau de stress de la population vient du corps lui-même. Les niveaux de cortisol, une hormone libérée en réponse au stress et associée à l'hypertension artérielle et aux lésions cardiaques, ont augmenté d'environ 50%. "Cela nous indique que la réponse était profonde et physiologique - pas seulement un changement d'habitudes", souligne le professeur Kushmaro.
Parallèlement, les chercheurs ont mené d'autres enquêtes dans les villes surveillées. "Nous avons constaté que 20 à 30% des personnes interrogées présentaient des symptômes post-traumatiques", dit-il. "Il y a donc une certaine corrélation entre ces résultats et ce que nous voyons dans les eaux usées".
Le traumatisme a été l'un des sujets les plus étudiés par les universitaires depuis le 7 octobre.
"Le SSPT est une affection dynamique", dit Yuval Neria, professeur de psychologie médicale à l'Université Columbia. "Environ la moitié des personnes qui en souffrent se rétablissent en un an, c'est pourquoi les études à long terme sont essentielles".
Une étude a également commencé environ un mois avant la guerre, dans le cadre d'un effort visant à examiner les niveaux de stress liés à la réponse des Israéliens à la réforme judiciaire du gouvernement. À ce moment-là, environ 16% des personnes interrogées présentaient des symptômes compatibles avec un SSPT. Un mois après le 7 octobre, ce chiffre est passé à 29%. Deux ans plus tard, il s'est stabilisé à environ 20%.
Le professeur Yossi Levi-Belz du Centre d'étude du suicide et de la douleur mentale de l'Université de Haïfa, qui dirige cette étude, note que "16% de SSPT, c'est très élevé. Cela signifie que nous sommes entrés en guerre dans un état très fragile, les nerfs du public étant déjà à vif à cause du coup d'État de régime. Vingt pour cent peut ne pas sembler beaucoup plus élevé que 16%, mais c'est bien plus élevé que les 5 à 6% généralement observés dans les pays industrialisés. Nous faisons face à une situation chronique où le pays génère tellement de facteurs de stress qu'une grande partie de la population ne peut pas se rétablir".
Dans une recherche récente menée fin mars sur un échantillon représentatif de sujets, 95% d'entre eux ont signalé au moins un symptôme associé à une détresse liée à un traumatisme. Globalement, 21% présentaient des symptômes au-dessus du seuil clinique - soit plus du double du taux d'avant le 7 octobre.
"C'est un indicateur de risque significatif", dit Yael Lahav, qui dirige le Laboratoire de recherche sur les traumatismes psychologiques de l'Université de Tel-Aviv et qui a mené cette étude. "Nous savons que 50 à 80% des personnes présentant des symptômes de niveau clinique peu après un traumatisme peuvent développer un SSPT. Si ces symptômes ne sont pas traités précocement, le risque augmente - et actuellement, les listes d'attente pour les soins sont exceptionnellement longues, en partie parce qu'il n'y a tout simplement pas assez de spécialistes du traumatisme".
Peut-on déjà identifier les conséquences d'une exposition généralisée à un traumatisme ?
Prof. Lahav : "En ce moment, les gens sont encore en mode survie. Ce n'est que lorsque cette période prendra fin que nous pourrons évaluer clairement le coût total. Les personnes atteintes de SSPT souffrent de graves déficiences dans leur fonctionnement quotidien, et il en va de même pour celles qui présentent des symptômes post-traumatiques importants, même si elles n'atteignent pas le seuil clinique. C'est une affection qui n'affecte pas seulement les individus, mais la société dans son ensemble, et elle représente un fardeau économique important. J'espère qu'il y aura un plan national structuré pour traiter les personnes touchées, même si cela ne semble pas se faire pour le moment".
Natal, une organisation à but non lucratif qui fournit un soutien psychologique aux victimes de la guerre et du terrorisme, a tenté de quantifier l'impact économique d'un traumatisme généralisé. Dans un rapport publié en janvier, elle a estimé le coût pour l'économie à 100 milliards de shekels (environ 30 milliards d'€) par an. Sur ce montant, 40 milliards représentent le coût direct de la réduction de la capacité de travail et des traitements pour des centaines de milliers de personnes, tandis que le reste provient d'effets indirects tels que l'augmentation des accidents, de la violence, des addictions et des maladies graves liées au post-traumatisme. Les coûts devraient persister et augmenter sur une période d'au moins cinq ans, atteignant peut-être un total d'environ un demi-billion de shekels [146 milliards d'€].
"Nous avons utilisé des calculs très conservateurs", explique le Dr Yifat Reuveni, économiste et responsable du département de recherche de Natal. "Depuis la publication du rapport, nous avons reçu des données supplémentaires et il y a eu aussi une seconde guerre avec l'Iran. Il est clair qu'en réalité, les coûts seront beaucoup plus élevés".
Tous les chercheurs interrogés par Haaretz soulignent que les effets mentaux de la guerre ne disparaîtront pas une fois tous les combats terminés. L'une des conditions les plus difficiles à surmonter est l'addiction.
Le Centre israélien de l'addiction (ICA) suit les schémas d'addiction en Israël depuis environ huit ans. Au début de son étude, un Israélien sur dix déclarait une consommation problématique de substances ou une addiction, contre environ un sur sept dans les pays industrialisés. Pendant la pandémie de COVID-19, le taux en Israël est passé à un sur sept, et pendant la guerre, il est monté à un sur quatre - parmi les taux les plus élevés du monde. Parmi les personnes présentant des symptômes post-traumatiques, le chiffre est d'une sur deux ; parmi les personnes évacuées de leur domicile et les jeunes adultes de 18 à 26 ans, d'un sur trois.
"Nous devons nous rappeler à quel point l'addiction est destructrice", dit Shauli Lev-Ran, cofondateur et directeur académique de l'ICA. "Elle nuit au corps, à l'esprit et, en fin de compte, à la société dans son ensemble".
Combien de ceux qui consomment des substances de manière problématique sont réellement dépendants ?
Prof. Lev-Ran : "Diagnostiquer une dépendance nécessite une évaluation clinique et des ressources importantes - ce n'est pas quelque chose que l'on peut déterminer avec de simples questionnaires. Cela signifie que nous n'avons pas de données précises sur la façon dont les taux de dépendance eux-mêmes ont changé. L'utilisation problématique fait référence à un comportement qui cause des dommages sociaux, professionnels ou académiques et implique des difficultés à contrôler l'impulsion de consommer. Nous savons qu'environ 20 à 25% des personnes qui consomment des substances de manière problématique finissent par développer une dépendance. Mon estimation est que plus de 5% de la population lutte actuellement contre une dépendance, contre environ 3% avant le 7 octobre".
À quoi peut-on s'attendre après la guerre ?
"Six mois après le début de la guerre, les symptômes post-traumatiques ont commencé à s'atténuer quelque peu, mais la consommation problématique de substances, non. Une fois que les gens ont pris l'habitude d'utiliser des substances pour réguler leurs émotions négatives, ce schéma a tendance à persister même après que le déclencheur initial s'est estompé".
Lev-Ran n'est cependant pas totalement pessimiste : "C'est une opportunité d'aligner le traitement des addictions en Israël sur les normes des pays avancés. Actuellement, nous sommes à la traîne, mais cet écart peut être comblé. Si nous ne répondons pas à l'échelle qu'exige ce problème, le résultat sera quelque chose dont nous regretterons pendant des générations".
Le sommeil est l'un des mécanismes naturels du corps pour faire face au traumatisme. Mais pour de nombreux Israéliens, ce mécanisme a également été perturbé. Alex Gileles-Hillel, spécialiste des troubles du sommeil à la faculté de médecine de l'Université hébraïque, suit les habitudes de sommeil en Israël depuis le 7 octobre, en menant des enquêtes tous les six mois sur des échantillons représentatifs d'environ 1000 personnes. Avant le 7 octobre, environ 5% de la population souffrait d'insomnie clinique, dont 1% d'insomnie sévère et 4% de symptômes modérés. À la fin de 2025, le point de données le plus récent, ce chiffre était passé à 28% - 7% sévère et 21% modérée.
L'insomnie est définie comme une affection chronique durant au moins trois mois, avec des perturbations du sommeil survenant plus de trois nuits par semaine et entraînant une altération du fonctionnement. Elle est associée à la dépression, à l'anxiété et à un risque plus élevé d'obésité, de diabète, de maladies cardiaques, de cancer et d'accidents de la route.
Les gens recommenceront-ils à dormir normalement après la guerre ?
Prof. Gileles-Hillel : "Il est difficile de dire combien de personnes continueront à souffrir d'insomnie lorsque les choses se calmeront. Il n'y a tout simplement pas d'étude de cas comparable".
Il y a peut-être une consolation dans le fait qu'à côté d'innovations comme l'irrigation goutte à goutte, les clés USB et le Dôme de fer, Israël pourrait également apporter autre chose au monde : un environnement de recherche unique, bien que troublant.
"Dans un sens, c'est la première fois qu'un pays entier fonctionne comme une sorte de laboratoire du sommeil, avec des outils pour mesurer les habitudes de sommeil dans l'ensemble de la population".
De son côté, Kalanthroff note que les chercheurs ont longtemps débattu pour savoir si un traumatisme augmente la probabilité de TOC. "C'était une question ouverte, car on ne peut pas exposer éthiquement un groupe à un traumatisme et pas un autre", dit-il. "Le 7 octobre a exactement fait cela".
Dans des endroits comme Gaza ou le Darfour, des populations entières subissent également des traumatismes, mais il y est difficile de séparer les effets du traumatisme des conditions de vie plus larges.
Kalanthroff : "Le 7 octobre a créé une opportunité rare d'étudier une population exposée à un traumatisme sévère, mais sans les mêmes niveaux de privation observés ailleurs, comme le manque d'accès aux soins de santé ou la faim extrême".
La communauté scientifique mondiale a suivi de près l'impact psychologique des événements récents sur les Israéliens. Michal Cohen du Centre israélien de l'addiction et de la santé mentale (une collaboration entre le centre de l'addiction et l'Université hébraïque) a compilé les études publiées dans des revues internationales au cours des deux années précédant octobre 2025. Elle n'en a pas identifié moins de 2000.
"Une vague encore plus grande est attendue en 2026 et 2027", déclare le Dr Cohen, "alors que les chercheurs termineront leurs analyses".
Certains soutiennent que l'accent intense mis sur les dommages psychologiques est défaitiste et affaiblit le moral du public, mais Kalanthroff rejette fermement ce point de vue : "C'est le contraire, et cela repose sur des connaissances professionnelles, non sur l'idéologie. Tous les spécialistes du domaine savent que dire aux gens qui luttent :"Tu es fort, la nation est forte", aggrave en fait les choses. Ce qui aide, c'est de reconnaître la difficulté, de la comprendre et d'y répondre. C'est ce qui renforce à la fois les individus et la société".
"Le nombre de blessés et de morts est visible pour tout le monde, et les dépenses de sécurité sont reconnues comme un coût de la guerre", dit Reuveni, l'économiste. "Le coût psychologique est beaucoup plus difficile à mesurer. Mais il est réel, et ce n'est qu'en le reconnaissant que nous pouvons commencer à comprendre le vrai prix de la guerre".
source : Haaretz via Fausto Giudice