11/05/2026 ismfrance.org  9min #313530

 Témoignages de Gazaouis : La survie qui s'organise au jour le jour dans l'enfer de Gaza

Témoignages de Gazaouis : La survie qui s'organise au jour le jour dans l'enfer de Gaza - partie 690 / 10.05 - La vie, une longue file d'attente pour survivre

Brigitte Challande, 11 mai 2026.- Dans un contexte innommable, le compte rendu des actions de l'UJFP, le 10 mai.

"Dans la bande de Gaza, la catastrophe est devenue une réalité quotidienne écrasante qui dévore chaque détail de la vie, jusqu'aux droits humains les plus élémentaires que le monde considérait autrefois comme évidents. Les habitants vivent dans un environnement qui semble hors du temps humain normal, où survivre devient une tâche épuisante qui commence à l'aube et ne s'achève qu'au cœur de la nuit. Gaza aujourd'hui n'est pas une ville qui se fatigue puis se repose ; c'est un lieu où les habitants courent derrière les besoins essentiels comme s'ils poursuivaient un mirage impossible à atteindre.

Dans les camps qui s'étendent aux abords des villes, et dans les zones transformées en regroupements anarchiques de tentes délabrées, des milliers de familles vivent dans des conditions qui dépassent largement la pauvreté traditionnelle pour atteindre le stade d'un effondrement humanitaire total. Il n'y a ni véritables rues, ni réseaux d'assainissement, ni électricité, ni accès normal à l'eau. Tout à Gaza est devenu provisoire, fragile et susceptible de s'effondrer à tout instant.

La tente qui abrite une famille entière n'est parfois qu'un assemblage de morceaux de tissu déchirés attachés à des poteaux métalliques rouillés, se transformant en mares de boue l'hiver et en fournaises étouffantes l'été. À l'intérieur de ces tentes, toute intimité disparaît. Il n'y a ni portes réelles, ni murs, ni espaces permettant à l'être humain de vivre dignement. En traversant les ruelles étroites, on peut entendre les conversations des familles, les murmures des enfants, les pleurs des femmes et même la respiration des malades. Une vie entière est devenue exposée à la rue, comme si les habitants avaient perdu le dernier fragment de leur espace personnel.

Et dans certaines des scènes les plus cruelles, des femmes attendent pendant des heures devant des installations sanitaires rudimentaires séparées de l'extérieur seulement par un morceau de tissu léger, tandis que de longues files d'hommes et d'enfants patientent à leur tour pour satisfaire leurs besoins les plus élémentaires.

Quant à l'électricité, elle est devenue un rêve inaccessible que seuls quelques-uns peuvent encore espérer. À Gaza, les habitants ne mesurent plus leurs journées en heures, mais en quelques minutes d'électricité qui leur permettraient de charger un téléphone ou une petite batterie. Les enfants portent de longs câbles et parcourent de grandes distances à la recherche d'un point électrique fonctionnel, tandis que les femmes attendent devant de petites boutiques ou des générateurs improvisés dans l'espoir de recharger un téléphone qui constitue parfois leur unique moyen d'obtenir des nouvelles de leurs proches ou de demander de l'aide.

La nuit, les camps plongent dans une obscurité épaisse que seules percent les faibles lumières des téléphones ou les petits feux allumés pour cuisiner et se réchauffer. L'eau, elle aussi, est devenue une bataille quotidienne qui épuise les nerfs et les corps des habitants. Dès les premières heures du matin commence la quête de l'eau : femmes et enfants transportent de lourds récipients en plastique vers les points de distribution des camions-citernes. Là débute la première file d'attente de la journée. Certains passent des heures entières pour obtenir seulement quelques litres d'eau à peine suffisants pour boire et cuisiner. Une fois cette attente terminée, une autre encore plus dure commence devant les centres de distribution alimentaire.

À Gaza, les files d'attente sont devenues une composante de l'identité quotidienne de la vie. Files pour l'eau, pour la nourriture, pour le pain, pour l'aide humanitaire, pour les hôpitaux et pour toute chance de survie. Comme si l'existence des habitants s'était réduite à attendre continuellement dans de longues rangées d'angoisse, d'épuisement et d'incertitude. Les gens n'y possèdent plus leur temps ni leurs journées ; ils sont devenus prisonniers d'une attente permanente : attendre un repas, attendre un traitement médical, attendre de traverser une rue détruite, attendre des nouvelles d'un proche disparu, ou simplement attendre qu'une autre journée s'achève sans nouvelle catastrophe.

La crise humanitaire à Gaza ne se limite pas aux services de base ; elle atteint également les profondeurs économiques et sociales de toute la société. Le secteur de la pêche, autrefois source essentielle de revenus pour les habitants du littoral, est aujourd'hui presque paralysé. L'agriculture, dont dépendaient de nombreuses familles, a subi destructions, nivellements et pénuries de ressources. Les restaurants ont fermé leurs portes, les petites entreprises ont disparu, et le secteur des transports s'effondre sous l'effet du manque de carburant, de lubrifiants, de la destruction des routes.

À Gaza aujourd'hui, le chômage n'est plus simplement un chiffre économique mentionné dans des rapports ; il est devenu une situation collective d'impuissance et de désespoir. Des milliers de jeunes passent leurs journées sans travail ni perspective, tandis que des pères sont incapables de répondre aux besoins les plus essentiels de leurs enfants. Avec le blocus étouffant, les restrictions sur l'entrée des marchandises et les fermetures répétées, les prix ont explosé au point que les produits alimentaires de base sont devenus inaccessibles pour la majorité des familles. Les habitants regardent les marchandises comme des objets hors de portée, tandis qu'acheter du pain ou du lait est devenu une décision nécessitant de difficiles calculs dans chaque foyer.

Cet effondrement économique n'a pas seulement affecté les conditions matérielles ; il s'est infiltré dans l'état psychologique et social des habitants. Lorsqu'un être humain vit longtemps sous la pression, la peur, la faim et l'insécurité, les sociétés commencent progressivement à se désagréger.

À Gaza, les signes de tension psychologique augmentent de manière visible, tandis que les crimes, les disputes et les vols se multiplient, reflétant l'ampleur de l'explosion intérieure que vivent les habitants. La tension est présente dans chaque coin, et dans chaque rue une simple altercation entre chauffeurs ou commerçants peut rapidement se transformer en chaos faisant de nombreux blessés. Avec les attaques répétées contre les forces de police et l'affaiblissement des institutions sécuritaires, le système de sécurité est devenu plus fragile que jamais. Les habitants ont parfois le sentiment de vivre dans un dangereux vide juridique où la force individuelle et les armes blanches deviennent des moyens de régler les conflits quotidiens. La peur ne vient plus seulement de la guerre ou des bombardements, mais également du désordre intérieur qui s'infiltre lentement dans une société épuisée.

Au cœur de cette catastrophe, l'action humanitaire apparaît comme la dernière ligne de défense de l'être humain. L'aide humanitaire à Gaza n'est plus une simple activité bénévole ou une intervention limitée ; elle est devenue une nécessité existentielle empêchant l'effondrement total de la société. Dans ce contexte, les interventions de l'UJFP jouent un rôle essentiel dans les camps et les zones densément peuplées, les équipes de terrain tentent de préserver un minimum de capacité de résistance.

À Al-Mawasi de Khan Younès, dans les camps Al-Fajr et Al-Soumoud, ainsi qu'à Deir al-Balah, le travail commence dès les premières heures du matin dans des cuisines de terrain devenues une véritable artère de survie pour des milliers de familles. Les équipes travaillent sous une pression énorme, dans des conditions dépourvues des moyens les plus élémentaires, mais l'urgence humaine pousse chacun à continuer malgré la fatigue, le danger et le manque de ressources.

Préparer des repas dans ces camps n'est pas une tâche simple. Chaque détail devient un défi quotidien : le carburant est limité, les denrées alimentaires insuffisantes, la demande augmente constamment et le nombre de personnes dépasse largement les capacités disponibles. Pourtant, ces cuisines continuent de fonctionner. Au moment de la distribution, la tension diminue légèrement dans les tentes, les enfants ressentent une forme temporaire de réconfort, tandis que les mères retrouvent une petite part de leur capacité à affronter une nouvelle journée de souffrance. Les catégories qui bénéficient de ces efforts sont les plus vulnérables de la société gazaouie : les enfants menacés par la malnutrition, les femmes portant des charges accrues dans les camps, les personnes âgées privées de soutien et de soins, les familles dont la guerre a détruit tous les biens.

Mais la continuité de ces efforts dépend essentiellement du soutien extérieur. L'aide qui parvient à Gaza se transforme en carburant alimentant les cuisines, en eau distribuée aux familles et en nourriture préparée quotidiennement pour des centaines d'enfants. Chaque contribution signifie un jour supplémentaire de survie et garantit que ces cuisines ne fermeront pas leurs portes face aux affamés. Même si la crise semble sans fin, ce qui se passe chaque jour dans ces camps révèle la capacité de l'être humain à s'accrocher à la vie même dans les conditions les plus extrêmes. Gaza aujourd'hui n'est pas seulement l'histoire d'un blocus, d'une guerre ou d'un effondrement économique ; c'est l'histoire d'êtres humains qui tentent de préserver ce qu'il leur reste d'humanité dans un monde devenu de plus en plus cruel et silencieux.

Dans les ruelles étroites des camps, dans les files d'attente pour l'eau et la nourriture, et dans les visages épuisés qui se réveillent chaque matin s'écrit la véritable histoire de Gaza, celle d'une société entière qui tente de ne pas s'effondrer malgré tout. La crise ne prendra peut-être pas fin bientôt, les conditions ne changeront peut-être pas rapidement, mais la vie continue encore à Gaza, non parce qu'elle est devenue facile, mais parce qu'il existe des personnes qui refusent de se rendre. Gaza demeure un témoin vivant de la capacité de l'être humain à résister lorsqu'on lui retire presque tous les moyens de vivre. Entre les tentes, les files d'attente, l'obscurité, la faim et l'action humanitaire continue, se dessine chaque jour l'image d'un peuple qui n'a pas le luxe de s'arrêter, car il sait que s'arrêter signifierait l'effondrement total."

Photos et vidéos des distributions de repas aux  familles du camp d'Al-Hilal (Deir al-Balah / aux  familles du camp des agriculteurs (Mawasi Khan Yunis).



Retrouvez l'ensemble des témoignages d'Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l'Union Juive Française pour la Paix. *Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l'enfance. Tous les deux sont soutenus par l'UJFP en France.

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