10/05/2026 ssofidelis.substack.com  11min #313425

Le pacte suicidaire de l'Amérique

Live or DIY - par Mr. Fish

Par  Chris Hedges, le 8 mai 2026

Les civilisations, comme l'a si bien démontré l'historien Arnold J. Toynbee, "meurent de suicide, pas assassinées". Elles s'effondrent de l'intérieur. Elles sont la proie d'une dégénérescence morale, sociale et spirituelle. Elles sont accaparées par une classe dirigeante parasitaire. Les institutions démocratiques se paralysent. La population s'appauvrit, la richesse est canalisée vers le haut, vers la classe dirigeante, et la coercition devient la principale forme de contrôle.

Notre course suicidaire a commencé bien avant que Donald Trump et sa cour hétéroclite de bouffons, de flagorneurs, d'escrocs et de fascistes christiques n'accaparent les rênes du pouvoir. Elle remonte à l'époque où la classe dirigeante, en particulier sous les administrations Reagan et Clinton, s'est mise à exploiter le pays et l'empire à des fins personnelles.

Ce genre d'individus ont un nom : des traîtres.

Ces traîtres, confortablement installés aux commandes des deux partis au pouvoir, nous ont lentement dépouillés de nos biens et notre pouvoir. Ils ont eu recours à la ruse, au mensonge et à la corruption légalisée. Ils ont feint d'honorer la politique électorale, les freins et contrepoids, la liberté de la presse et l'État de droit tout en sapant chacun de ces fondements démocratiques. Cet ancien système, aussi imparfait fût-il, a été éviscéré. Il a été livré aux amoraux et aux imbéciles - regardez la Cour suprême ou le Congrès - prêts à se plier aux volontés de la classe des milliardaires.

Armées de milliards par l'ennemi mortel du demos - les oligarques et les grandes entreprises -, les élites politiques, républicaines et démocrates, ont détruit la carrière des politiciens qui opposaient résistance. Elles ont  écrasé les syndicats. Elles ont  mis sur liste noire les journalistes honnêtes et  concentré les médias entre les mains d'une poignée de grandes entreprises et d'oligarques. Elles ont  supprimé les réglementations qui freinaient la cupidité débridée et protégeaient la population contre les entreprises prédatrices et les poisons environnementaux. Elles ont adopté des lois instaurant un  boycott fiscal de facto pour les riches - Trump est célèbre pour  n'avoir payé aucun impôt fédéral sur le revenu pendant les 10 des 15 années précédant sa présidence - tout en dépouillant le pays de son industrie et en  jetant au chômage quelque 30 millions de personnes. Les richesses ne se créent plus par la production ou la fabrication. Elles proviennent de la manipulation des cours boursiers et des matières premières, et de l'imposition d'un asservissement par dette écrasant pour les citoyens.

Ces parasites  ont réduit ou supprimé les programmes sociaux,  militarisé la police,  construit le plus grand système carcéral au monde et  injecté des fonds dans une industrie de la guerre hypertrophiée et hors de contrôle. Le socialiste et homme politique allemand Karl Liebknecht, à la veille de la folie suicidaire de la Première Guerre mondiale,  qualifiait les impérialistes allemands d'"ennemi intérieur". Nos dirigeants, cet ennemi intérieur, ont déclenché une série de guerres vaines qui ont affaibli l'hégémonie mondiale de l'empire et ont déversé des milliers de milliards de dollars d'argent public sur leurs comptes bancaires. L'Iran en est l'exemple le plus récent.

Trump n'est pas une exception. Il est l'expression brute et sans fard de ce pacte suicidaire. Il ne prétend pas que le système dont il a hérité fonctionne bien. Il ment sans finesse. Il s' enrichit sans vergogne, lui et sa famille. Il s'exprime dans un langage grossier et vulgaire. Il démantèle tout organisme gouvernemental dédié au bien collectif, y compris l' Agence de protection de l'environnement, le  ministère de l'Éducation et le  Service postal américain. Mais il incarne ce qui l'a précédé, sans toutefois en avoir la façade libérale.

"Trump n'est pas une exception" ai-je écrit dans " America: The Farewell Tour" :

"Il est la face grotesque d'une démocratie défaillante. Trump et sa coterie de milliardaires, de généraux, d'imbéciles, de fascistes chrétiens, de criminels, de racistes et de pervers jouent le rôle du clan Snopes dans certains  romans de William Faulkner. Les Snopes ont comblé le vide du pouvoir dans le Sud décadent et ont impitoyablement ravi le contrôle aux élites aristocratiques dégénérées, d'anciens esclavagistes. Flem Snopes et sa famille élargie - qui comprend un meurtrier, un pédophile, un bigame, un pyromane, un homme handicapé mental qui copule avec une vache, et un parent qui vend des billets pour assister à cette bestialité - sont des représentations fictives de la racaille désormais élevée au plus haut niveau du gouvernement fédéral. Ils incarnent la dépravation morale provoquée par ce capitalisme débridé".

Les dossiers Epstein, qui donnent un aperçu de la dégénérescence de notre classe dirigeante, ne concernaient pas seulement Trump, mais aussi l'ancien président américain Bill Clinton - qui aurait fait un voyage en Thaïlande avec Epstein - le prince Andrew, le fondateur de Microsoft et milliardaire Bill Gates, le milliardaire gestionnaire de fonds spéculatifs Glenn Dubin, l'ancien gouverneur du Nouveau-Mexique Bill Richardson, l'ancien secrétaire au Trésor et ancien président de l'université de Harvard Larry Summers, le psychologue cognitif et auteur Stephen Pinker,  l'avocat d'Epstein et sioniste convaincu Alan Dershowitz, le milliardaire et PDG de Victoria's Secret Leslie Wexner, l'ancien banquier de Barclays Jes Staley, l'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak, le magicien David Copperfield, l'acteur  Kevin Spacey, l'ancien directeur de la CIA William Burns, le magnat de l'immobilier Mort Zuckerman, l'ancien sénateur du Maine George Mitchell et le producteur hollywoodien honni et violeur condamné Harvey Weinstein. Ils gravitaient tous autour des bacchanales perpétuelles d'Epstein.

Anand Giridharadas, auteur de " Winners Take All: The Elite Charade of Changing the World", note que le cercle d'hommes puissants, et d'une poignée de femmes autour d'Epstein, est emblématique d'une caste privilégiée dépourvue d'empathie face à la souffrance et aux abus, qu'il s'agisse de violences sexuelles, y compris sur des enfants, des krachs financiers qu'ils orchestrent, des guerres qu'ils soutiennent, des addictions et des overdoses qu'ils cautionnent, des monopoles qu'ils protègent, des inégalités qu'ils exacerbent, de la crise du logement dont ils tirent profit et des technologies intrusives contre lesquelles ils refusent de protéger la population :

Les gens ont raison de penser que, comme le révèlent les e-mails, il existe une aristocratie méritocratique très fermée à la croisée du gouvernement et des affaires, du lobbying, de la philanthropie, des start-ups, du monde universitaire, de la science, de la haute finance et des médias, qui privilégie trop souvent ses privilèges plutôt que l'intérêt général. Il est en effet légitime de s'indigner des innombrables secondes chances accordées aux membres de ce groupe alors que tant d'Américains sont privés de chance tout court. Ils ont raison de penser que leurs appels à l'aide sont souvent ignorés, qu'ils soient expulsés, escroqués, hypothéqués, dépassés par l'intelligence artificielle - ou, pire encore, violés.

"Les e-mails d'Epstein", écrit Giridharadas, "brossent globalement un portrait accablant du fonctionnement de notre société et de ceux pour qui elle est censée fonctionner. Cette affirmation n'a rien d'extrême. C'est la façon dont cette élite fonctionne qui l'est.

"Si l'élite au pouvoir de l'ère néolibérale demeure mal comprise", poursuit-il,"c'est peut-être parce qu'il ne s'agit pas seulement d'une élite financière ou d'une élite cultivée, d'une élite nobiliaire, d'une élite politique ou d'une élite créatrice de mythes. Elle embrasse toutes ces catégories, pour son profit et convaincue de ses nobles intentions.

"Ces individus", nous rappelle Giridharadas, "jouent dans la même équipe. À l'antenne, ils s'affrontent parfois. Ils défendent des politiques divergentes. Certains membres du réseau expriment leur angoisse face aux agissements de leurs pairs. Mais les e-mails dépeignent un groupe dont la priorité absolue reste leur appartenance à la classe qui décide du sort du monde. Lorsque les valeurs entrent en conflit avec l'appartenance au réseau, c'est le réseau qui l'emporte".

Vous pouvez voir mon interview avec Giridharadas  ici.

Le système tout entier est corrompu. Et il ne se réformera pas de lui-même.

Le Parti démocrate a trouvé un nouveau thème de campagne : la  réduction des impôts pour remporter les élections de mi-mandat de cette année. Il désignera sans aucun doute un nouveau candidat à la présidence insipide, sans programme et partisan du génocide. Les donateurs démocrates ont  injecté la somme astronomique de 1,5 milliard de dollars dans la campagne présidentielle abrégée de 15 semaines de Kamala Harris,  portée par des célébrités. En deux décennies, elle est la première candidate démocrate à la présidence à avoir perdu le vote populaire national et été  battue dans tous les États clés.

Le Parti démocrate n'est pas un parti politique fonctionnel. C'est un mirage institutionnel. Ses membres peuvent, au mieux, sélectionner des candidats préapprouvés et jouer les faire-valoir lors de conventions et de rassemblements scénarisés. Les membres du parti n'ont aucune influence sur sa politique interne.

Plus les signes du déclin de l'empire sont évidents, comme en témoigne la débâcle de Trump au Moyen-Orient, plus la population, désorientée, s'enferme dans un monde imaginaire, un monde où la dure réalité et les faits déplaisants sont absents.

Au crépuscule d'une civilisation, les populations se complaisent dans une arrogance illusoire et vantent les mérites de vertus factices. Elles cherchent des boucs émissaires à qui imputer leurs échecs : musulmans, sans papiers, Mexicains, Afro-Américains, féministes, intellectuels, artistes et dissidents.

La pensée magique et le mythe de l'exceptionnalisme américain dominent le discours public et sont enseignés dans les écoles. L'art et la culture sont réduits au kitsch nationaliste. Même en pleine crise environnementale, les sciences sont  écartées. Les disciplines culturelles et intellectuelles qui nous ont permis de voir le monde à travers le regard de l'autre, de développer notre empathie, notre empathie et notre compassion, sont supplantées par une hypervirilité et un hypermilitarisme caricaturaux et barbares.

Trump correspond à merveille à ces derniers soubresauts. Il n'est ni un monstre ni une aberration. Il est l'incarnation même de notre folie pathologique.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com