
Par Franck Pengam, le 9 mai 2026
- Gideon Levy, éditorialiste israélien au quotidien Haaretz, affirme dans une tribune que le sionisme était dès l'origine fondé sur une logique de suprématie, et non qu'il aurait dérapé en cours de route.
- L'article oppose la thèse de Levy à celle de l'historien Omer Bartov, dont le livre 'Israel : What Went Wrong?' postule au contraire qu'un projet initialement légitime s'est progressivement perverti, révélant une fracture profonde entre intellectuels critiques d'Israël.
- L'article souligne qu'un général de l'armée israélienne a publiquement reconnu l'existence de règles d'ouverture du feu différentes selon qu'il s'agit de Palestiniens ou de colons juifsen Cisjordanie, illustrant une asymétrie institutionnalisée.
- Levy décrit une solitude politique et intellectuelle qui précède largement l'ère Netanyahu-Ben-Gvir, suggérant que le débat sur les fondements du sionisme dépasse la critique du gouvernement actuel.
- Est-il possible, dans l'espace public israélien ou international, de débattre des fondements d'un État sans que ce débat soit immédiatement perçu comme une menace existentielle ?
Gideon Levy, éditorialiste au quotidien israélien Haaretz, connu pour ses prises de position critiques envers la politique israélienne, publie une tribune au titre sans ambiguïté : le sionisme ne s'est pas trompé de chemin en cours de route, il était, dès l'origine, bâti sur une logique de suprématie. Cette affirmation, formulée par un citoyen israélien qui se dit lui-même anti-sioniste, mérite qu'on s'y arrête, non pour l'approuver ou la rejeter d'emblée, mais pour en mesurer la portée analytique et les implications géopolitiques réelles.
La thèse centrale de Levy est formulée sans détour :
"Le sionisme, dans sa base, est la croyance en la suprématie juive entre le Jourdain et la Méditerranée, et tout comme n'importe quelle autre idéologie qui souscrit à la suprématie raciale, nationale ou religieuse, il est illégitime".
Cette définition est délibérément provocatrice dans le contexte israélien. Levy le reconnaît lui-même : être israélien et anti-sioniste est perçu dans son pays comme une trahison, une hérésie privée de toute légitimité. Et il prend soin de préciser que ce rejet ne date pas des années Netanyahu-Ben-Gvir, il remonte au vieux parti travailliste Mapai, à l'époque dite "dorée" de l'État hébreu.
Une critique qui dépasse le débat intérieur israélien
Ce qui rend cette tribune analytiquement intéressante, ce n'est pas l'anathème idéologique qu'elle jette, mais le diagnostic structurel qu'elle sous-tend. Levy ne dit pas que le sionisme a dérapé sous l'effet de la colonisation de la Cisjordanie, de la montée des partis nationalistes religieux ou des décennies d'occupation. Il dit que le projet lui-même contenait, dès sa conception, une logique d'exclusion d'une autre population sur le même territoire.
C'est précisément ce que conteste Omer Bartov, historien de renom et spécialiste du génocide, dont le récent ouvrage 'Israel: What Went Wrong?' ('Israël : qu'est-ce qui a mal tourné ?'), présenté fin avril près de Boston, postule au contraire que quelque chose s'est dévoyé dans le projet sioniste. Le titre même du livre implique qu'il y avait une trajectoire originelle potentiellement juste, qui a ensuite été pervertie. Levy, lui, refuse cette grille. Pour lui, poser la question "qu'est-ce qui a mal tourné" revient à présupposer qu'il y avait un point de départ moralement acceptable.
Ce désaccord entre deux intellectuels critiques d'Israël, l'un diasporique, l'autre citoyen israélien, n'est pas anecdotique. Il traduit une fracture profonde dans la façon dont on peut analyser le conflit israélo-palestinien : s'agit-il d'une dérive conjoncturelle d'un projet politique légitime, ou d'une conséquence logique d'une idéologie fondatrice ? La réponse à cette question détermine entièrement les solutions envisageables.
La souveraineté comme prisme d'analyse
D'un point de vue réaliste, la question n'est pas de savoir si le sionisme est "légitime" au sens moral du terme : les États ne se fondent pas sur des certificats de vertu, ils se fondent sur des rapports de force, des migrations, des guerres et des reconnaissances diplomatiques. Ce qui importe analytiquement, c'est de comprendre ce que signifie la coexistence de deux peuples qui revendiquent leur souveraineté sur le même espace géographique, et comment les structures institutionnelles mises en place depuis 1948 gèrent, ou ne gèrent pas, cette tension.
Or Levy soulève un point que le réalisme ne peut pas éluder : si un système politique, quel qu'il soit, organise structurellement des droits différenciés selon l'appartenance nationale ou ethnique sur un même territoire, cette asymétrie crée une instabilité durable. Non pas parce qu'elle violerait un principe abstrait de justice universelle, mais parce qu'elle génère des résistances, des violences et une impossibilité croissante de tout équilibre stable. C'est là une observation de mécanique politique, pas un jugement moral.
L'argument de Levy sur la "suprématie" renvoie précisément à cette réalité structurelle. Le fait qu'un général de l'armée israélienne ait récemment admis publiquement l'existence de règles d'ouverture du feu différentes selon qu'il s'agit de Palestiniens ou de colons juifs en Cisjordanie, information rapportée par d'autres publications, illustre que cette asymétrie n'est pas une métaphore idéologique : elle est opérationnelle, codifiée, institutionnalisée.
Levy reconnaît lui-même le caractère marginal de sa position en Israël. Il n'en tire pas de satisfaction nihiliste : il décrit une solitude politique et intellectuelle qui, dit-il, existait déjà avant que Netanyahu ne concentre les pouvoirs et qu'Itamar Ben-Gvir n'entre au gouvernement. Cela suggère que le débat sur les fondements du projet sioniste ne se réduit pas à une critique des excès conjoncturels du gouvernement actuel, mais touche à des questions antérieures, plus profondes, que la société israélienne elle-même peine à formuler sans les qualifier immédiatement de trahison.
La vraie question que pose cette tribune, au-delà de la polémique qu'elle ne manquera pas de susciter, est peut-être celle-ci : est-il possible, dans l'espace public israélien ou international, de débattre des fondements d'un État sans que ce débat soit immédiatement traité comme une menace existentielle ? Et si ce débat reste impossible, qu'est-ce que cela révèle sur la robustesse, ou la fragilité, de cet édifice politique ?
