10/05/2026 elucid.media  2min #313428

« Les gestes de la solidarité sont de plus en plus criminalisés » - Sophie Djigo

Par  Laurent Ottavi

La solidarité fait l'objet de diverses falsifications, et la véritable a tendance à être de plus en plus criminalisée. C'est ce que soutient Sophie Djigo, directrice de programme de recherche au Collège international de philosophie et fondatrice du collectif Migraction59, dans La solidarité n'est pas un crime (Textuel), qui croise les nombreuses observations qu'elle a faites lors de son travail sur le terrain (rencontres, enquêtes, ateliers) et la philosophie, qu'elle enseigne. Entretien.

Laurent Ottavi (Élucid) : Quelle a été votre démarche dans ce livre et comment est-il né ?

Sophie Djigo : Je pratique une philosophie de terrain, qui essaye de penser à la fois le sens des mots à partir de leurs différents usages bien réels et les phénomènes moraux ou sociaux, à partir des contextes dans lesquels ils se déploient. Le projet de ce livre est né d'un constat : la démultiplication de phénomènes de criminalisation des solidarités. J'enquêtais sur les pratiques d'accueil et de solidarité avec les personnes en exil, en particulier à la frontière franco-britannique et en Belgique, quand j'ai été saisie par la peur que beaucoup de mes interlocuteurs exprimaient.

La peur d'être réprimés à cause de leur action solidaire, peur fondée objectivement sur la prédominance de discours politico-médiatiques culpabilisant les personnes solidaires, reprochant par exemple aux humanitaires d'être les complices des passeurs, ou sur l'apparition de nouveaux outils permettant de pénaliser la solidarité. C'est le cas de grands procès, qui ont eu un effet d'intimidation très fort, comme le "procès de la solidarité" en Belgique en 2018, mettant en scène la répression aussi bien des solidarités d'hébergeurs citoyens avec des sans-papiers, que des solidarités entre migrants, immédiatement taxées d'"associations de malfaiteurs".

J'avais déjà enquêté pendant plusieurs années en quartiers populaires dans le nord de la France et là aussi, de façon similaire, je pouvais observer comment certains responsables politiques disqualifiaient les formes d'entraide locales en les désignant comme du "communautarisme" - un terme qui n'est pourtant jamais employé pour nommer les réseaux d'entraide très efficaces au sein des classes bourgeoises des quartiers huppés, bien connues pour leur culture de l'entre-soi et leur endogamie.

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